
1. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-
après 1702)
L’Ascension du Christ
Huile sur toile - 168 x 120 cm
Angleterre, collection particulière
Photo : D. R.
Voilà une des expositions les plus intéressantes et les plus novatrices que l’on puisse voir actuellement en France. Certes, les spécialistes et certains amateurs éclairés connaissaient Louis Cretey1. Mais même eux ne pouvaient soupçonner, à part peut-être le collectionneur et marchand lyonnais Michel Descours qui a prêté pas moins de 14 tableaux, quelle redécouverte ce peintre constituerait.
S’il n’est pas « le plus grand artiste français du XVIIe siècle » comme certains n’hésitent pas à l’affirmer, il est certainement l’un des meilleurs de l’Ecole lyonnaise à une époque qui n’en manquait pourtant pas. C’est surtout l’un des plus originaux, un véritable inventeur de formes, ce qui n’est pas donné à n’importe qui. A ce titre, sa Résurrection du Christ (ill. 1) est un tableau proprement sidérant, qu’on ne peut comparer à rien à cette époque à Lyon, et pas davantage à Rome. Tableau baroque certes, mais dont la composition et les coloris sont radicalement nouveaux et d’ailleurs sans postérité réelle avant le siècle suivant. Il est d’ailleurs révélateur de constater que beaucoup de ses œuvres ont été attribuées à des peintres du XVIIIe siècle, surtout à des Allemands ou des Autrichiens tels que Franz Anton Maulbertsch ou Paul Troger.

2. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
Tobie enterrant les morts
Huile sur toile - 65 x 74 cm
Paris, collection particulière
Photo : Alberto Ricci
Le tout début de l’exposition est pourtant quelque peu décevant, les trois premiers tableaux sont assez médiocres, même si leur état de conservation peut expliquer cette impression. Ce problème est récurrent dans l’exposition : Cretey peignait gras, avec beaucoup de glacis qui ont parfois mal passé les siècles. La matière picturale est souvent usée, les coloris assombris, ce qui explique largement l’inégalité des tableaux. S’agissant d’une première rétrospective, il était nécessaire cependant de montrer un maximum d’œuvres afin de comprendre l’artiste. Si nombre d’entre elles ont été publiées par Pierre Rosenberg, Lucie Galacteros de Boissier et le regetté Gilles Chomer en 1988 dans un article pionnier de la Revue de l’Art, beaucoup étaient jusque là inédites. Les attributions semblent dans l’ensemble totalement convaincantes, à l’exception peut-être d’un ou deux tableaux.
Son art, nous l’avons dit, est profondément original. Il y a, cependant, des rapprochements possibles avec certains contemporains, essentiellement italiens, notamment Pier Francesco Mola ou Baciccio, cette dernière comparaison paraissant cependant moins probante. Avec des Français également comme Pierre Puget ou même Sébastien Bourdon comme le laisse apparaître un Tobie enterrant les morts (ill. 2). Chercher l’influence de tel ou tel reste cependant un jeu un peu vain. Des tableaux par exemple peuvent paraître proches d’Antonio Balestra ou de Francesco Trevisani, deux peintres beaucoup plus jeunes que Cretey, comme La Nativité (ill. 3) de Detroit qui fut même attribuée au premier, mais ces analogies sont trompeuses. C’est un reproche que l’on peut faire plus généralement aux notices du catalogue, qui se concentrent essentiellement sur cet aspect de la question et sur la chronologie, faute de pouvoir se baser sur des éléments concrets de la carrière du peintre dont la vie est très mal connue et pour lequel les recherches d’archives très approfondies menées par Aude Henry-Gobet sont hélas souvent restées stériles. Ni sa date de naissance, ni celle de sa mort n’ont même été trouvées. Les seuls points sûrs dans l’œuvre de Crétey nous semblent trop épars pour permettre une reconstitution claire de son parcours, et s’il est méritoire de vouloir reconstruire celui-ci, le résultat ne convainc pas vraiment. Pierre Rosenberg souligne d’ailleurs la fragilité des hypothèses. Vouloir dater presque chaque tableau à quelques années près sous prétexte qu’une partie de l’un ressemble à un bout de l’autre nous semble particulièrement audacieux et quelque peu excessif.

3. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
La Nativité
Huile sur toile - 58,1 x 74,9 cm
Detroit, Institut of Arts
Photo : The Bridgeman Art Library

4. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
Le Christ au Jardin des Oliviers
Huile sur toile - 95,5 x 119,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Alain Basset

5. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-
après 1702)
La Tentation de saint Antoine
Huile sur toile - 133 x 92 cm
Collection Motais de Narbonne
Photo : Musée du Louvre
On ne prendra qu’un exemple, mais qui permet de démonter le raisonnement pour s’interroger sur sa pertinence. Deux toiles, La Nativité citée plus haut et Le Christ au Jardin des Oliviers (ill. 4) partagent à notre avis beaucoup de points communs, notamment dans leur traitement luministe qu’on ne retrouve pas dans les autres œuvres. Nous ne voulons pas dire qu’elles sont forcément contemporaines mais elles ont certainement plus de chances de l’être que, par exemple, la première et la Tentation de saint Antoine (ill. 5) de la collection Motais de Narbonne. Le Christ au Jardin des Oliviers est situé peu avant 1683 parce que « la pose allongée du Christ et son dialogue angélique renvoient au Saint Jérôme (ill. 6) du musée des Beaux-Arts de Lyon » (1682-1683). Peut-on vraiment penser que deux tableaux sont contemporains parce que leurs thèmes iconographiques sont proches et parce que deux figures ont des poses allongées ? Autre explication « l’arrière-plan [du Christ au Jardin des Oliviers] largement brossé à droite […] renvoie par sa conception et son traitement » à un Saint Jérôme (ill. 7) en collection particulière « vers 1675-1680 ». Ce rapprochement ne nous semble pas probant : la scène de droite du premier renvoie à beaucoup d’autres arrières-plans et ce Saint Jérôme est par ailleurs très différent du Christ au Jardin des Oliviers.

6. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
La Vision de saint Jérôme
Huile sur toile - 175 x 239 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Alain Basset

7. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
La Vision de saint Jérôme
Huile sur toile - 150,5 x 127 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner

8. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
Le Baptême du Christ
Huile sur toile - 94 x 130 cm
Cité du Vatican, Musées du Vatican
Photo : Musées du Vatican
Nous ne tenterons pas ici d’esquisser une chronologie différente, exercice complexe et qui donnerait probablement un résultat tout aussi discutable que celui de l’exposition. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il faudrait considérer les œuvres davantage dans leur globalité que comparer tableau après tableau des détails des compositions pour tenter d’imaginer ce qui aurait pu être peint à la même époque. Il nous semble que deux ou trois groupes pourraient dans un premier temps être réunis qui feraient peut-être avancer la réflexion. Ainsi, n’y-a-t-il pas tout un ensemble de toiles dont on peut considérer qu’elles évoquent davantage que d’autres la peinture baroque germanique du siècle suivant, avec des coloris clairs, des compositions dynamiques, des figures plus allongées ? On pourrait ainsi rapprocher Le Christ mort pleuré par un ange (cat. P. 12), La Résurrection (cat. P. 13), ou La Pénitence de saint Marin (cat. P. 26), Le Martyre de saint Sébastien2 (P. 37), Le Baptême du Christ (ill. 8 ; P. 62) et même peut-être La Tentation de Saint Antoine (P. 04). Que tous ces tableaux soient répartis, dans la chronologie proposée, sur l’ensemble de la carrière de l’artiste, malgré des caractères communs évidents, incite certainement à s’interroger.
Mais à vrai dire cette question n’est pas essentielle au point où l’on en est de la redécouverte du peintre. Car l’important, c’est la qualité de son œuvre. Et celle-ci ne fait aucun doute.

9. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-
après 1702)
Le Christ déposé après la Flagellation
Huile sur toile - 171 x 118 cm
Marseille, Musée des Beaux-Arts
Photo : Jean Bernard

10. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
La Vision de saint Bruno
Huile sur toile - 69,2 x 80 cm
Collection Michel Descours
Photo : Didier Rykner
Parmi les plus beaux tableaux de l’exposition, on retiendra notamment La Décollation de saint Jean-Baptiste et Le Christ déposé après la Flagellation3 (ill. 9), La Vision de saint Jérôme (P. 17) citée plus haut (ill. 7) et dont le style est si différent de ce groupe de peintures claires pour se rapprocher clairement de Pier Francesco Mola, L’Ivresse de Noé et Le Jeune Tobias rend la vue à son père Tobie, de la collection Descours, La Madeleine contemplant les saints clous (P. 30) hélas absente de l’exposition, La Vision de saint Bruno (ill. 10) (P. 42) qui nous semble très proche avec sa touche scintillante du précédent tableau cité, les trois superbes tondi représentant des saints dans des paysages (P. 46 à P. 48) ou les deux Fuite en Egypte (P. 65 et P. 69 ; ill. 11). On appréciera à cette occasion que l’ouvrage qui accompagne la rétrospective soit en réalité le catalogue raisonné de tout l’œuvre connu.4

11. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-après 1702)
La Fuite en Egypte
Huile sur toile - 80 x 100 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner

12. Réfectoire du Palais Saint-Pierre
après restauration des peintures de Cretey
Les sculptures sont de Simon Guillaume
Photo : Alain Basset
Aucun dessin n’était identifié jusqu’à présent. Grâce à l’œil de Jean-Christophe Baudequin et à son intuition, quatre feuilles sont ici réunies, évidemment de la même main qui est peut-être celle de Cretey. Une hypothèse séduisante, qu’on ne pourra complètement valider que le jour où une étude préparatoire à une œuvre connue (ou peut-être une feuille signée), sera redécouverte.
L’exposition peut aussi montrer, chance peu fréquente, un décor entier que Louis Cretey a peint entre 1684 et 1686 dans l’ancien réfectoire (ill. 12). Cet ensemble constitué de trois calottes plafonnantes peintes à l’huile sur enduit et de deux grandes toiles situées sur les deux petits côtés vient d’être restauré grâce au mécénat éclairé de BNP-Paribas5. Ces deux dernières compositions sont en meilleur état que celles de la voûte. L’Assomption et L’Ascension, en particulier, ont été très largement repeintes au cours des siècles ; Le Char d’Elie (ill. 13) en revanche est mieux conservé. Il est intéressant de noter qu’à la même date, Cretey peut donc travailler dans une manière plutôt sombre (les toiles) ou au contraire plus claire (les calottes) ce qui ne simplifie pas le problème de l’évolution de l’artiste.

13. Louis Cretey (1630/1635 ou 1637-
après 1702)
Le Char d’Elie
Huile sur enduit
Décor du Palais Saint-Pierre à Lyon
(Musée des Beaux-Arts)
après restauration
Photo : Didier Rykner
Il faut s’attendre sans aucun doute à ce que beaucoup de Cretey resurgissent grâce à cette exposition, cachés sous les noms les plus divers. On peut espérer aussi, sans trop y croire car le travail semble avoir été très approfondi, de nouvelles découvertes d’archives qui permettraient de mieux situer le peintre dans son temps et de mieux préciser les dates des œuvres. Grâce au Musée de Lyon, incontestablement, la connaissance de la peinture française au XVIIe siècle vient de faire un pas significatif.
Aude Henry-Gobet, sous la direction scientifique de Pierre Rosenberg, Louis Cretey. Un visionnaire entre Lyon et Rome, Somogy Editions d’Art, 2010, 296 p., 38 €. ISBN : 9782757204214.
Informations pratiques : Lyon, Musée des Beaux-Arts, 20 place des Terreaux, 69001 Lyon. Tél : 04 72 10 17 40. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h, le vendredi de 10h30 à 18h. Tarifs : 9 € (tarif réduit : 6 €).
