Louis Comfort Tiffany. Couleurs et lumières


Paris, Musée du Luxembourg, du 16 septembre 2009 au 17 janvier 2010.
Montréal, Musée des Beaux-Arts, du 11 février au 2 mai 2010.
Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, du 29 mai au 15 août 2010.

1. Louis Comfort Tiffany (1848-1933),
Eugène Feuillâtre et Edward Colonna
Vase « Paon », vers 1898-1899
Verre favrile, argent doré,
émaux et rubis Corning
New York, The Corning Museum of Glass
Photo : The Corning Museum of Glass

Si les productions de l’Art nouveau français, belge mais aussi de pays d’Europe de l’Est ont bénéficié d’expositions majeures depuis quelques années en France et en Europe, il faut bien dire que Tiffany, ce créateur américain d’exception, manquait à l’appel et qu’en dehors de quelques objets « phare », il n’était guère possible pour le public français d’en apprécier de visu le génie. La dernière exposition spécifiquement consacrée à Tiffany en France n’était autre que sa présentation à l’Exposition universelle de 1900, après sa participation au Salon de la société nationale des Beaux-Arts en 1894 et 1895 et au Salon de l’Art nouveau de Siegfried Bing en 1897. La Légion d’Honneur était venue couronner cette relation réussie avec la France mais tout cela datait tout de même un peu ! Voici que sous la houlette du Musée des Beaux-Arts de Montréal, une vraie belle exposition monographique, avec le premier catalogue rédigé en français sur ce sujet, est organisée et que le Musée du Luxembourg l’accueille pour sa première étape. Avec une équipe de spécialistes internationaux placés sous la direction de Nathalie Bondil, directeur du Musée de Montréal et de Rosalind Pepall commissaire général, le projet bénéficie de prêts exceptionnels : outre le Musée d’Orsay, le Musée des arts décoratifs et le Petit Palais, ce sont des institutions aussi prestigieuses que le Metropolitan Museum de New York, l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le Chrysler Museum et le Virginia Museum of Fine Arts qui ont permis de rassembler environ 160 pièces, vases, luminaires, objets, bijoux et vitraux mais aussi dessins, aquarelles, photos et mosaïques illustrant la production de Tiffany. Le nombre total de pièces peut paraître raisonnable, il reflète un choix drastique du point de vue de la qualité et la perfection de toutes les œuvres montrées aiguise d’autant le regard pour convaincre de l’originalité absolue de l’artiste.


2. Louis Comfort Tiffany (1848-1933)
« Magnolias », vers 1900
Verre, plomb
Saint-Petersbourg, Musée de l’Ermitage
Photo : Yuri Molodkovets



3. Louis Comfort Tiffany (1848-1933)
Fenêtre du « Bella Apartment », vers 1880
Verre, plomb
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art

La très belle scénographie d’Hubert Le Gall permet de présenter ce corpus magnifique dans trois salles spacieuses : couleurs subtiles (vert d’eau, gris, marron clair), éclairages appropriés, tapis aux motifs rappelant l’Art nouveau et la découpe des vitraux, ainsi que socles aux formes sinueuses pour les luminaires accompagnent les vitrines qui scandent les murs et les vitraux, monumentalement installés et éclairés. Le coup d’œil est saisissant. Si l’exposition est théoriquement organisée en six sections, la production de Tiffany ne s’étalant guère que sur une vingtaine d’années, ces thèmes se révèlent finalement assez peu et, malgré quelques peintures précoces et une vitrine consacrée à des artistes ayant exposé chez Siegfrid Bing en même temps que le créateur américain, tels Edouard Colonna et Eugène Feuillâtre (ill. 1), on ne s’attarde pas à décrypter un parcours chronologique ou des césures bien perceptibles dans l’exposition. Les objets sont là, splendides et on les admire sans réserves. Ainsi, après une petite salle comprenant des documents concernant la biographie de l’artiste et les origines de son activité, une section évoque le passage de la peinture à l’art du verre : les voyages de Tiffany en Europe, ses œuvres orientalistes sont présentées mais on y voit aussi d’emblée quelques chefs d’œuvre de diverses époques comme les chenets de 1894, le paravent de 1882 ou le Vitrail à la Sirène de 1899. Rapidement, l’art du vitrail apparaît en majesté dans cette exposition avec la mise en valeur des techniques particulières inventées par Tiffany, l’usage restreint de l’émail, les différentes textures du verre et la complexité des manières de le travailler. Divers projets et cartons sont présentés et un mur très utile décrit les étapes de la fabrication d’un vitrail et dispose, fragments à l’appui, la taxinomie des techniques : verre strié, moucheté, bariolé, drapé, martelé, ondulé, fracturé, peigné, cabochons etc..


4. Louis Comfort Tiffany
(1848-1933)
L’Ange de la résurrection, 1902
Verre, plomb
Montréal, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts
de Montréal

Ces explications permettent de mieux apprécier encore les splendides vitraux montrés dans l’exposition. Outre celui d’après Toulouse-Lautrec, Au nouveau cirque, Papa Chrysanthème, appartenant à la série commandée par Bing et prêté par le Musée d’Orsay on admirera Magnolias (ill. 2) venu de Saint-Pétersbourg, le Vitrail à l’anémone de mer (Dallas Museum of art) dont les techniques complexes restituent la vision sous marine ondulante avec des effets extraordinaires ou encore l’assez précoce (1880) Fenêtre du « Bella Apartment » (ill. 3) ; mais la prouesse de l’exposition consiste dans la venue à Paris d’une partie de ceux, nombreux, entrés récemment en possession du Musée de Montréal et qui ornent l’église Erskine and American (voir brève du 17/4/08), voisine du Musée et destinée, après travaux, à devenir une salle de concert ainsi qu’une section consacrée à l’art canadien. Ces vitraux, tout d’abord conçus entre 1897 et 1904 pour l’église presbytérienne américaine de Montréal et transportés dans leur nouveau site en 1938, forment un ensemble exceptionnel de l’art religieux et décoratif de Tiffany. De cet ensemble de dix-huit, seulement une partie est évidemment présentée à Paris, suffisante pour qu’on en contemple la beauté (ill. 4). Leur accrochage et la proximité avec le visiteur en rendent d’ailleurs sans doute la technique plus appréciable que dans leur espace liturgique architectural. Les dessins en sont dus à d’excellents artistes tel Frederick Wilson (1858-1932) qui a probablement conçu la plupart des pièces de ce cycle. La technique est époustouflante : verre plié, drapé et strié, fragments en confetti sertis dans la pâte, superposition de couches (jusqu’à cinq !) de différents verres pour atteindre à certains effets donnent un résultat étonnant. Pour orner leurs gâbles gothiques, les ouvriers sont allés jusqu’à découper et facetter des cabochons afin de restituer le rutilant des pierreries. La contemplation de ces pièces exceptionnelles et les explications données sur leur technique permettent d’aborder le reste de la production de Tiffany avec un regard nouveau.


5. Louis Comfort Tiffany (1848-1933)
Vase , vers 1900
Verre Favrile
New York, The Museum of Modern Art
Photo : The Museum of Modern Art/
Licensed by SCALA/Art Resource



6. Louis Comfort Tiffany (1848-1933)
Boite à timbres, vers 1905
Bronze doré, mosaïque en verre, verre moulé-pressé
Collection Dr Gail Evra
Photo : Richard Goodbody

Ses vases (ill. 5), ses objets décoratifs (ill. 6) ou d’ameublement, et les fameuses lampes, gagnent en lisibilité : leur réputation un peu générale ou parasitée par d’horribles imitations dans les années 1960-1970 était bien souvent un écran entre la vérité de l’objet et le regard. Ici, remises dans leur contexte artistique et technique, ces créations prennent toute l’ampleur du génie de l’artiste. Les admirables lampes Glycines, Libellules, Paon (ill. 7), Toile d’araignée révèlent l’inventivité du créateur, l’application à ces objets « utilitaires » des techniques les plus raffinées, le sens de l’ensemble décoratif et des liens thématiques avec l’ambiance symboliste internationale. Coffrets, vases, petits objets complètent dans de belles vitrines cette exposition à ne pas manquer. Il est peu probable que l’on puisse voir de sitôt à Paris de telles pièces, tant on imagine la difficulté technique et financière pour les réunir.


7. Louis Comfort Tiffany (1848-1933)
ou Clara Driscoll
Lampe « Paon », avant 1906
Verre Favrile, plomb, bronze
Collection particulière
Photo : D.R



Le somptueux catalogue, premier ouvrage sur le sujet dans notre langue, contient de savants essais, de magnifiques reproductions et remet dans le contexte les œuvres avec des photographies des décors d’origine qui les accueillaient. Les liens de Tiffany avec l’Europe et la Russie sont étudiés, les aspects historiques et techniques approfondis : c’est une splendide publication qui fait d’emblée référence.

local/cache-vignettes/L114xH168/Couverture_Tiffany-d59c9.jpgCollectif sous la direction de Rosalind M. Pepall, Louis Comfort Tiffany, couleurs et lumière, Paris Skira Flammarion, Montréal, Musée des Beaux-Arts, 2009, 264 pages, 38 €, ISBN : 9782081228306.


Informations pratiques : Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, 75006 Paris. Tél : +33(0)1 42 34 25 95. Ouvert tous les jours, le lundi et le vendredi de 10h30 à 22 h, le mardi, le mercredi et le jeudi de 10h30 à 19h, le samedi, le dimanche et les jours fériés de 9h30 à 20h. Tarif : 11€ (tarif plein), 9€ (tarif réduit).

Pour compléter la visite, nous conseillons au visiteur de se rendre à l’Eglise Américaine de Paris, qui conserve des vitraux de Tiffany, les seuls conservés en France dans un édifice religieux. L’église se trouve 65, Quai d’Orsay à Paris et est ouverte du lundi au samedi de 9 h à 12 h et de 13 h à 22 h 30, le dimanche de 15 h à 19 h 30.

English version


Jean-David Jumeau-Lafond, mardi 6 octobre 2009



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