Motion signée par 39 conservateurs du musée du Louvre


Libération daté du samedi 3 février a révélé que 39 conservateurs du Louvre avaient signé une motion destinée au ministre de la Culture, et en a donné plusieurs extraits.
Nous publions ci-dessous l’intégralité de ce texte, dans une première version. Celui-ci a en effet légèrement été modifié, notamment pour supprimer l’allusion à l’information « de la communauté scientifique et de l’ensemble du public » qui serait contraire, paraît-il, à l’obligation de réserve. N’étant pas nous même soumis à une quelconque « obligation de réserve », nous somme heureux d’exposer au grand public ce que pense la majorité des conservateurs du Louvre de ce projet (les passages soulignés le sont par nous) : il entraînera pour le musée des difficultés insurmontables, les réserves conservent certes de nombreuses œuvres mais de second choix ou mutilées, l’idée d’une contrepartie financière constitutive du projet est en contradiction avec l’éthique des musées, les intérêts qui sont à la source de ce projet ne sont pas prioritairement culturels, mais économiques et diplomatiques. On ne saurait être plus clair.

Didier Rykner

Note adressée à M. le ministre de la Culture, sous couvert de Mme la directrice des musées de France, sous couvert de M. le président-directeur du musée du Louvre, sous couvert des chefs de département du musée du Louvre

Les conservateurs du Louvre, considérant qu’il est de leur mission et de leur devoir de donner leur avis sur des opérations mettant en jeu les collections dont ils ont la responsabilité, tiennent à exprimer leur position sur le projet « Louvre Abu Dhabi ». En effet, tel que nous en avons connaissance à ce jour, ce projet consiste en :
a) la création d’un musée à Abu Dhabi portant le nom du Louvre et devant comprendre à terme 24000 m2 dont 6000 m2 de salles d’exposition permanente et 2000 m2 de salles d’exposition temporaires ;

b) la mise à disposition, en faveur de cet établissement et par contrat sur 20 ans, par la partie française :
- de prêts à long terme pendant 10 ans (300 œuvres des collections publiques pour trois ans ; puis 200 œuvres pour les trois années suivantes ; enfin 100 œuvres pour trois autres années) ;
- d’un programme annuel de plus d’une dizaine d’expositions réalisées grâce au prêt d’autres œuvres des collections publiques (par conséquent d’une importance numérique au moins égale) ;
- de l’expertise des musées français dans l’acquisition des pièces destinées à former la collection permanente du musée, ces pièces devant être du plus haut niveau de qualité.
En contrepartie de ces conditions, inédites par l’importance numérique, la durée et l’implication scientifique, les musées français devraient recevoir une somme considérable.

Pour sa part, le musée du Louvre pratique pourtant de longue date une importante politique de prêt pour des expositions temporaires avec des musées français et étrangers, dans des projets dont la valeur culturelle et scientifique est contrôlée et garantie. Ce type de prêts implique déjà la nécessité de faire des choix afin de ne pas trop dégarnir les salles. Par ailleurs, le redéploiement du « Grand Louvre », auquel les équipes ont travaillé plus de dix ans, a permis d’optimiser la présentation des collections. Les espaces de réserve conservent certes de nombreuses œuvres, mais de second choix ou mutilées ; ce sont les indispensables collections d’étude, où des chercheurs du monde entier viennent quotidiennement. Enfin le musée du Louvre s’est engagé récemment, en plein accord avec le ministère de la Culture, dans la création d’une antenne à Lens dont l’ouverture en 2010 doit entraîner la présentation par roulement de plusieurs centaines d’œuvres.
Le projet « Louvre Abu Dhabi » entraînerait donc pour le musée des difficultés insurmontables. Or le musée du Louvre doit continuer à assurer ses missions fondamentales, en particulier accueillir et répondre aux attentes de ses millions de visiteurs annuel, et poursuivre un développement international raisonné.
Mais au delà des problèmes propres à tel ou tel établissement, les conservateurs du Louvre attirent l’attention du ministre et des responsables politiques, de la communauté scientifique et de l’ensemble du public sur la modification radicale que certains aspects du projet introduiraient dans l’administration du patrimoine artistique et culturel.
a) L’idée d’une contrepartie financière constitutive du projet est en contradiction avec l’éthique des musées en ce domaine, qui a pour fondement le désintéressement des prêts, seul garant de la préservation des œuvres et d’une diffusion culturelle équitable.
b) Le principe de la participation des musées français à la politique d’acquisition est en contradiction avec les missions des conservateurs du patrimoine, dont la fonction consiste précisément à acquérir les œuvres jugées les plus importantes du point de vue artistique ou historique au bénéfice des collections publiques.
c) Les intérêts qui sont à la source de ce projet ne sont pas prioritairement culturels, mais économiques et diplomatiques.
En conséquence, les conservateurs du Louvre demandent, avant que la France s’engage dans un tel projet, que soient réévalués les enjeux et les risques, afin que les collections des musées français puissent continuer d’être préservées et mises à disposition de tous et pour les générations futures.


Didier Rykner, dimanche 4 février 2007





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