Lettre ouverte à Monsieur Jack Lang


Paris, le 12 janvier 2007

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi de réagir à votre prise de position au sujet de la création d’un « Louvre » à Abou Dhabi dont « Libération » a fait état dans son numéro de 6 janvier 2007.

Vos déclarations ont provoqué perplexité et consternation parmi tous ceux, dont je suis, qui ont admiré votre action à la tête du ministère de la Culture ; le dynamisme que vous aviez su insuffler aux structures de ce ministère contraste avec la léthargie et l’impuissance dont elles sont actuellement frappées, non seulement en raison d’un manque de moyens mais du fait de l’absence de toute volonté politique forte dans le domaine culturel.
A vous lire, les remous suscités par « l’affaire Abou Dhabi » seraient le fait de quelques « vierges effarouchées » qui veulent « réserver les collections à une population restreinte ».

Je crains, monsieur le Ministre, qu’en plaçant sur le même plan trois projets fort différents, - l’antenne du Louvre à Lens, le contrat passé par le Louvre avec le musée d’Atlanta et la vente (car quel autre mot employer ?) de l’appellation « Louvre » à Abou Dhabi – vous n’entreteniez de regrettables confusions.

Le principe d’une antenne du Louvre en région, à Lens, est parfaitement défendable. Ce projet reste, en tous cas, dans le cadre du service public.
Le musée d’Atlanta, pour sa part, a mené une négociation dont il est incontestablement le grand gagnant car, si les sommes versées sont considérables, les prêts consentis le sont encore plus, plaçant de fait le Louvre en position de quémandeur.

Quant au « projet Abou Dhabi », pourquoi occulter le fait qu’il prend place dans une négociation globale, à la fois politique, économique et militaire, dont le but principal est d’obtenir, pour l’industrie française, la commande d’un certain nombre d’avions de combat ?

Mais vos propos, Monsieur le Ministre, s’appuient implicitement sur deux postulats, l’un et l’autre inexacts :

- les richesses du Louvre seraient inépuisables et ses réserves regorgeraient de chefs-d’œuvre que le public ne peut voir.

- les œuvres d’art peuvent être déplacées et transportées sans inconvénient.

Telle n’est pas la réalité : depuis la réalisation du Grand Louvre (dont vous avez été l’un des promoteurs), il n’y a plus, dans les réserves qu’un nombre restreint d’œuvres susceptibles d’intéresser le public, tout juste ce qu’il faut pour assurer le « remplacement » des très nombreux prêts aux expositions et permettre de faire des dépôts dans les musées de région. Le reste relève des collections d’étude, dont l’intérêt est certain, mais qui ne sont pas ce que recherchent le musée d’Atlanta et encore moins le futur musée d’Abou Dhabi.
Est-il besoin d’insister sur les dangers que courent les œuvres d’art lors de leur transport ? L’emballage, le chargement et le déchargement, le transfert à bord des avions…ne sont jamais sans risque. Même si tout se passe bien, on constate à moyen terme une « usure » des œuvres trop souvent déplacées : les toiles se relâchent, les fentes des bois s’accentuent, les vibrations aggravent les fissures des pierres, les points d’oxydation apparaissent sur les métaux. Lorsque l’on sait par quel concours de circonstances exceptionnelles bien des témoins de l’art ancien ont pu parvenir jusqu’à nous, peut-on faire l’impasse sur ce risque ? Tout prêt doit être absolument subordonné à l’examen objectif de l’état de l’œuvre : les compensations financières proposées, si alléchantes soient-elles, n’ont pas à entrer en ligne de compte. Et il est du premier devoir des conservateurs, ces « vierges effarouchées » que vous raillez, de le rappeler à très haute voix.

Votre argument le plus fort, Monsieur le Ministre, est certainement l’accès d’un plus grand nombre à la connaissance de biens culturels.
Il justifie la création de l’antenne de Lens qui est d’ailleurs la seule à ne pas avoir de retombées positives financières pour le Louvre. Mais est-il pertinent pour le contrat avec Atlanta, même si ce musée « locataire » a l’intention d’élargir son public au-delà du cercle assez restreint de ses visiteurs habituels ?
Et que dire du projet totalement élitiste d’Abou Dhabi dont la population totale n’atteint pas le million d’habitants et qui a peu de chance, dans le contexte actuel, d’attirer un public étendu ? Pour resserrer les liens culturels entre la France, et l’art occidental, et le monde arabe, pourquoi ne pas avoir choisi l’Egypte, pays le plus peuplé de la région, en faisant revivre par exemple à Alexandrie le « Musée » à côté de la « Bibliothèque » déjà ressuscitée ? Mais évidemment, on ne pourrait pas en attendre un avantage financier.

Quant à « l’expertise du Louvre » dont vous faites état, encore faudrait-il être certain qu’elle soit exportable. Les services muséographiques, incontestablement compétents, sont surchargés. Pour les équipes scientifiques, l’obligation d’apporter leur concours à la constitution des collections du futur musée d’Abou Dhabi ne pourra que créer des conflits d’intérêt pour certaines acquisitions. Ainsi, il est à craindre que l’appellation « Louvre », bien loin de consacrer une « reconnaissance de notre talent », soit un label vide de sens. Le Louvre n’est pas Disneyland ; il n’est pas indéfiniment reproductible. Son caractère unique est, au contraire, l’un de ses atouts majeurs.

En espérant que vous accepterez de prêter quelque attention à ces remarques, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de mes sentiments dévoués et respectueux.

Copie de ce courrier a été envoyé, outre à La Tribune de l’Art, à Madame Francine Mariani-Ducray, Directrice des Musées de France, à Monsieur Henri Loyrette, Président-Directeur du Musée du Louvre, à "Désirs d’Avenir", à Libération, au Monde et au Journal des Arts.


Jean-René Gaborit, dimanche 15 janvier 2006





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