Monsieur,
Votre article intitulé La curieuse exposition Henri Gaudier-Brzeska du musée national d’Art moderne, qui croit devoir reprendre les grandes lignes d’un article mal informé, paru au mois de juillet dans Libération, appelle quelques éléments de réponse.
Vous indiquez notamment à vos lecteurs que dans l’exposition actuellement présentée au Centre Pompidou, seules cinq sculptures de Gaudier-Brzeska sur vingt-trois sont authentiques.
Faut-il rappeler ici que l’édition de sculptures est étroitement réglementée et que tous les exemplaires qui en résultent pour peu qu’ils aient été produits dans un nombre limité (fixé par des textes) sont unanimement considérés comme des œuvres authentiques de l’artiste ? Or, toutes les sculptures de Gaudier-Brzeska appartenant aux collections nationales qui font l’objet de cette présentation entrent bien entendu dans cette catégorie et ne peuvent en aucun cas être considérées comme des reproductions : il s’agit soit d’œuvres de la main de l’artiste (plâtre ou tailles directes), soit d’éditions produites à partir des originaux, conformément à la réglementation en usage, et à ce titre dûment référencées dans le catalogue raisonné de l’œuvre sculpté de Gaudier-Brzeska établi par Evelyn Silber en 1996.
Au plan légal le fait que ces éditions ont été entreprises certes à titre posthume ne change rien à l’affaire. D’ailleurs comment aurait-il pu en être autrement concernant un artiste qui trouva la mort à l’âge de seulement 23 ans ? Ayant vécu dans le plus grand dénuement Gaudier ne connut la traduction en bronze que de quatre de ses sculptures. N’ayant jamais eu les moyens de confier lui-même ses créations à des fondeurs, il avait cependant pris l’habitude de peindre certains de ses plâtres couleur bronze, preuve s’il en est de son intérêt pour ce matériau et de son regret de ne pouvoir les éditer.
On ne peut donc reprocher au collectionneur anglais Jim Ede, le grand spécialiste de l’artiste à l’époque, d’avoir pris l’initiative de ces fontes qu’il contrôla avec le plus grand scrupule et qui figurent aujourd’hui pour la plupart dans les collections des plus grands musées européens et américains. Bien lui en prit d’ailleurs puisque plusieurs œuvres autographes de Gaudier éditées par lui ont disparu depuis et ne nous sont plus connues que par ces tirages (c’est le cas du portrait de Marie Borne, l’une de ses toutes dernières œuvres).
Ede, qui avait été quelques années assistant curator à la Tate Gallery de Londres, s’adressa pour ces éditions aux meilleurs professionnels : ainsi le grand sculpteur anglais Henry Moore lui-même daigna-t-il patiner les bronzes de l’Oiseau avalant un poisson et du Vase de Jardin dont le Musée national d’Art moderne possède des exemplaires. On peut d’ailleurs juger de la fidélité de ces fontes, en comparant dans l’exposition le plâtre d’un petit torse avec sa version en bronze contrôlée par Ede.
Sur les 18 éditions appartenant au Centre Pompidou (à titre de comparaison la Tate de Londres en possède 23), quatorze sont des bronzes, dont sept édités d’après des plâtres. Les fontes d’après des œuvres en pierres ne sont qu’au nombre de cinq. Ces dernières relèvent certes d’une pratique moins orthodoxe, mais l’on sait que Gaudier lui-même eut le temps d’y recourir au moins une fois avec un Ornement en albâtre fondu en bronze à six exemplaires sur ses directives.
Jim Ede prit par ailleurs l’initiative de faire faire certains tirages, toujours en nombre limité, dans des matériaux plus proches des originaux. Pour ce qui concerne les sculptures aujourd’hui dans notre collection, il choisit ainsi la pierre reconstituée pour deux grès, en plâtre Herculite pour un plâtre, en bronze pour deux cuivres et en résine époxy, d’une étonnante qualité, pour un marbre sicilien (cette version du Torse I figura d’ailleurs il y a peu dans l’exposition Oublier Rodin du musée d’Orsay). On peut certes contester ces choix esthétiques, qui ont permis pourtant de diffuser largement l’œuvre de Gaudier-Brzeska qui sans ces éditions serait sans doute restée beaucoup plus confidentiel, mais en aucun cas considérer celles-ci comme des copies comme vous le prétendez bien légèrement.
Enfin, contrairement à ce que vous laissez entendre, les dates de ces tirages sont très lisiblement indiquées sur les cartels de l’exposition, ne laissant planer aucune ambiguïté sur ce qui est montré au public. Dès l’entrée, un texte bilingue indique d’ailleurs clairement le statut des œuvres exposées.
En espérant que ces précisions vous permettront de reconsidérer votre point de vue sur le fonds Gaudier-Brzeska du Centre Pompidou, nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’expression de notre considération distinguée.
Christian Briend et Doïna Lemny Commissaires de l’exposition
Notre réponse :
Je tiens tout d’abord à remercier les deux commissaires de l’exposition d’avoir pris le temps de répondre à mon article. Cela permet d’ouvrir un débat que je pense souhaitable sur les éditions posthumes et la manière de les considérer et de les exposer.
Il faut avant tout préciser un point : loin de moi l’idée de contester l’intérêt des moulages de sculptures. Les collections de plâtres, hélas souvent cachées aux yeux du public - à l’Ecole des Beaux-Arts ou aux Ecuries de Versailles par exemple - en témoignent. A ce titre, le fait que certaines créations de Gaudier-Brzeska ne soient plus connues que par des tirages montrent que ceux-ci peuvent, parfois, se substituer, faute de mieux, aux originaux. Montrer ces tirages dans cette exposition pouvait avoir un intérêt, à condition, à mon avis, qu’on prenne soin de les placer dans une section à part. A ce propos, j’ai seulement écrit que les cartels étaient succincts, pas qu’ils ne donnaient pas les dates d’exécution. Je maintiens que des visiteurs pressés ou peu au fait de ces problèmes peuvent n’y voir que du feu.
Je ne souhaitais évidemment pas me placer sur le terrain légal mais sur celui de l’histoire de l’art. Pour prendre le cas le plus connu, les tirages en bronze des œuvres de Rodin effectuées par le Musée Rodin et qu’il vend aux musées du monde entier sont bien sûr légaux mais ce sont des reproductions. Ils n’ont pas le même intérêt artistique, quelle que soit leur qualité, que des bronzes exécutés du vivant de l’artiste et sous son contrôle. Les raisons qu’avaient Jim Ede d’éditer les sculptures de Gaudier-Brzeska n’étaient pas moins respectables, je maintiens néanmoins qu’on doit, sur le plan artistique, distinguer les sculptures exécutées par l’artiste ou sous son contrôle de celles réalisées après sa mort, qui plus est dans d’autres matériaux que ceux d’origine. Chacun est libre d’avoir une opinion différente et j’invite les lecteurs de La Tribune de l’Art qui le souhaiteraient à participer à cette discussion.
