Lettre ouverte à Monsieur Marc Fumaroli, de l’Académie française, président de la Société des Amis du Louvre


Monsieur le Président,

Dans l’éditorial du dernier Bulletin de la Société des Amis du Louvre, vous soutenez de manière très affirmée les projets du Louvre à Lens et à Atlanta. Il est de votre droit d’y être personnellement favorable mais si vous les défendez en tant que Président des Amis du Louvre, cela engage, de fait, cette Société. Je me permets donc de vous répondre en tant qu’un de ses membres depuis plus de vingt ans.

Les raisons qui me poussent à militer contre l’antenne de Lens sont nombreuses, et ont déjà été développées longuement sur ce site. Je me permets de vous y renvoyer1. Je constate d’ailleurs qu’aucun partisan de ce projet n’a jamais daigné répondre à ces arguments point par point. Je regrette de constater que pour légitimer cette opération vous repreniez les termes même de ses promoteurs. Comment, Monsieur le Président, peut-on justifier l’installation d’un musée dans une ville par les « restructurations industrielles » qu’elle a subies ? Quelle est cette logique nouvelle qui suppose qu’une zone défavorisée économiquement serait le lieu idéal pour construire un musée, ce qui résoudrait subitement tous ses problèmes ? A ce compte, il serait nécessaire de créer des annexes du Louvre dans les Vosges, département sinistré et méritant selon M. Poncelet, président du Sénat, dans les Pyrénées-Orientales où le taux de chômage est supérieur à celui du département du Nord (sources Insee), dans la Creuse, où un « foyer de beauté », pour reprendre vos termes, pourrait sans conteste apporter un « renouvellement de vie et de tourisme », et dans bien d’autres lieux encore. L’extravagance de cet argument saute aux yeux.
Vous affirmez par ailleurs qu’il est impossible de « dénier le civisme qui inspire le projet de Lens ». Je le dénie. Le civisme, dans cette affaire, n’a aucune place. Il s’agit d’une opération médiatique et politique, ne répondant à aucun réel besoin. Elle est incivique, car elle va monopoliser de manière inutile des sommes énormes (100 millions d’euros d’investissement et 10 millions d’euros de frais de fonctionnement annuel) au détriment d’actions de fonds, telles que l’entretien et la modernisation de musées déjà existants ou la restauration des monuments historiques2.

Quant au projet d’Atlanta, vous estimez qu’il est trop tôt pour s’y opposer (mais rien ne vous oblige alors à l’encourager). Il est vrai qu’entre les modalités décrites dans l’article de l’Atlanta Journal-Constitution en juin dernier, traduit ici-même, et les dernières déclarations d’Henri Loyrette au Journal des Arts du 17 décembre 2004, cette opération semble s’être quelque peu dégonflée. On ne parle plus de centaines de chefs-d’œuvre, mais de quelques dizaines d’œuvres. On ne parle plus de tests pouvant s’étendre à d’autres villes des Etats-Unis mais d’opération unique. Et l’on confirme que l’ensemble sera effectivement limité à trois ans, non renouvelable.
Malgré cela, comment, vous qui avez été élu pour être le garant de cent ans de tradition de mécénat des Amis du Louvre, ne comprenez-vous pas que le développement de tels échanges marchands, argent contre collections, nuira à terme à la politique scientifique et de conservation du musée ? La location d’œuvres pour certaines expositions temporaires contre espèces sonnantes et trébuchantes n’est hélas pas nouvelle. Mais sa systématisation à des pans entiers des collections permanentes va à l’encontre de la vocation universelle du Louvre. Les Amis n’en sont-ils pas les fervents défenseurs puisqu’ils cherchent toujours à rendre ce musée le plus complet possible ?
Vous aviez déclaré à Télérama (numéro du 8 décembre 2004) : «  Je sens poindre là ces préjugés si politiquement corrects par chez nous où parler d’argent c’est indécent, et pire encore s’il vient d’Amérique ». Ce qui est indécent, ce n’est pas de parler d’argent, c’est l’usage qu’on en fait. Quant à l’accusation d’anti-américanisme de la part des opposants à ce projet, elle semble particulièrement malvenue. Nous accusera-t-on également d’être contre les Lensois ?

Vous parlez, donc, au nom des Amis du Louvre. Mais selon des sources variées et concordantes - et vous le confirmez d’ailleurs dans votre éditorial - la Société reçoit tous les jours des courriers et des mails d’adhérents indignés par ces projets. Des témoignages qui me parviennent quotidiennement montrent que les opposants sont nombreux. Ce combat n’est pas d’arrière-garde, je n’en prendrai comme preuve que le texte publié par Roland Recht aujourd’hui dans le Journal des Arts. Il serait légitime qu’en tant que membre du Conseil d’administration de l’Etablissement public du musée du Louvre, où vous serez, selon vos propres termes, l’interprète des Amis du Louvre, vous soyez sûr que leur volonté est bien de soutenir les opérations de Lens et d’Atlanta. Pour en être certain, il est nécessaire que ce sujet soit abordé lors de la prochaine assemblée générale. Je ne doute pas que vous mettrez ce point à l’ordre du jour et que nous en débattrons. En tant que membre de cette Société, je vous le demande en tout cas expressément.

Veuillez croire, Monsieur le Président, à l’expression de mes sentiments distingués.


Didier Rykner, vendredi 7 janvier 2005


Notes

1Voir notamment notre éditorial du 17/2/04, celui du 29/11/04, l’article où nous révélions l’existence du projet d’Atlanta et enfin notre texte OPA sur les musées. Nous vous conseillons également le courrier reçu et mis en ligne le 5 décembre 2004, qu’on pourrait titrer Si j’étais Ami du Louvre.

2Voir à ce propos notre brève du 30/12/04.





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