Monet au Musée Marmottan et dans les collections suisses.
Martigny, Fondation Gianadda, du 17 juin au 20 novembre 2011.
Monet, encore et toujours. Après La Normandie, le Grand Palais et Marmottan, le maître du soleil levant s’expose à Martigny, sûr de son succès, avec soixante-dix peintures dont vingt-six sont exceptionnellement prêtées par le Musée Marmottan. Impression… de déjà vu ? Pour un visiteur français, certainement. Mais la Fondation Gianadda a également puisé dans les richesses des musées suisses (à Bâle, Berne, Lausanne, Zurich …) et réserve quelques surprises en dévoilant des toiles issues de collections privées, rarement voire jamais présentées au public. Lukas Gloor1 étudie justement, dans un essai du catalogue, la séduction progressive opérée par l’art du peintre sur les amateurs helvétiques, notamment sur Emil Bührle, industriel d’origine allemande et sur Ernst Beyeler.

1. Claude Monet (1840-1926)
Matinée sur la Seine, 1896
Huile sur toile - 92 x 92 cm
Collection particulière
Photo : D.R.

2. Claude Monet (1840-1926)
La Promenade d’Argenteuil, 1872
Huile sur toile - 53 x 73 cm
Collection particulière
Photo : D.R.
Pourquoi donc faire appel au musée parisien pour cette exposition ? Sans doute pour combler certaines lacunes dans le parcours et offrir un tour complet de l’œuvre du maître ; sans doute aussi parce que Jacques Taddéi et Léonard Gianadda siègent tous deux à l’Institut.
Le catalogue réunit d’autres articles intéressants, notamment sur les œuvres de l’artiste dans la collection privée de Durand-Ruel et sur le collectionneur que fut lui-même Monet. Malheureusement les notices des tableaux sont reléguées à la fin de l’ouvrage et les commentaires se réduisent à des citations - certes, choisies fort à propos - d’écrivains et de critiques d’art tels Pascal Bonnafoux, Gustave Geffroy, Octave Mirbeau, et des extraits de la correspondance de Monet. Enfin les reproductions, de mauvaise qualité, faussent les couleurs, ce qui est particulièrement fâcheux pour un impressionniste.

3. Claude Monet (1840-1926)
La Neige à Argenteuil, 1875
Huile sur toile, 55 x 74 cm
Genève, Musée d’Art et d’Histoire
Photo : Musée d’Art et d’Histoire

4. Claude Monet (1840-1926)
Champs de coquelicots près de Vétheuil, vers 1879
Huile sur toile - 71,5 x 91,5 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : Fondation Collection E.G. Bührle,
L’exposition est à la fois chronologique, géographique et thématique : on redécouvre les débuts de Monet au Havre, puis les créations si subtiles d’Argenteuil à partir de 1871, de Vétheuil en 1878, et l’on termine en toute logique par Giverny où le peintre vécut entre 1883 et 1926. Excepté le portrait du pêcheur Poly, les œuvres exposées sont exclusivement des paysages, naturels ou urbains, d’où s’esquivent peu à peu les êtres humains ; l’eau, l’air et la lumière étant, on le sait, les véritables sujets de Monet. Les écrivains le disent mieux que quiconque : le chantre des bas-fonds qu’est Zola admire cette eau « sans transparence niaise, sans reflets menteurs », composée de « petits flots verdâtres », qui s’étale en « mares glauques » et « se vautre en secouant son écume sale ». Monet décidément n’est pas un « peintre de marine en chambre ». Mallarmé, plus raffiné, évoque le miroitement, « la mobilité et la transparence » de cette eau, qu’elle soit fleuve, mer ou océan, et n’a jamais vu de « gaze plus mobile et plus légère que (…) l’atmosphère en mouvement » captée par l’artiste (ill. 1). Maupassant enfin, décrit Monet comme un « chasseur » qui part « cueillir en quelques coups de pinceau le rayon qui tombe ou le nuage qui passe » et sait si bien traduire « le surprenant et fugitif effet de cet insaisissable et aveuglant éblouissement. »

5. Claude Monet (1840-1926)
Inondation de la seine à Vétheuil, 1881
Huile sur toile - 60 x 73,5 cm
Berne, E.W.K.
Photo : E.W.K.
La contemplation de tous les lieux chers au peintre est renouvelée par la présence d’œuvres moins familières au public. Argenteuil est ainsi déclinée au rythme des saisons et des méandres de la Seine, le long de La Promenade (ill. 2) ou au Printemps, deux tableaux de 1872 issus de collections particulières, qui jouent sur des nuances de verts et de ciel nébuleux. Puis la ville surgit sous une neige sale ou étincelante, se détachant sur un horizon bouché ou allumé par le feu d’arbres orangés et l’éclat d’une lumière dorée (ill. 3. Voir aussi le tableau du Kunstmuseum de Bâle).
Vétheuil ensuite, ses alentours, la terrasse et le jardin de la maison, s’offre dans un bruissement de couleurs. Une vue des Champs de coquelicots (ill. 4) se distingue du célèbre tableau d’Orsay par ses lignes horizontales qui divisent sagement la composition en trois parties : le joyeux pointillé des fleurs rouges, l’immobilité de la ville étendue dans la verdure et les touches larges d’un ciel agité. Plus sombre et théâtrale, l’Inondation de la Seine met en scène des arbres fantômes dans une atmosphère grise, mélancolique et silencieuse (ill. 5).

6. Claude Monet (1840-1926)
Tempête sur la côte à Belle-Ile, 1886
Huile sur toile - 60 x 73 cm
Collection particulière
Photo : D.R.

7. Claude Monet (1840-1926)
La Seine à Argenteuil, 1874
Huile sur toile - 55 x 65,2 cm
Berne, Kunstmuseum
Photo : Kunstmuseum, Legat Robert Vatter
L’exposition est ponctuée de tableaux réalisés lors de différents voyages, en Italie, en Hollande, à Londres. Les oliviers et les palmiers de Bordighera révèlent les difficultés que Monet rencontra dans cette région où les contrastes de lumière sont violents et où le bleu et le rose n’existent pas : « tout est gorge-de-pigeon et flamme-de-punch », écrit l’artiste perplexe, ; il faudrait « une palette de diamants et de pierreries ».
Il est plus à l’aise pour évoquer des Maisons à falaise dans le brouillard (1885, collection particulière) et traduire le Mauvais temps à Pourville (1896, collection particulière) ; il sait alors jouer des reflets et peindre l’impalpable, car « entre notre œil et l’apparence des figures des mers, des fleurs, des champs, s’interpose réellement l’atmosphère », explique Mirbeau. La section consacrée aux côtes normandes et bretonnes montre comment le peintre dompte un « pays superbe de sauvagerie », fixant sur la toile ce que Huysmans décrit comme « la poussière [des] vagues fouettées par un coup de jour ». Pleine mer, gros temps (1880, collection particulière) et Tempête sur la côte de Belle-Île (1886) (ill. 6) rappellent à la fois La Vague de Courbet et les études de nuages de Boudin. A Belle-Île, que Monet eut envie de découvrir après avoir lu Flaubert, il fut logé par Poly ; le portrait du pêcheur est digne d’un paysage maritime, avec son tricot vert-bleu, son chapeau rugueux et sa barbe « comme une touffe de varech » (Gustave Geffroy).

8. Hokusai Katsushika (1760-1849)
Volubilis et rainette, 1830-1834
23,7 x 33,4 cm
Giverny, Fondation Claude Monet
Photo : Fondation Claude Monet

9. Hiroshige Utagawa (1797-1858)
Vue des tourbillons de Naruto à Awa, vers 1853-1856
32,7 x 22,1 cm
Giverny, Fondation Claude Monet
Photo : Fondation Claude Monet
Le parcours s’achève sur des œuvres plus attendues quoique toujours éblouissantes : les fameuses séries sont évoquées par une version de la Cathédrale de Rouen et une vue des Peupliers au bord de l’Epte, puis viennent les nymphéas, le saule pleureur et le pont japonais.2. Un univers clos, paradis fleuri aux frontières de l’abstraction, où l’artiste acheva son art et finit sa vie.
Le japonisme aussi est latent dans l’œuvre de Monet. Il est déjà présent dans La Seine à Argenteuil d’une incroyable poésie (ill. 7), puis dans Le Mont Kolsaa en Norvège (1895, Musée Marmottan). L’exposition insiste sur cette influence en présentant une partie des 231 estampes japonaises collectionnées par l’artiste, conservées à Giverny. De gracieuses figures féminines sont déclinées par Kiyonaga et Utamaro sous les traits de mères jouant avec leur enfant, de femmes à leur toilette ou de beautés du Sud-Est.
Le terme d’« Ukyio-e » ou « monde flottant » pourrait en lui-même qualifier la peinture de Monet, faite de reflets et d’instants éphémères. D’Hokusai, on pourra admirer l’incontournable Mont Fuji qui se détache en rouge sur un ciel nuageux, ainsi que la cascade de Kirifuri et de délicats volubilis (ill. 8) qui trouvent un écho dans les fleurs cultivées et peintes par l’artiste. Hiroshige quant à lui, illustre la côte de Shiomi et les tourbillons de Naruto à Awa (ill. 9), comparables aux flots coléreux de Belle-Île. Le pays du Soleil Levant ne pouvait que séduire Monet qui traque inlassablement la lumière pour capter des visions miroitantes, jusqu’au soleil couchant.
Commissaire des expositions : Daniel Marchesseau
Collectif, sous la direction de Daniel Marchesseau, Monet au Musée Marmottan et dans les collections suisses, Fondation Pierre Ginadda, 2011, 324 p. ISBN : 9782884431323.
Informations pratiques : Fondation Pierre Gianadda, 59 rue du Forum, 1920 Martigny, Suisse. Tél : +41 (0) 27 722 39 78.Ouvert tous les jours de 9 h à 19 h. Tarif : 18 € (réduit : 11 €, 16,50 €, famille : 38 €).
