Manuscrits coréens : la fin de l’inaliénabilité ?


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Page d’un des manuscrits coréens (535)
Cérémonial prévu par les Conseillers à
l’occasion du deuxième mariage du Roi
Y ?ng Jo avec la future Reine J ?ng Sun
Photo : BnF
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C’est une décision lourde de conséquences pour le patrimoine - une de plus - qu’a prise Nicolas Sarkozy lors de son voyage à Séoul en marge du G 20.
On s’en doutait mais les révélations de Vincent Noce aujourd’hui dans Libération, accompagnées du texte de protestation signé par plusieurs conservateurs de la Bibliothèque nationale de France, le prouvent sans aucune discussion : la restitution par Nicolas Sarkozy des manuscrits coréens, acte politique et diplomatique, est surtout parfaitement illégale.
Quelques bons esprits se félicitent de la soi-disant générosité de la France sans comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire. Dans un point de vue publié hier dans Le Monde, deux présidents d’université et Jack Lang écrivent que ces manuscrits « constituent un témoignage historique tout à fait unique et essentiel pour la Corée ».
Les conservateurs de la BnF apportent un démenti cinglant à cette affirmation : « il existe en Corée d’autres copies de la plupart d’entre eux ».
Des discussions ont eu lieu avec la Bibliothèque nationale, et d’autres solutions existaient que citent les conservateurs (échange, prêt croisé ou par rotation, ...). Vincent Noce nous apprend qu’un accord avait été trouvé en 2000 qui n’a jamais été appliqué du fait de la Corée, et que contrairement à ce que prétend Jack Lang, François Mitterrand (qui avait créé un fâcheux précédent en rendant un manuscrit) n’avait jamais promis de restituer le reste. Peut-on faire la morale sur des mensonges ?

Même si ces manuscrits étaient uniques, aucune loi française ou internationale en vigueur actuellement n’autorise leur retour en Corée. Cette affaire dépasse largement le problème précis de ces objets. En autorisant cette restitution, le président de la République porte un nouveau coup au principe d’inaliénabilité des collections françaises. Plus besoin de lois d’ailleurs, son bon vouloir suffit. L’hypocrisie vient en plus, puisqu’il s’agit officiellement d’un dépôt pour cinq ans renouvelables alors que tout le monde sait que les Coréens n’ont aucune intention de les laisser repartir et que le gouvernement français ne fait même pas semblant d’y croire. Le Monde, sous la plume de Michel Guerrin et Arnaud Leparmantier, cite une source élyséenne indiquant que : « Des manuscrits reviendront régulièrement en France, notamment dans le cadre de saisons culturelles croisées, en 2015 et 2016, pour le 130e anniversaire de l’établissement de nos relations diplomatiques. » Cela démontre sans ambiguïté que le dépôt est en réalité un simple don, celui d’œuvres inaliénables des collections françaises. Demain, les demandes de restitutions déjà pressantes, souvent sans motif légitime, vont se multiplier et il sera bien difficile de ne pas citer ce précédent.

Comme le soulignent justement les conservateurs : « Cette décision manifeste la subordination croissante et préoccupante des politiques patrimoniales et du droit - au risque de remettre en cause l’inaliénabilité des collections publiques - à des considérations politiques, économiques ou géostratégiques. », c’est-à-dire ce que nous ne cessons de dénoncer sur ce site. Les conservateurs de la BnF ont lancé une pétition ouverte à tous et sont soutenus par leur hiérarchie, ce qui est tout à l’honneur de cette institution car il faut un vrai courage à des fonctionnaires pour prendre une position publique contre une décision du président de la République. Mais celui-ci est-il définitivement au-dessus des lois ?

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Didier Rykner, jeudi 18 novembre 2010





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