Majolique. La faïence italienne au temps des humanistes


Ecouen, Musée national de la Renaissance, du 11 octobre 2011 au 27 février 2012.

1. Faenza, probablement par le
Maître de la coupe Bergantini, 1525
Coupe, La Bataille des Centaures et des Lapithes
Majolique - D. 29,3 cm
Londres, The British Museum
Photo : The British Museum

L’une des meilleures expositions de cet hiver est heureusement prolongée jusqu’au 27 février, ce qui nous donne la possibilité de rattraper notre retard et d’en parler enfin. Il reste près d’un mois pour aller la voir à Ecouen, ce que nous conseillons vivement.

Il y avait plusieurs façons de présenter des majoliques : soit organiser le parcours (et le catalogue) par atelier, soit privilégier la chronologie, soit enfin s’intéresser d’abord à l’iconographie et les classer en fonction des types de sujets représentés.
C’est cette troisième voie qui a été retenue, en choisissant de ne pas accumuler le nombre d’œuvres comme c’est souvent le cas dans les salles permanentes des musées, ce qui entraine parfois une impression de surabondance qui finit par nuire à la contemplation1.
La période couverte va de 1480 à 1530, excluant cependant Francesco Xanto Avelli qui a fait l’objet récemment d’une rétrospective à la Wallace Collection. Ces cinquante ans de production connaissent un réel bouleversement avec l’apparition, vers 1498, des majoliques historiées (ou istoriato) (ill. 1) qui voient les décors ornementaux à motifs antiques géométriques ou de grotesques remplacés progressivement (sans complètement disparaître) par des scènes figurées représentant des scènes de la Bible, de l’Antiquité ou de la mythologie, ainsi que des allégories ou des contes, fables et satires. Tous ces genres sont représentés dans l’exposition par des pièces venant de différents musées européens.

2. Nicolas da Urbino (actif entre 1520 et 1537/1538)
Plat aux armes d’Isabelle d’Este,
Histoire d’Orphée et Eurydice, 1525
Majolique - D. 39 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/J.-G. Berizzi

La technique de la majolique n’est que très rapidement expliquée. Rappelons qu’il s’agit d’argile mise en forme, cuite puis décorée grâce à l’application d’une première couche de glaçure à base d’étain et d’une seconde d’oxydes colorants avec lesquels sont peints les sujets. Une deuxième cuisson fixe le décor en lui donnant cet aspect lisse, imperméable et brillant qui caractérise ces faïences. Une troisième cuisson, après application de particules de cuivre et d’argent, vient compléter la finition en accentuant l’aspect lustré.
Si les formes sont en général utilitaires (plats, coupes, vases...), les objets ne servaient pas, ou très peu lors d’occasions exceptionnelles. Il s’agissait souvent de présents à l’occasion de mariages ou de visites d’Etat. Les ateliers étaient nombreux en Italie, mais les peintres de majolique pouvaient voyager facilement de l’un à l’autre. Rares sont ceux connus avec précision, et beaucoup de pièces sont anonymes ou attribuées à des maîtres à nom de convention. Parmi les rares artistes dont le nom nous est parvenu, l’un des plus importants, Nicola da Urbino, a pu être identifié grâce à sa signature qui se retrouve sur cinq pièces signées ou monogrammées et le reste de son œuvre a pu être attribué par comparaison. Il est particulièrement bien représenté dans l’exposition (ill. 2) qui se termine notamment sur un ensemble de six pièces faisant partie du célèbre service de table appartenant au Musée Correr qui comprend aujourd’hui dix-sept assiettes et coupes.


3. Nicolas da Urbino (actif entre 1520 et 1537/1538)
Assiette peu profonde,
Orphée jouant devant les animaux, vers 1520-1523
Majolique - D. 27,3 cm
Venise, Museo Correr
Photo : Fondazione Musei Civici di Venezia – Archivio Fotografico

4. Caffagiolo, vers 1512-1516
Assiette à décor d’entrelacs aux armes des Médicis
Majolique - 24 cm
Ecouen, Musée national de la Renaissance
Photo : RMNGP


On reproduira ici, par exemple, l’Orphée jouant devant les animaux (ill. 3). L’artiste était surnommé le Raphaël de la peinture de Majolique ce qui s’explique davantage par la qualité de ses œuvres et son origine urbinate que par une inspiration directe. On ne peut en effet relier directement les scènes peintes par lui à aucune peinture, ce qui semble montrer qu’il était aussi l’inventeur de ses compositions, ce qui est rare pour ce type d’objets. La plupart des peintres de majolique trouvaient en effet leur inspiration dans les peintures murales (notamment celles de Pinturicchio à Sienne), dans les gravures d’après les maîtres, qu’il s’agisse d’italiens2 ou de nordiques, ou directement d’après des dessins exécutés spécialement à cet effet. Le Palais des Beaux-Arts de Lille conserve en effet un recueil incluant plusieurs dessins en rapport avec des majoliques connues.
Plus étonnantes, certaines de ces faïences, au décor blanc et bleu, témoignent d’une influence particulièrement précoce de la céramique chinoise (ill. 4).


5. Atelier de Lorenzo di Piero Sartori, Montelupo
Bassin d’aiguière à décor de grotesques, 1509
Majolique - D. 38 cm
Montelupo, Museo della Ceramica
Photo : Alessio Ferrari - Fototeca M

6. Peintre signant BT ou TB
Faenza ou Marches, vers 1510
Le Martyre de saint Sébastien
Majolique - 22,5 x 19,5 cm
Florence, Museo Nazionale del Bargello
Photo : Raffael / Leemage


Si Nicola da Urbino constitue incontestablement l’un des sommets de l’art de la majolique, on ne peut réduire cette belle exposition à un seul nom. On y voit un très grand nombre de chefs-d’œuvre dont on ne peut reproduire ici que quelques exemples. On renverra au catalogue, concis mais précis, où chaque pièce présentée fait l’objet d’une notice dont on regrettera seulement qu’elle fasse l’impasse sur les historiques. Un essai permettant de préciser les caractéristiques de chaque école aurait par ailleurs été le bienvenu.
On conclura cet article en illustrant deux œuvres fort différentes mais de qualité comparable. Un bassin d’aiguière, datant de 1509 (ill. 5) et provenant de Montelupo, qui montre que les décors de grotesques ont survécu à l’apparition des istoriati. Et une plaque représentant Le Martyre de saint Sébastien (ill. 6), exécutée par un anonyme (signant BT ou TB), actif à Faenza ou dans les Marches. Les influences multiples, qui reflètent une connaissance de l’école vénitienne, comme de Mantegna ou de Pollaiolo, montrent que les artistes étaient au fait des dernières nouveautés et que, loin d’être secondaire, l’art de la majolique pouvait parfois rivaliser avec les plus belles réussites picturales.

Commissaires : Françoise Barbe et Thierry Crépin-Leblond.

Informations pratiques : Château d’Ecouen, Musée national de la Renaissance, 95440 Ecouen. Tél : + 33(0)1 34 38 38 50. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h 30 à 12 h 45 et de 14 h à 17 h 15. Tarif : 6,5 € (réduit : 4 €).


Collectif, Majolique. La faïence italienne au temps des humanistes, RMNGP, 200 p., 39 €. ISBN : 9782711858095.

English Version


Didier Rykner, mardi 31 janvier 2012


Notes

1. Précisons tout de suite qu’ayant toujours défendu les accrochages muséographiques denses, nous ne pouvons préconiser le contraire pour les majoliques ou les objets d’art. Mais il est vrai que pour les non spécialistes, une vitrine trop remplie de coupes et de plats peut rebuter certains visiteurs.

2. Raphaël est d’ailleurs le modèle principal, à travers les gravures de Marcantonio Raimondi.



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