Menaces sur l’histoire de l’art à la Villa Médicis


Nous publions ici l’éditorial publié par Michel Hochmann dans la dernière livraison de la Revue de l’Art (n°197/2017-3, p. 5-8) à propos de l’histoire de l’art à la Villa Médicis. Nous remercions bien sincèrement la Revue de l’Art, son éditeur Ophrys et l’auteur de nous avoir autorisé exceptionnellement, en raison de l’importance du sujet, à reproduire ce texte auquel s’associe entièrement La Tribune de l’Art.

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1. La Villa Médicis vue d’une
chambre de pensionnaire
Photo : Didier Rykner
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La création d’une section d’histoire de l’art à l’Académie de France à Rome fut l’une des pièces essentielles du dispositif qu’André Chastel avait conçu pour le renouveau de sa discipline, avec la création de la Revue de l’Art et celle d’un institut national d’histoire de l’art. Chastel sut saisir l’occasion de la grande réforme de l’Académie lancée par André Malraux, et la Villa Médicis reçut ainsi, en 1971, ses premiers pensionnaires historiens de l’art et restaurateurs, encadrés par un chargé de mission. Chastel voulait évidemment s’inspirer de l’Allemagne, qui avait depuis longtemps fondé en Italie deux instituts consacrés à l’histoire de l’art, le Kunsthistorisches Institut de Florence et la Hertziana de Rome, et disposer, dans ce domaine, d’un équivalent de ce qui existait depuis le XIXe siècle à l’École française de Rome pour l’histoire et l’archéologie. Très vite, grâce à la vigilance constante de Chastel, la section joua un rôle central au sein de la Villa. Elle développa rapidement une activité scientifique, avec l’organisation de colloques (Piranèse et les Français, publié en 1976, Les Fondations nationales dans la Rome pontificale, en collaboration avec l’École française de Rome, publié en 1981). Dans le cadre de l’ouverture de l’institution en direction du public romain voulue par Balthus, les pensionnaires furent associés à de grandes expositions qui rencontrèrent un immense succès et qui inaugurèrent de nouveaux champs de recherche (on peut mentionner celle sur Valentin et les caravagesques français, organisée par Jean-Pierre Cuzin et Arnauld Brejon de Lavergnée dès 1973). Peu à peu, des projets de recherche et de publications furent mis en place, avec, notamment, la correspondance des directeurs de l’Académie et la grande monographie sur la villa Médicis. La nomination d’un historien de l’art à la tête de l’institution, Jean Leymarie, en 1979, sembla en quelque sorte assurer la réussite de la greffe de l’histoire de l’art au sein de la vieille Académie de France à Rome. Malheureusement, très vite, la situation devint beaucoup plus instable. Jean-Marie Drot, le successeur de Jean Leymarie, entra en conflit avec Chastel, qui était en profond désaccord avec la nouvelle politique culturelle qu’il mettait en place, et ces conflits finirent par avoir des conséquences négatives sur la section d’histoire de l’art et le recrutement de ses pensionnaires1. La situation s’améliora après le départ de Jean-Marie Drot, mais ce directorat était annonciateur des crises, plus ou moins graves, qui se produisirent à intervalles réguliers et qui montrèrent la fragilité persistante de la section.

Pourtant, celle-ci continuait à se développer. Dès l’origine, les promotions mêlaient les historiens de l’art et les restaurateurs, nous l’avons dit, mais aussi les universitaires et les conservateurs de musées. Après 1983, les nouveaux courants de la discipline furent enfin représentés avec l’arrivée d’élèves de Louis Marin, d’Hubert Damisch et de Daniel Arasse, comme Philippe Morel ou Georges Didi-Huberman. Dans les mêmes années, la section accueillit aussi ses premiers musicologues. Après avoir été essentiellement tournée vers l’art de la Renaissance au XIXe siècle, elle s’ouvrit aux contemporanéistes. Les pensionnaires continuaient à jouer un rôle très important au sein de l’Académie, en participant notamment aux recherches sur l’édifice extraordinaire dans lequel ils vivaient : ainsi, Philippe Morel, pensionnaire historien de l’art, et Géraldine Albers, pensionnaire restauratrice, mirent au jour la volière peinte à fresque par l’atelier de Jacopo Zucchi dans un pavillon du jardin. Philippe Morel put, une fois devenu chargé de mission pour l’histoire de l’art, porter à son terme la grande monographie sur la Villa conçue par André Chastel. La section et son chargé de mission furent également associés aux divers travaux de restauration entrepris sur le palais et ses jardins, pour lesquels le riche fonds documentaire réuni pour préparer l’ouvrage de Chastel se montra naturellement indispensable. La fin des années 1990 et le début des années 2000 furent assez favorables, avec la création de la revue Studiolo, qui se signala immédiatement par la qualité de ses articles, et celle d’une collection où furent publiés les nombreux colloques organisés par les pensionnaires et le chargé de mission. Grâce à une convention avec l’École française de Rome, des bourses d’un mois furent instituées à destination des étudiants préparant leur doctorat (bourses Arasse). Plus récemment encore, en 2010, une convention avec l’Institut national d’histoire de l’art a créé une bourse André Chastel pour les chercheurs avancés (professeurs des universités, maîtres de conférences...), qui sont également accueillis à la Villa pendant un mois.

Le bilan de la section d’histoire de l’art est donc extrêmement positif. Elle a pris pleinement sa place dans le panorama scientifique de Rome. Les rapports parlementaires se succèdent, dans lesquels on se demande avec une monotonie désespérante s’il est utile de continuer d’envoyer des pensionnaires en Italie. Mais s’il est un domaine pour lequel cette question ne se pose pas, c’est évidemment l’histoire de l’art. Rome reste une capitale pour notre discipline, on y croise des spécialistes venus du monde entier : la Villa a su nouer des liens de collaboration avec la plupart des instituts scientifiques étrangers de la ville (la Herziana, l’American Academy), ainsi qu’avec les universités, notamment la Sapienza et Roma III. Elle a joué, comme le prévoyait André Chastel, un rôle essentiel dans le développement de l’histoire de l’art et, plus généralement, des études italiennes en France. Les recherches qui y ont été lancées ou poursuivies par les diverses générations de pensionnaires, sur les artistes français en Italie ou sur l’art italien de la Renaissance au XXe siècle, ont été fondamentales pour le renouveau de notre discipline. La liste des monographies d’artistes, des livres, des expositions qui sont nés de ces séjours serait trop longue, mais on peut tout de même rappeler le rôle que les anciens pensionnaires ont joué au sein des musées et des universités, au Louvre, à Orsay, à la Sorbonne, à l’École pratique des hautes études, à l’École des hautes études en sciences sociales, à l’Inha...

Pourtant, aujourd’hui, l’histoire de l’art connaît à nouveau une crise très grave au sein de la Villa, et sa présence n’a jamais paru aussi menacée. D’une manière générale, le nombre des pensionnaires a été considérablement réduit ces dernières années : la Villa en accueillait autrefois vingt-cinq, elle n’en compte aujourd’hui plus qu’une quinzaine. On peut supposer qu’un bon nombre de postes ont donc été affectés à l’administration et à l’organisation des manifestations culturelles, ce qui peut apparaître comme un détournement de l’objectif originel de l’institution, qui est d’accueillir de jeunes créateurs et de jeunes chercheurs. On avance, pour justifier cette saignée, des raisons matérielles : il s’agirait d’accueillir les pensionnaires dans de meilleures conditions en leur offrant davantage d’espaces de travail, mais ce n’est évidemment qu’un mauvais prétexte. D’autre part, la durée des séjours, qui, depuis la réforme Malraux, variait entre six mois et deux ans, semble aujourd’hui strictement limitée à un an. Or, en particulier pour de jeunes chercheurs, cette période apparaît souvent trop brève, et on doit rappeler que, par le passé, les historiens de l’art passaient le plus souvent deux ans à Rome (par comparaison, la plupart des membres de l’École française de Rome bénéficient de séjours de trois ans). Surtout, ce qui est beaucoup plus grave, l’effectif des historiens de l’art chute de façon brutale. À l’origine, la section ne devait pas abriter plus du tiers des pensionnaires, pour préserver la part des artistes et des créateurs au sein de l’établissement. Mais cette limite supérieure était en général considérée comme une sorte de contingent, et la plupart des promotions, dans les premières années, se montaient à six ou sept historiens de l’art et restaurateurs, ce qui assurait une véritable assise à la section. Or, depuis quelques années, la Villa ne recrute plus qu’un ou deux historiens de l’art par an (un en 2014, un en 2015, et encore un en 2016). Il est bien évident qu’avec de tels effectifs, l’institution ne peut plus avoir le rôle qui était le sien par le passé et que l’idée de Chastel, si rien n’est fait pour corriger cette tendance, est en train de mourir. D’ailleurs, d’excellents étudiants renoncent à se présenter, puisque les chances d’être admis sont très faibles, et le nombre de candidats est donc aussi en train de baisser. La dernière réforme en date, promue par Éric de Chassey, a de plus noyé la spécificité de notre discipline en la regroupant avec l’esthétique et la sociologie, sous le terme générique d’« histoire et théorie des arts ». On pourrait comprendre cette volonté d’ouverture si les postes continuaient à être aussi nombreux que par le passé, mais, dans la situation actuelle, cela rend les possibilités d’accès encore plus aléatoires. Certes, on ne saurait se contenter d’étudier l’art de la Renaissance ou du baroque, mais une part conséquente des recherches sur l’Italie porte sur ces périodes, pour des raisons évidentes. Pourtant, on assiste aussi, de ce point de vue, à une curieuse inversion des choses, puisque, sur les trois pensionnaires des promotions 2014-2016, deux étaient des contemporanéistes (un excellent spécialiste de la Renaissance vient cependant d’être recruté lors du dernier concours). En tout cas, il est bien difficile pour le chargé de mission pour l’histoire de l’art d’assurer la vie de son département. Même s’il continue à organiser des colloques, à publier la revue Studiolo, le cœur même de sa mission est en effet remis en question par la quasi-absence de pensionnaires historiens de l’art, que ne sauraient compenser les boursiers Arasse, qui viennent à Rome seulement pour un mois.

En outre, la sélection de ces pensionnaires se fait à présent d’une manière très discutable. Auparavant, comme le jury ne pouvait compter des représentants de chacune des disciplines en son sein, il s’adjoignait des rapporteurs compétents, qui le conseillaient dans ses choix. Deux historiens de l’art étaient ainsi désignés pour examiner les dossiers. C’est d’ailleurs ce qui est toujours prévu par les textes, semble-t-il. Mais, depuis l’année dernière, il n’y a plus de rapporteurs en histoire de l’art et, cette année, le jury lui-même ne comptait aucun historien de l’art. Un tel choix est évidemment incompréhensible, quelle que soit, par ailleurs, la culture des membres de ce jury et leur connaissance du domaine. Devant de telles absurdités, on en vient à penser que le ministère de la Culture, tutelle de la Villa, ignore totalement la place de l’histoire de l’art au sein de l’établissement et les exigences d’une discipline scientifique. Comme ce n’est pas la première fois qu’une crise se produit, même si c’est la plus grave, je me demande parfois si l’histoire de l’art ne serait pas mieux à sa place à l’École française de Rome, avec les autres sciences humaines et sociales. Pourtant, l’initiative de Chastel était remarquable, et la cohabitation entre les artistes et les chercheurs, même si elle n’a pas toujours été exempte de tensions, s’est révélée extrêmement productive. Les historiens de l’art établissent des liens étroits avec les autres pensionnaires, peintres, compositeurs, écrivains, et, au-delà d’une amitié qui se prolonge souvent bien après le séjour à Rome, ces rencontres enrichissent leur vision de la création artistique et aboutissent parfois à des collaborations fructueuses. Inversement, les artistes ont souvent partagé avec leurs amis historiens de l’art la découverte de l’art italien et de Rome. On doit donc souhaiter que cette cohabitation se poursuive, mais il faut trouver un moyen pour assurer une présence stable de l’histoire de l’art à l’intérieur de l’institution. Or il existe un modèle dont on pourrait évidemment s’inspirer : la Casa de Velázquez, à Madrid, abrite elle aussi des chercheurs et des artistes, mais la section scientifique, l’École des hautes études hispaniques et ibériques, y est clairement distinguée de la section artistique. Il faudrait donc, comme à Madrid, instaurer une tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche sur l’Académie de France, en plus de celle du ministère de la Culture ; outre le conseil d’administration, dont ce n’est naturellement pas le rôle, un conseil scientifique pourrait veiller à la mission de recherche de l’établissement et assurer un recrutement approprié et spécifique pour les historiens de l’art. En tout cas, la Villa et sa tutelle devraient encore une fois être conscientes que, loin d’être une sorte d’implantation parasite, l’histoire de l’art est une composante essentielle de l’institution, qui assure son rayonnement et son insertion dans le milieu scientifique et intellectuel de Rome et peut, comme nous l’avons dit, pleinement justifier son existence aux yeux de ceux qui ne cessent de la remettre en question. D’autre part, tous les historiens de l’art devraient se mobiliser pour éviter la disparition du seul département d’histoire de l’art présent dans un grand établissement français à l’étranger : il faut sauver ainsi l’un des ressorts essentiels du développement de notre discipline et de la formation de certains des meilleurs de nos jeunes chercheurs.

Michel Hochmann
Directeur d’études (histoire de la peintre italienne, XVIe-XVIIe siècle)
Doyen de la section des sciences historiques et philologiques
École pratique des hautes études-PSL Research University


Michel Hochmann, mardi 10 octobre 2017


Notes

1Voir à ce propos Ph. Morel, « André Chastel, l’Académie de France à Rome et le lm d’Edgardo Cozarinski », dans André Chastel. Méthodes et combats d’un historien de l’art, éd. par S. Frommel, M. Hochmann et Ph. Sénéchal, Paris, Inha et Picard, 2015, p. 73-84.





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