Lyon au XVIIIe siècle


Lyon au XVIIIe, un siècle surprenant !, du 22 novembre 2012 au 5 mai 2013
Lyon, Musées Gadagne

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1. Anne-Marie Perrache
Portrait d’Antoine-Michel Perrache
Huile sur toile
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne

Une ville, un siècle, à la confluence de fleuves et d’innovations. Foisonnante, ambitieuse, l’exposition des Musées Gadagne1 décortique la vie intellectuelle, politique, artistique, économique et urbaine que Lyon abrita au siècle des Lumières. Plus de 500 objets et documents se déploient tant bien que mal dans l’espace dévolu aux expositions temporaires de ce bel édifice Renaissance. Maria-Anne Privat-Savigny et l’équipe de scénographes2 ont tenté de dérouler un parcours clair et cohérent, en distinguant les sections par des cimaises de couleurs différentes, en choisissant aussi de hiérarchiser les informations. Les visiteurs qui souhaiteraient obtenir davantage de renseignements ça et là pourront ainsi consulter les « bibliothèques de la connaissance », caissons à tiroirs discrètement placés dans les salles, qui peuvent cacher par exemple des courriers favorables ou défavorables à l’aménagement de la Presqu’île par Perrache (ill. 1). Quant aux documents et lettres indispensables au propos, ils sont mis en scène de manière dynamique : les uns semblent suspendus dans les airs, tout en restant lisibles, les autres ont fait l’objet d’une lecture à voix haute, enregistrée et diffusée dans certaines pièces ; enfin, une fois n’est pas coutume, les supports numériques sont appréciables car ils permettent de feuilleter des archives ou d’observer en trois dimensions le quartier des Célestins et de l’Hôtel-Dieu à une époque révolue. Enfin, des conférences et des visites de la ville enrichissent l’exposition.
Malgré tout, le sujet choisi reste trop vaste, si bien que certains aspects semblent survolés. Aussi l’ouvrage publié à cette occasion est-il plus intéressant à lire que l’exposition n’est belle à voir, car celle-ci multiplie les documents, un peu rébarbatifs à contempler et difficiles à consulter, et réunit des œuvres dont la valeur est là encore davantage documentaire qu’artistique ; c’est l’écueil que rencontrent souvent les expositions historiques. De nombreux spécialistes, aussi bien de médecine que de faïence, d’armes, d’économie ou d’art religieux ont participé à ce livre qui n’est pas un catalogue mais offre une synthèse complète de la vie à Lyon au XVIIIe, allant jusqu’à étudier le français qu’on y parlait et les maîtres perruquiers qu’on y trouvait. L’absence d’index malheureusement ne facilite pas sa consultation et les lacunes des légendes des œuvres (dates de l’artiste, dimensions) sont révélatrices de leur statut de simples illustrations.


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2. François de Poilly d’après François Cléric
Vue de Lyon prise du quai Saint-Antoine
dédicace au maréchal de Villeroy
, 1719-1720
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne
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3. François Noël Sellier
Façade de l’Hôtel-Dieu de Lyon
Gravure
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne

Cette exposition s’intègre à l’année Rousseau ; étrange parrainage de ce Confessé qui, s’il séjourna deux fois à Lyon, n’en dressa pas un panorama particulièrement alléchant, y voyant une ville « où règne la plus affreuse corruption. » Lyon souffrit aussi de sa réputation de ville marchande et bourgeoise, synonymes d’étriquée pour beaucoup. Léonard Michon3, un peu trop généreusement qualifié de Saint-Simon lyonnais, pointe le côté peu intellectuel de ses concitoyens, que Lamartine n’hésitera pas à fustiger à son tour dans l’Histoire de la Restauration : « cette ville est une des moins intellectuelles des villes de France, parce que son génie industriel et mercantile se tourne tout entier vers le travail »4. C’est justement cette image que l’exposition souhaite casser.

Après avoir rappelé le contexte historique par une chronologie, le parcours dresse un portrait de la cité par des plans, des vues picturales, des descriptions littéraires. On passe ainsi de la vue de Cléric (ill. 2) aux visions pittoresques de Jean-Baptiste Lallemand puis Michel Grobon, pimentées par les récits d’André Clapasson5 ou d’Arthur Young6, mais aussi de femmes, notamment des voyageuses britanniques telles que Mariana Starke qui publia des guides de voyage ou Anne Plumptre qui admira les travaux d’agrandissement du centre.

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4. Anonyme
Le Pont Morand en aval du quai de Retz
et les Brotteaux
, XVIIIe siècle
Aquarelle et gouache
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne

La ville se déployait avant tout sur les pentes de la colline de Fourvière et sur la Presqu’île, mais son paysage urbain changea beaucoup au XVIIIe, marqué par les trois grands architectes que furent Soufflot, Morand, Perrache. Jacques-Germain Soufflot tout d’abord, fut chargé de la façade de l’Hôtel-Dieu en 1741, édifice qui deviendra une référence aussi bien en matière d’architecture que d’hygiène (ill. 3). D’un point de vue patrimonial, sa désaffectation récente en a inquiété plus d’un (voir article), d’autant que l’avenir de son musée n’est toujours pas assuré. Soufflot fournit en outre les plans pour la reconstruction, entre 1747 et 1749, de la Loge du Change, puis conçut le premier théâtre « en dur » de la ville, élevé entre 1754 et 1756, pour lequel il s’inspira de modèles italiens. Il joua aussi un rôle important dans des opérations immobilières privées comme l’aménagement du quartier Saint-Clair sur la rive droite du Rhône.
Jean-Antoine Morand quant à lui, réalisa un pont en 1775 (ill. 4), afin de relier la ville au nouveau quartier des Brotteaux sur la rive gauche du fleuve, dans le cadre du Projet d’un plan général de la Ville de Lyon dit aussi « plan circulaire » ou « ville ronde ». La cité étouffait dans ses remparts, il devenait urgent de l’étendre, au-delà du cours d’eau. C’était l’occasion de concevoir un urbanisme linéaire qui annonçait déjà les travaux entrepris au XIXe siècle par Vaïsse à Lyon et Haussmann à Paris.
Antoine-Michel Perrache, pour sa part, reprit en 1766 les projets de Jules Hardouin-Mansart visant à rediriger vers le sud le confluent du Rhône et de la Saône, et aménager ainsi tout un quartier.


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5. Anonyme
Portrait de François Neuville, gouverneur de Lyon
Huile sur toile -
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne
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6. Anonyme
Portrait allégorique de Camille Perrichon,
la ville de Lyon préservée de la peste
, 1720-1721
Huile sur toile
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musée Gadagne

L’exposition aborde ensuite le partage du pouvoir entre l’Église - Lyon garde le prestige du primat des Gaules -, le Consulat - pouvoir municipal qui se compose à partir de 1764 d’un prévôt des marchands, de quatre échevins et de douze conseillers - et le Roi, dont les représentants sont le Gouverneur et l’intendant. Une galerie de portraits, pas toujours des chefs-d’œuvre, décline tous ces messieurs, tel le gouverneur François de Neufville de Villeroy plus brillant auprès des femmes que sur les champs de batailles (ill. 5), le cardinal de Tencin ou encore le prévôt des marchands Camille Perrichon dans un portrait allégorique qui ne manque pas de panache à défaut de sobriété (ill. 6). Étonnamment, il manque le portrait de Bertin dont le rôle d’intendant ne fut pas des moindres. L’importance des Jésuites est également soulignée, avec le Collège de la Trinité qui forma les élites lyonnaises. Car Lyon n’avait pas d’université. Mais elle avait une Chambre de Commerce. Seconde puissance économique du Royaume, elle reçut en effet une Chambre de commerce en 1702, la troisième de France après celles de Marseille et de Dunkerque.

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7. Tenture dite de la chambre
de Catherine II de Russie
Philippe de Lasalle, dessinateur ornemaniste
Lampas broché, fond cannetille, soie
Paris, Tassinari et Chatel
Photo : Tassinari et Chatel

L’industrie textile était à la proue de la prospérité de la ville qui envoyait sa production dans le monde entier, à destination de toutes les cours d’Europe (ill. 7) mais aussi vers le Nouveau Monde via Cadix. La Grande Fabrique, ainsi désignait-on l’industrie de la soie, avait pour acteurs trois corps de métiers rivaux : les maîtres ouvriers, les maîtres ouvriers marchands et les marchands. Avec la concurrence de la broderie dès la fin des années 1770, non seulement les étoffes brochées, spécialité lyonnaise, perdirent du terrain, mais les dessins qui leur servaient de modèles furent gaillardement pillés, ce qui entraîna une réflexion sur la propriété intellectuelle et industrielle, qui mena vers la protection de ces modèles.
Menuiserie, ébénisterie, faïence, orfèvrerie, le parcours offre un - bref - florilège des autres productions de l’époque. L’orfèvrerie, qui n’a pas de spécificité vraiment lyonnaise, mais suit la mode parisienne, est marquée par la dynastie des Nesme. Parmi les pièces en faïence, hétérogènes, à la croisée d’une multitude d’influences, on retiendra le fameux plat de Pierre Mongis (ill. 8), faïence de prestige à côté de laquelle on trouve une terre vernissée plus commune. Parmi les ébénistes et les menuisiers, Nogaret, maître en 1745, est l’un des plus connus (ill. 9). Beaucoup d’entre eux, qui n’étaient pas natifs de Lyon, furent attirés par la relative indépendance à l’égard du pouvoir royal dont jouirent un temps les métiers dans la cité. Commode, armoire, buffet, le mobilier lyonnais est plus sobre que le parisien, plus massif aussi, adapté à cette ville de marchands, de bourgeois dont les intérieurs sont sans faste. sans doute parce que tout est compté.
Les armes enfin sont une spécialité régionale, Lyon étant la capitale des arquebusiers qui avaient une réputation européenne.


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8. Piere Marie Mongis
Plat circulaire aux lambrequins, 1739 ou 1759
Faïence
Lyon, Musées Gadagne
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9. Pierre Nogaret (1718-1771)
Fauteuil à la Reine
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne

L’exposition s’achève sur la vie culturelle et scientifique, marquée par des monuments et des personnages. Car il y avait bien une vie intellectuelle au cœur de la capitale des Gaules, n’en déplaise à Lamartine. Lyon ouvrit en 1731 la première bibliothèque publique, tandis que les bibliothèques privées se multipliaient. Lyon, on la vu, fit édifier un théâtre à l’italienne en 1756 qui fut dirigé successivement par deux femmes. C’est à Lyon que Rousseau s’improvisa compositeur lors de son dernier séjour et en 1770, on y donna la première représentation de Pygmalion joué avec Le Devin du village, dont le visiteur pourra regarder une mise en scène plus ou moins récente sur écran. L’académicien Charles Bordes fut un ami puis un adversaire de Rousseau et l’Académie, qui fut créé en 1700 par Claude Brossette notamment, fut le théâtre de débats, sur l’éducation, l’enseignement technique, la peine de mort, sur l’encyclopédie...

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10. Assiette à la montgolfière
Lyon, Musées Gadagne
Photo : Musées Gadagne

Lyon fut enfin une ville scientifique, la médecine progressa, on l’a vu avec l’Hôtel Dieu dont l’aménagement réduisit la diffusion des maladies, tandis que la première école vétérinaire du monde fut créée en 1761. Elle est un centre pour la botanique, un creuset d’expériences et vit le pyrographe, premier bateau à propulsion à vapeur en 1783, ou encore les premiers essais de vols habités entrepris par les frères Montgolfier en 1784 (ill. 10). Le sulfureux Mesmer fit aussi un passage, nourrissant la passion de la cité pour l’occulte. Lyon avait enfin la réputation d’une ville maçonnique, la franc-maçonnerie qui connut un essor dans les années 1730-1740, et fut incarnée par Jean-Baptiste Willermoz.. La capitale rhodanienne sut donc aussi faire commerce d’idées, encore fallait-il les laisser circuler, comme le dit si bien Voltaire : Le commerce des pensées est un peu interrompu en France ; on dit même qu’il n’est pas permis d’envoyer des idées de Lyon à Paris.7

Commissaires : Maria-Anne Privat-Savigny assistée de Dorothée Gillmann et Mathilde Garcia.


Sous la direction de Maria-Anne Privat-Savigny, Lyon au XVIIIe, un siècle surprenant, 2012, Somogy Editions d’Art, 320 p., 35 €. ISBN : 9782757205808.


Informations pratiques : Musées Gadagne, 1 place du petit Collège, 69005 Lyon. Tél : +33 (0)4 78 42 03 61. Ouverts du mercredi au dimanche de 11h à 18h30. Tarif : 7 € (gratuité pour les moins 26 ans).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 13 février 2013


Notes

1Les musées Gadagne regroupent le musée d’histoire de Lyon, le musée des marionnettes du monde et l’édifice renaissance. L’exposition Lyon au XVIIIe, un siècle surprenant ! est organisée par le musée d’histoire de Lyon.

2Fixart scénographie.

3Journal de Lyon, chronique manuscrite de la vie lyonnaise tenue de 1715 à 1743 par Léonard Michon, notable et échevin de la ville. Ce Journal est conservé au Musée Gadagne

4Catalogue de l’exposition p.6.

5André Clapasson, Description de a ville de Lyon, 1741.

6Arthur Young décrit la ville dans son Voyage en France en 1787-1789.

7Lettre à M. Elie de Beaumont. A Ferney, le 13 janvier 1765.




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