Life, Legend, Landscape : Victorian Drawings and Watercolours


Londres, Courtauld Gallery, du 17 février au 15 mai 2011

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1. John Everett Millais (1829-1896)
Le départ d’Ulysse, vers 1862
Aquarelle et gouache sur papier - 11,8 x 10,3 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust,
The Courtauld Gallery

La saison est décidément propice à un retour sur les « pré-raphaélites », avec l’exposition programmée au musée d’Orsay à compter du 10 mars, et cette rétrospective de la Courtauld Gallery qui se concentre sur les dessins et aquarelles de « victoriens » et comprend naturellement bon nombre d’œuvres de la main des membres de la célèbre confrérie1. Faute de place, la Courtauld ne peut évidemment pas exposer ses quelque sept mille dessins et aquarelles – qui vont de Dürer à Picasso – en permanence. Faute de place encore, l’exposition ne propose que trente-sept œuvres, mais naturellement tous les grands noms de la période victorienne2 sont là, qu’il s’agisse des peintres « académiques »3 comme William Etty et Frederic Leighton ou de ceux qui, par dérision de ces « académiciens »4, faisaient suivre leur nom de PRB5, au premier chef William Holman Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti. Entre ces deux groupes rivaux – du moins initialement – tous les cas de figure pouvaient exister, et là encore l’exposition rend bien compte de cette remarquable diversité entre artistes qui n’avaient souvent en commun que d’avoir vécu leur période de maturité sous la même souveraine.


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2. J.M.W. Turner (1775-1851)
Brunnen, Lac Lucerne, vers 1843-44
Aquarelle sur papier - 24 x 29,7 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery

Le cas le plus évident de symbiose reste bien sûr celui de Millais, présent ici avec Le départ d’Ulysse (ill. 1), œuvre réalisée à la charnière entre son engagement de jeune rebelle « pré-raphaélite » et son rapprochement progressif ultérieur en direction des gloires établies et du lucratif commerce des gravures à destination des magazines illustrés qu’affectionnait la bonne bourgeoisie « victorienne ».
Un exemple limite – et peut-être discutable, car de toute évidence ses années de formation précèdent de loin l’accession de Victoria – d’artiste inclus dans les « victoriens » est celui de JM.W. Turner, né en 1775 et mort en 1851. Mais ne boudons pas notre plaisir : toutes les occasions sont bonnes de voir ou de revoir les aquarelles de Turner, comme ici Les chutes du Rhin à Schaffhausen et Brunnen, lac Lucerne (ill. 2), déjà exposées (voir l’article) dans la même salle il y a deux ans.

Bien sûr, comme l’intitulé de l’exposition l’indique, une large place est faite au paysage, et la Courtauld ne pouvait cela va de soi omettre Turner à ce titre, quelle que puisse être par ailleurs la validité de l’étiquette « victorienne » accolée à son nom. Outre les deux scènes suisses de Turner, trois œuvres retiennent tout particulièrement l’attention dans cette rubrique : Les carrières de Syracuse (1847) d’Edward Lear, infiniment mieux connu du public cultivé outre-Manche pour son Book of Nonsense que pour ses méticuleux « reportages graphiques » méditerranéens ; le traitement par Ruskin de sa Mer de Glace, Chamonix (vers 1844-49 ?), sujet déjà abondamment exploité par Turner, notamment dans son Liber Studiorum de 1812, mais que Ruskin – par ailleurs passionné de géologie et de minéralogie – renouvelle par son choix du « gros plan » ; enfin, le « paysage » fantastique de Richard Doyle, Paysage au clair de lune avec une sorcière et de jeunes dragons (1876), extraordinaire mélange entre un « véritable » paysage (vraisemblablement écossais) et la superposition de formes imaginaires que l’on associe à la véritable passion qu’avaient ses contemporains « victoriens » pour le spiritisme et l’extra-sensoriel.


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3. William Etty (1787-1849)
Nu féminin avec moulage de la Vénus de Médicis,
vers 1835-37
Craie sur papier - 56,3 x 38,8 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery
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4. Aubrey Beardsley (1872-1898)
Domestique apportant des pantoufles, 1893
Plume et encre sur papier, 8,8 x 8,2 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery

On peut d’ailleurs pivoter sur cette notion de mélange – ici à l’intérieur d’une œuvre – pour l’étendre à la notion anglaise de miscellany, mot employé par Elizabeth Prettejohn dans sa très bien faite introduction au catalogue, qui renvoie à la fois à la notion de mélange des genres et d’auberge espagnole : on trouve chez les artistes « victoriens » ce que l’on vient y chercher – ce sera le classicisme ou sa réinterprétation pour certains spectateurs, le rejet de la tradition pour d’autres. Dans le premier domaine, il est difficile de faire mieux (ou pire, aux yeux des « pré-raphaélites ») que William Etty, RA, et Nu féminin avec moulage de la Vénus de Médicis (ill. 3), dans le deuxième on reste admiratif devant l’économie de moyens d’Aubrey Beardsley – dans son Domestique apportant des pantoufles (ill. 4) – mais peut-être plus encore dans son Pierrot à la mandoline de l’année suivante. Avec ces dessins à l’encre extrêmement dépouillés de Beardsley nous sommes à l’opposé du travail « fouillé » dans ses moindres détails que l’on peut voir par exemple sur le Nid de pinson et floraison de mai de William Henry Hunt6 (ill. 5), travail que Ruskin admirait beaucoup, et a fortiori dans Le jardin de la vieille ferme de Frederick Walker (ill. 6), que le dossier de presse présente de toute évidence comme le « clou » de l’exposition – et que Ruskin admirait tout autant, jugeant qu’il valait toutes les peintures de fleurs hollandaises du monde7.


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5. William Henry Hunt (1790-1864)
Nid de pinson et floraison de mai, vers 1845
Aquarelle - 24,1 x 37,5 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery
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6. Frederick Walker (1840-1875)
Le jardin de la vieille ferme, 1871
Aquarelle et gouache sur papier - 27,3 x 40,5 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery

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7. Dante Gabriel Rossetti (1828-1882),
Etude pour la Vénus Verticordia, vers 1863-64
Graphite sur papier, 50,8 x 36,9 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust,
The Courtauld Gallery

L’un des intérêts indéniables de l’exposition est de nous donner à voir des études préparatoires, toujours fascinantes pour qui connaît l’œuvre « achevée ». On mentionnera ici Deux études de nu féminin pour Et la mer rendit les morts qui étaient en elle, de Frederic Leighton (vers 1877-1884)8, et Étude pour la Vénus Verticordia9 (ill. 7), de Rossetti, pour un tableau (1864-68) qui fait actuellement la gloire du Russell-Cotes Art Gallery & Museum de Bournemouth.

Nous terminerons ce trop rapide parcours avec un artiste peu connu de nos jours, alors qu’il jouissait de son temps d’une grande popularité, Daniel Maclise, et son Geraint et Énide : Illustration pour les Idylles du roi de Tennyson (ill. 8) – archétype selon nous du dessin « victorien » postérieur à la fondation de la « confrérie » (avec qui Maclise, bien que de la génération immédiatement précédente, eut de nombreuses affinités), et ce pour trois raisons qui continuent de façonner le regard qu’on porte le plus souvent sur ces œuvres. Pour la dimension « médiévalisante », qui y saute aux yeux. Pour l’inspiration tirée de Tennyson, au premier chef de ses poèmes qui perpétuent la légende arthurienne – inspiration que l’on retrouve déclinée par de nombreux autres artistes de l’époque, notamment autour de La Dame de Shalott10. Enfin, pour le « style » du dessin – qu’on peut immédiatement identifier sans grand risque de se tromper comme « victorien », même si seul un œil familier de Maclise est capable de nommer précisément l’auteur.


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8. Daniel Maclise (1806-1870)
Geraint et Énide : Illustration pour les Idylles du roi de Tennyson,
vers 1860
Plume et encre sur papier - 20 x 25 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Photo : The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery


Il convient en outre de souligner l’extrême soin apporté au catalogue, coordonné par Joanna Selborne, commissaire de l’exposition. Chaque œuvre bénéficie d’une notice très complète, avec références bibliographiques et renvoi au(x) tableau(x) achevé(s) lorsqu’il s’agit d’une étude préparatoire, et le rendu des couleurs apparaît très fidèle – du moins dans la limite des techniques actuelles de reproduction, qui ne savent pas encore rendre justice à Turner, notamment. Outre ces notices individuelles, le catalogue comporte divers essais et commentaires généraux rédigés par Elizabeth Prettejohn (professeur à l’université de Bristol) et Caroline Ascott (professeur au Courtauld Institute of Art) et leurs doctorants.

Collectif, Life, Legend, Landscape, Victorian Drawings and Watercolours, The Courtaulg Gallery, 2011, 136 p., 25 £, ISBN : 9781907372209


Informations pratiques : Londres, The Courtauld Gallery, Somerset House, Strand, London WC2R 0RN. Tél : + 44 (0)20 7848 2526. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Tarif : £ 6 (réduit : £ 4.50 – entrée gratuite les lundis non fériés de 10 h à 14 h).


Antoine Capet, lundi 14 mars 2011


Notes

1Lors de sa création en 1848, elle comprenait sept fondateurs : James Collinson (1825-1881), William Holman Hunt (1827-1910), John Everett Millais (1829-1896), Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), William Michael Rossetti (1829-1919), Frederic George Stephens (1828-1907) et Thomas Woolner (1825-1892). Ford Madox Brown (1821-1893), bien que très proche, n’y adhéra jamais officiellement.

2Rappelons que le long règne de Victoria s’étend de 1837 à 1901.

3Membres de la Royal Academy of Art fondée en 1768 par Sir Joshua Reynolds, et autorisés à faire suivre leur signature sur leurs œuvres de la mention R.A.

4L’ouvrage de référence en anglais reste celui d’Elizabeth Prettejohn, The Art of the Pre-Raphaelites. Londres : Tate Publishing, 2000 (dernière réédition brochée, 2010). Elle y explique magnifiquement cette volonté de dérision p. 35. Voir notre recensionen anglais

5Pre-Raphaelite Brotherhood – « confrérie pré-raphaélite ».

6William Henry Hunt (1790-1864), aquarelliste de renom, n’a semble-t-il aucun lien de parenté avec le « pré-raphaélite » William Holman Hunt (1827-1910).

7It is worth all the Dutch flower-pieces in the world (1876, Catalogue p. 74).

8La toile (1892) était encore récemment exposée à la Tate dans le cadre de son exposition Art and the Sublime. Voir l’article

9« La Vénus qui fait tourner les cœurs ».

10Le poème a paru en 1832, pour être profondément remanié lors de sa réédition en 1842. Elizabeth Prettejohn consacre des pages remarquables à cette question dans The Art of the Pre-Raphaelites (pp. 223-231).




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