Murillo & Justino de Neve, the Art of Friendship


Londres, Dulwich Picture Gallery, du 6 février au 12 Mai 2013.
L’exposition a eu lieu auparavant au Musée du Prado à Madrid du 26 juin au 30 septembre 2012 et à la fondation Focus Abengoa de Séville (hospital de venerables sacerdotes), du 9 octobre 2012 au 20 janvier 2013.

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1. Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682)
La Foi ou L’Église triomphante, 1664
Huile sur toile - 164,5 x 251,8 cm
The Faringdon Collection Trust, Buscot Park
Photo : D. R.

On transforme bien des usines ou des piscines en musées mais qui aurait l’idée de faire une église d’un musée ? Xavier Bray, conservateur en chef de la Dulwich Gallery et l’un des commissaires de l’exposition Murillo et Justino de Neve, l’art de l’amitié. En donnant à une moitié de la célèbre galerie bâtie par l’architecte John Soanes l’apparence d’une nef conduisant à un impressionnant maître-autel, il a conçu l’espace idéal et créé l’atmosphère adéquate pour contempler les chefs d’œuvre commandés à Murillo par son ami et mécène le chanoine Justino de Neve (1625-1685) pour orner l’église Santa Maria la Blanca de Séville. Leur réunion presque complète est le clou de cette exposition.

Celle-ci repose sur un argument précis, original, tout aussi savant que profondément humain : montrer les rapports privilégiés qu’ont eu entre 1660 et 1670 le peintre le plus célèbre de Séville et un chanoine de la cathédrale, fils de marchands aisés, en partie d’origine flamande. Issues de la collection personnelle du chanoine ou témoins de son mécénat religieux, les œuvres exposées illustrent le moment même de reconstruction artistique - dans des circonstances difficiles, reposant à peu près uniquement sur le pinceau de Murillo - d’une école artistique dont la fécondité et la richesse du début du siècle avaient été décimées par les revers économiques et la peste de 1649. Centré sur la personnalité de Justino de Neve et l’étude des bâtiments qu’il a fait construire ou embellir, le travail de recherche des commissaires et des spécialistes a produit un excellent catalogue qui renouvelle en profondeur, sur plusieurs points très importants, notre connaissance de Murillo et dresse un rare portrait d’un mécène homme d’église, voué à la cause de l’art autant qu’à celle du rayonnement spirituel.

La reconstitution d’une élévation d’église a donc permis de placer à une hauteur idéale, environ 2,50 mètres de haut, trois des quatre lunettes que Murillo peignit à l’occasion de la reconstruction de la vieille église de Santa Maria la Blanca. Celle-ci, décidée en 1661 pour célébrer la reconnaissance par le pape Alexandre VII du culte de l’Immaculée Conception, marqua l’entrée du baroque architectural à prédominance décorative dans Séville. L’ensemble peint par Murillo, deux larges lunettes célébrant la fondation miraculeuse de Sainte Marie-Majeure à Rome, et deux lunettes plus petites pour l’extrémité des bas-côtés, était trop beau pour que le maréchal Soult et l’intendant général Matthieu de Faviers ne s’en emparent dans leurs impitoyables razzias lors de l’occupation de l’Espagne par Napoléon (1810-1812 pour Séville). Le coup fut mortel : apportées à Paris, rapidement placées dans le Musée Napoléon, les deux grandes lunettes furent transformées en rectangle avec l’adjonction dans les nouveaux écoinçons d’un décor doré lourdement néo-classique probablement inspiré par l’architecte Percier. Restituées à l’Espagne en 1815, elles demeurèrent à Madrid, d’abord à l’Académie puis au Prado où elles ont conservé leurs encadrements impériaux qui écrasent la manière si légère de Murillo. Pour la première fois depuis 1810, on a osé rendre au Songe du Patricien, qui a fait le voyage de Londres, sa forme originale. L’accrochage en hauteur fait le reste et révèle, dans le groupe endormi du patricien et de sa femme, un des plus beaux morceaux de la peinture occidentale du XVIIe siècle : naturalisme et souplesse des formes, des poses et des expressions, richesse subtile des coloris vifs ou sourds délicatement éclairés, précision du contour et légèreté extraordinaire du coup de pinceau. Toutes les catégories de la peinture, apparition divine, scène de genre et portrait, nature morte, paysage et scène d’intérieur, peinture animalière se mêlent avec bonheur dans une organisation savante et naturelle. En face, l’accrochage élevé des deux lunettes des bas côtés, L’Immaculée Conception (Louvre) et la Foi (ill. 1), cette dernière superbement conservée, met en valeur leurs compositions parallèles, le puissant effet des volumes sur le fond vaporeux.


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2. Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682)
L’Immaculée Conception, 1660-65
Huile sur toile - 274 x 190 cm
Madrid, Museo del Prado
Photo : Museo del Prado
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3. Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682)
Saint Pierre repentant, vers 1675
Huile sur toile - 212 x 155 cm
Collection particulière
Photo : D. R.

Placée en manière de retable de maître-autel, l’Immaculée Conception des vénérables du Prado (ill. 2) a retrouvé, pour le temps de l’exposition, le cadre d’origine d’où l’avait arraché Soult et sur lequel sont placés les attributs mariaux dont on pouvait trouver curieux qu’ils fussent absents du tableau. Les découvertes de Teodoro Falcón et l’analyse d’Elena Cenalmor bouleversent la datation (1678) et l’histoire traditionnelles de la commande de cette toile achetée à prix d’or par le Louvre lors de la vente après décès de Soult (1852) et rendue à l’Espagne en 1941. Elle était en fait, avec son cadre, l’ornement central d’un retable éphémère placé devant la façade en août 1665 pour fêter l’inauguration de l’église reconstruite. Voilà qui avance donc de prés de quinze ans la date de création d’une œuvre célèbre pour la transparence et la souplesse des couleurs, l’enchainement des motifs, la maîtrise du dessin, tous éléments que l’on retrouve dans les lunettes de l’église. Justino de Neve la conserva dans sa collection privée jusqu’à sa mort (1865). Elle fut alors achetée par l’autre grande fondation du chanoine, l’Hospital de los venerables sacerdotes (Hôpital des vieux Prêtres) auquel il avait donné par testament un Saint Pierre repentant (ill. 3), également pris par Soult et dont on avait perdu la trace depuis une trentaine d’années ; retrouvé par les commissaires de l’exposition, il révèle, dans la monochromie de ses bruns ocres et l’expressivité du visage, l’influence de Ribera. Le tableau de La Vierge et l’Enfant distribuant le Pain aux vieux prêtres (ill. 4), rarement exposé, commandé par Neves pour le réfectoire, avait été aussi raflé par Soult qui le revendit très vite au prince Esterhazy. Ce premier grand axe de l’exposition, le mécénat religieux de Justino de Neve, qui met en valeur une force indéniable de l’artiste dans l’invention de la composition et le dessin précis, tempérée par la légèreté de la touche, rappelle douloureusement les exactions françaises et le ressentiment justifié des sévillans. À cause de ses dimensions et de la hauteur d’accrochage, la commande de Neve à Murillo de L’enfant Jésus apparaissant à saint Antoine, surmonté d’un Baptême du Christ (cathédrale de Séville, in situ) a échappé aux spoliateurs. Restauré, Le Baptême (ill. 5), qui a quitté pour la première fois la cathédrale, montre la parfaite adaptation du dessin aux distorsions de perspective que demande sa position élevée et la beauté des effets transparents d’atmosphère.


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4. Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682)
La Vierge et l’Enfant distribuant le Pain aux vieux prêtres, 1679
Huile sur toile - 219 x 182 cm
Budapest, Szépmuvészeti Museum,
Photo : D. R.
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5. Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682)
Le Baptême du Christ, 1667-68
Huile sur toile - 283 x 210 cm
Séville, cathédrale
Photo : D. R.

Le deuxième axe de l’exposition - Justino de Neve, collectionneur de Murillo - dominé par les admirables Autoportrait et Portrait de Don Justino (National Gallery, Londres), repose sur l’inventaire après décès du chanoine (1677) publié à la fin du catalogue où les Murillo ont la plus belle part. Rapidement dispersés hors d’Espagne, notamment après la mort du collectionneur Nicolas Omazur (1698), on en retrouve un certain nombre en France, dès le milieu du XVIIIe siècle, avant qu’ils ne gagnent le plus souvent l’Angleterre. Sans mépriser cette douceur enfantine que nos prédécesseurs ont tellement aimé, reconnaissons que Murillo a su créer, avec sa touche vaporeuse et ses cieux tourmentés, un type nouveau et aimable de peinture religieuse : Le comte de Lassay ne s’y était pas trompé, lui qui possédait au milieu du XVIIIe siècle L’Enfant Jésus en Bon pasteur (Lane collection) et Le petit Saint Jean-Baptiste (National Gallery Londres) que Justino de Neve avait fait placer de chaque côté de l’Immaculée sur le retable éphémère de Santa Maria. Il posséda aussi la Petite Marchande de fleurs, joyau de la collection Desenfans et donc de la Dulwich Gallery qui pourrait être - au delà de toutes les identifications qu’on a avancées - la « primavera » (printemps) de son inventaire, faisant paire avec « el verano », l’été, que l’on identifie, depuis sa réapparition en 1999, avec le Jeune Homme au panier de fruits et de légumes (National Galleries of Scotland, Edimbourg), tableau qui a appartenu à deux collections montpelliéraines, celles de Guillaume Sabatier puis celle du marquis de Montcalm. Leur traitement en paire est assez convaincant mais la charmante enfant au sourire timide, avec son châle péruvien, peut-elle être une allégorie du printemps ? Xavier Bray avance la séduisante hypothèse que ce pourrait être un portrait « symbolique » de la fille sourde muette du peintre, Francisca, sous l’apparence de la première sainte d’un des vice–royaumes américains, Santa Rosa de Lima, béatifiée en 1667. Entrant comme l’avait fait la jeune péruvienne chez les dominicaines en 1671, Francisca prit aussi le nom de Rosa. La radiographie montre que la toile avait d’abord été utilisée pour peindre une Immaculée Conception, proche de celle dite de l’Escorial (vers 1665). Un des charmes de cette collection était les petits tableaux de dévotion peints sur obsidienne - une pierre venue du cœur du Mexique - dont deux entrèrent dans la collection de Louis XVI à la vente du comte de Vaudreuil (Louvre). Ils ne sont hélas pas venus à Dulwich qui expose en revanche une Nativité d’une grande douceur (Houston Museum of Fine Arts) montrant la beauté de ce support où l’arrière plan sombre soutient la luminosité extrême des couleurs. Cette partie de l’exposition se clôt avec une jolie et convaincante découverte, la première miniature de Murillo à refaire surface, un Songe de Saint Joseph avec Saint François de Paule au revers ( coll. part.).

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6. Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682)
L’Adoration des Mages, 1660-65
Huile sur toile - 34,6 x 27,4 cm
Londres, Dulwich Picture Gallery
Photo : Dulwich Picture Gallery

Outre la Petite Marchande de fleurs, Dulwich possède un groupe remarquable d’œuvres de Murillo ou attribuées à l’artiste qui forment un appendice plein d’enseignement à l’exposition. Les deux grandes scènes enfantines, Invitation au jeu d’argolla et Les trois garçons ont été restaurées en même temps que la Petite Marchande grâce au Bank of America Merrill Lynch Art Conservation Project et ont retrouvé leurs impressionnants cadres d’origine. Dans une publication parallèle au catalogue de l’exposition, Murillo at Dulwich Picture Gallery, Xavier Bray analyse en détail les résultats de ces restaurations touchant principalement à la technique picturale qui devient de plus en plus libre ou à la composition totalement pensée à l’avance (avec une petite exception pour le premier plan des Trois enfants) que révèlent les radiographies. Il a également fait ressortir des réserves, nettoyé et examiné quatre des toiles du groupe d’œuvres anciennement attribuées à Murillo. Ce qui lui a permis, une fois les repeints enlevés, de rendre à Murillo la petite Adoration des Mages (ill. 6) qu’avait rejetée Angulo Iñíguez : il l’ajoute au petit corpus des esquisses à l’huile du peintre, la considérant avec raison comme une des premières pensées de Murillo pour l’Adoration des Mages du Toledo Museum of Art. Les spécialistes de peinture française pourront être intéressés par son étude de la petite version de L’Enfant Jésus en Bon pasteur – passé par la collection du prince de Conti - dont le tableau original (Lane collection) était aussi alors en France : l’utilisation du bleu de Prusse impose de le dater au mieux du début du XVIIIe siècle, la fraicheur des couleurs lui donne une indéniable sensibilité française. Pourrait-il s’agir de la copie d’une œuvre de Murillo par Alexis Grimou, citée sans précision de sujet dans les collections anglaises à partir de 1772 ? La place jouée par Dulwich Gallery dans le développement du goût pour Murillo dans l’Angleterre du XIXe siècle y est aussi étudiée en profondeur.

Dans ses deux premières étapes, Madrid et Séville, l’exposition Murillo et Justino de Neve avait déjà prouvé sa haute qualité scientifique. Sa magnifique présentation hors d’Espagne, accompagnée de la suite « made in Dulwich », invite ardemment le grand public et l’historien d’art à rendre à Murillo la place prééminente que les diktats du goût du XXe siècle lui ont fait perdre. Et la visite de la Dulwich Gallery, le plus ancien musée public britannique, permettra aussi au visiteur d’admirer l’extraordinaire salle Poussin, enrichie pour le moment (jusqu’au 12 mai) des trois Sacrements de la série Cassiano dal Pozzo encore en possession des duc de Rutland’s trustees (Belvoir Castle).

Commissaires : Gabriel Finaldi et Xavier Bray.

Sous la direction de Gabriel Finaldi, Murillo & Justino de Neve, The Art of Friendship, Edition El Viso, 2013, 183 p., 19,99 £. ISBN : 9788484802341.


Xavier Bray, Murillo at Dulwich Picture Gallery, Philip Wilson Publishers, 2013, 64 p., 10,99 £. ISBN : 978-1781300084.


Informations pratiques : Dulwich Picture Gallery, Gallery Road, Dulwich,
London, SE21 7AD. Tél : + 44 (0) 20 8693 5254. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 17 h. Tarifs : 10 £ (réduit : 9 et 5 £). Il est possible de donner 1 £ en plus du prix d’entrée pour l’entretien de la galerie.
Site internet


Véronique Gerard-Powell, mercredi 20 février 2013




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