Les Rothschild en France au XIXe siècle


Paris, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, du 20 novembre 2012 au 10 février 2013.

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1. France, vers 1820
Portrait du baron James de Rothschild
Huile sur toile - 90,2 x 69,9 cm
Londres, N.M. Rothschild & Sons
Photo : D. R.

« Je ne me reconnais à moi même d’autre mérite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire à M. Aguado ou à M. Rothschild » dit le comte de Monte-Cristo au jeune vicomte de Morcerf dans le chapitre XXXVIII du tome 2 du roman d’Alexandre Dumas. Sous la Restauration, les banquiers Alexandre Aguado et James de Rothschild sont considérés comme les deux hommes les plus riches de France. Si le premier a disparu de nos mémoires, le second, avec sa famille, demeure dans notre inconscient collectif comme un symbole de richesse et de puissance. Depuis deux cents ans les Rothschild cristallisent autour de leur nom à la fois la fortune, le goût de l’industrie, un certain art de vivre autour de propriétés d’exception et de collections d’art somptueuses, et des œuvres caritatives multiples, que résume la devise familiale : concordia, integritas, industria.
L’exposition sur les Rothschild au XIXe siècle que nous propose la Bibliothèque nationale de France a pour point de départ le bicentenaire de l’arrivée en France de James Rothschild (1792-1868), cinquième fils de Mayer Amschel Rothschild (1744-1812), qui s’installe à Paris le 3 mars 1812, pour y développer une branche nouvelle des activités bancaires et financières de la famille. Cette date constitue le début de la saga des Rothschild en France.

Autant le dire dès le début, l’exposition de la rue Vivienne semble en retrait par rapport aux possibilités qu’offrait la formidable histoire de la branche française des Rothschild. Pourtant, tout commence bien, avec dès l’entrée un beau portrait de James (ill. 1), en jeune homme fringant et élégant, prêt à conquérir le monde. Un souffle de romantisme règne sur ce tableau et il est regrettable que cette image n’ait pas été utilisée pour l’affiche de l’exposition. En effet cette dernière reproduit son effigie par Paul Flandrin, conservée par Rothschild & Cie Banque à Paris, copie de la toile réalisée par son frère Hippolyte Flandrin. Elle nous montre un James de Rothschild plus âgé, empâté, mais surtout portant cet air de contentement de soi, si caricatural de la bourgeoisie française du Second Empire. Certes, le catalogue nous apprend que Betty de Rothschild, la femme de James appréciait particulièrement le portrait original, dont elle avait demandé par testament qu’il soit accroché à Château Lafitte à côté du sien par Jean-Dominique Ingres. Mais à notre époque, où la profession de banquier est plutôt décriée, l’effigie placardée dans les rues de Paris n’est pas faite pour attirer la sympathie, ce qui est dommage quand on cherche à drainer un large public.

Une fois passée cette brève introduction sur toile, le visiteur arrive dans la première salle et là, quel n’est pas son étonnement de découvrir un espace entièrement dédié aux frères Pereire, Émile (1800-1875) et Isaac (1806-1880). Débuter une rétrospective sur les Rothschild par une présentation détaillée de leurs principaux concurrents peut sembler étonnant. Néanmoins, les Pereire ont pleinement leur place dans l’histoire financière et industrielle de la France au XIXe siècle. Au début de sa carrière, Émile est employé dans la banque de James de Rothschild où il acquiert probablement l’expertise nécessaire pour se lancer à son tour dans les affaires. La révolution industrielle débute alors en France et les opportunités sont nombreuses. Par la suite les Pereire et les Rothschild seront tour à tour associés ou concurrents, tant dans la banque que dans les chemins de fer ou l’immobilier. Toutes ces aventures sont rappelées par la documentation présentée. Ainsi, la création de la première ligne de chemin de fer française pour passagers, de Paris à Saint-Germain-en-Laye en 1835, où les deux familles sont associées, ou le lancement de la Compagnie Générale Transatlantique en 1855, illustré par trois maquettes de paquebot. Les Pereire participent également aux grands travaux de Paris conduits par le préfet Haussmann. Afin d’accueillir les visiteurs à l’Exposition universelle de 1855, ils font élever le Grand Hôtel du Louvre, puis financent plusieurs lotissements dans les quartiers de la rue de Rivoli, du parc Monceau et de l’Opéra, où ils participent à l’édification du Grand Hôtel. Outre le beau portrait d’Isaac par Léon Bonnat et la célèbre toile de la Sortie de l’Opéra d’Eugène Lami, souvent utilisée pour illustrer la société brillante du Second Empire, l’on remarquera la photo d’Alphonse Terpeau (1839-1897) de la villa Pereire à Arcachon, la station balnéaire créée par les frères Pereire, où la famille impériale apparaît au balcon.

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2. Léon Bonnat (1833-1922)
Portrait du comte Abraham-Behor de Camondo, 1882
Huile sur toile - 130 x 102 cm
Paris, Musée Nissim de Camondo
Photo : UCAD

La salle suivante nous emmène chez les Camondo, les Rothschild de l’Est. Les liens entre les deux familles diffèrent dans ce cas. Ni associés, ni concurrents, les Rothschild et les Camondo ont un itinéraire parallèle où s’entrecroisent la finance, la vie mondaine, le goût des collections et la philanthropie. Nous retrouvons Léon Bonnat avec le portrait du comte Abraham-Behor de Camondo (ill. 2) en posture de patriarche au regard à la fois vif et bienveillant. Les deux hôtels de la famille Camondo sur le parc Monceau sont également évoqués ainsi que l’extraordinaire collection d’œuvres impressionnistes d’Isaac de Camondo (1851-1911) que nous rappelle une fillette au chapeau de paille de Renoir et une belle photo de la salle Degas de son appartement des Champs-Elysées (Paris, vers 1910, musée des Nissim de Camondo), sorte de préfiguration du musée d’Orsay !

Il faut arriver dans le troisième espace pour enfin entrer dans le vif du sujet : James de Rothschild ! La vie, tant professionnelle que personnelle et mondaine de ce Tycoon du XIXe siècle est largement évoquée par des documents et plusieurs œuvres d’art. L’on remarquera le titre d’anoblissement qui fait du banquier parisien et de ses quatre frères, des barons de l’empire autrichien en 1822. Cette pièce, issue des archives familiales conservées à Londres, constitue un élément notable dans l’ascension sociale du clan Rothschild. La famille est illustrée par une planche lithographiée représentant les cinq frères, les photos des quatre fils de James et le beau portrait de sa fille aînée, Charlotte, par Ary Scheffer. Cette figure gracieuse dans une robe de soie bleue agrémentée de fines dentelles et de bijoux précieux, enchâssée dans un grand châle rose, exprime toute la mélancolie de l’époque romantique. Le traitement des étoffes et l’éclat des joyaux rappellent néanmoins la très haute qualité du modèle. Il aurait d’ailleurs été intéressant de le confronter avec le magnifique portrait de Betty de Rothschild, sa mère, par Ingres . Le cartel nous indique pudiquement que la toile appartient à une collection particulière française. Mais il ne faut pas être devin pour comprendre qu’elle est très probablement toujours conservée dans la famille. Nous ne reviendrons pas sur le portrait de James par Paul Flandrin, dont nous goûtons peu la caricature du bourgeois parvenu qu’il personnifie, alors que son sujet mérite une meilleure appréciation.


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3. Alexandre Serebriakoff (1907-1994)
Façade de l’hôtel du 19, rue Laffitte
Aquarelle
Londres, Archives Rothschild
Photo : D. R.

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4. Eugène Lami (1800-1890)
Hall du château de Ferrières, vers 1865
Aquarelle - 73 x 92 cm
France, collection particulière
Photo : D. R.

La quatrième et dernière salle, l’espace le plus grand de l’exposition, est entièrement dédiée à ce que l’on appelle « le goût Rothschild » et elle retrace l’éclectisme et l’exceptionnelle qualité des collections de la famille. Tout d’abord les propriétés Rothschild sont mises en valeur. L’hôtel du numéro 19 de la rue Laffitte (ill. 3), acquis en 1818, qui a appartenu à Fouché, duc d’Otrante, devient à la fois le domicile familial de James et le siège de la banque jusqu’à sa destruction en 1969. Cette activité est évoquée par la toile anonyme vers 1880, montrant la bibliothèque de l’établissement financier. Le baron est un bâtisseur. En 1836, il fait quasiment reconstruire l’hôtel de la rue Laffitte, dont le nouveau salon François Ier devient le centre des mondanités parisiennes. En 1817, James avait acheté le château de Boulogne, construit à la fin du XVIIIe siècle sur les bords de la Seine, à la lisière du bois de Boulogne. En 1855, il charge l’architecte Armand Berthelin (1812-1877) d’édifier une nouvelle demeure de style Louis XV, dont il confie à Eugène Lami la décoration intérieure. L’ensemble est d’un luxe éblouissant et si l’exposition et le catalogue évoquent l’éclat des réceptions données à Boulogne, ils oublient de préciser que cette maison d’exception est abandonnée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et tombe en ruine. Enfin, en 1829, James se porte acquéreur du château de Ferrières, à l’Est de Paris. Entre 1855 et 1859, Joseph Paxton, l’architecte du Crystal Palace à Londres, rase la bâtisse existante et élève pour le baron un fabuleux palais sur un quadrilatère de 65 mètres de côté, inspiré des villas de la Renaissance italienne. Quintessence du « goût Rothschild », alliant la Renaissance et le Grand siècle, Ferrières est également un instrument politique comme le rappelle la gravure de la visite sur place de l’empereur Napoléon III, le 16 décembre 1862. L’aquarelle du Hall du château de Ferrières par Eugène Lami (ill. 4), qui a également activement participé à la décoration des lieux, décrit pleinement l’atmosphère de ce fastueux palais.


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5. Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)
La Laitière
Huile sur toile - 106 x 86 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/G. Blot
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6. Allemagne, XVIIe siècle
Nautile monté en hanap avec la représentation de Neptune
Coquillage, orfèvrerie, vermeil
Ecouen, Musée national de la Renaissance
Photo : RMNGP

Dès les origines, les Rothschild se posent comme de grands collectionneurs dont les centres d’intérêt peuvent être multiples. La dernière partie de l’exposition tente de nous donner un aperçu de l’importance et de l’éclectisme de ces collections, mais également des dons faits à différents musées français. Parmi les objets les plus marquants, notons La Laitière de Jean-Baptiste Greuze (ill. 5), le premier des achats de tableaux anciens de James de Rothschild en 1819 (musée du Louvre, legs Charlotte de Rothschild, 1899). A sa mort en 1868, la collection comptait soixante-cinq œuvres dont une quarantaine des écoles du Nord. Citons également un Chandelier de la Reconsécration (Hanoukkiyyah), Italie, XVIIIe siècle (musée de Cluny, déposé au musée d’art et d’histoire du judaïsme, don Charlotte de Rothschild,1899), une belle sculpture d’une Sainte-martyre tenant un livre et une palme, Champagne méridionale, XVIe (musée du Louvre, legs d’Adolphe de Rothschild,1902) et des monnaies en or d’époque romaine (BNF, don de la baronne Edmond de Rothschild, 1934). La baronne Salomon de Rothschild a laissé en 1922 un legs significatif, caractérisé par deux objets d’orfèvrerie exceptionnels provenant du musée de la Renaissance à Ecouen : un nautile monté en hanap avec la représentation de Neptune (ill. 6) et un aquamanile en argent repoussé en forme de dragon volant (Espagne, XVIIe siècle). Enfin, privilège de l’hôte oblige, la bibliothèque léguée par Henri de Rothschild (1872-1947) à la Bibliothèque nationale à sa mort, l’une des plus belles collections de livres ayant jamais existé, est généreusement présentée. Des manuscrits enluminés et des lettres autographes de personnalités comme Pierre de Ronsard et Jean-jacques Rousseau ornent la vitrine centrale de la salle.

Un catalogue accompagne l’exposition et, à son inverse, il traite d’abord de l’histoire des Rothschild, en premier de James, avant d’aborder celle des Pereire et des Camondo. Loin d’être à la hauteur de la somme publiée en 1996 par Pauline Prévost-Marcilhacy , il constitue néanmoins une honorable référence. Le chapitre sur les actions philanthropiques de la famille, souvent méconnues, permet de mieux cerner la personnalité complexe de cet ensemble familial.
Mais au final, tout cela a un goût de trop peu, bien loin de la flamboyance des Rothschild. Cette exposition (non prévue dans le planning initial de la BNF et montée un peu à la va-vite) se pose plus comme un faire-valoir pour une famille qui n’en a pas vraiment besoin que comme une véritable rétrospective d’envergure. Les formes sont sauves et le travail est sérieux, mais quand on connaît la magnificence des collections Rothschild depuis deux siècles, la qualité des dons et legs dans de nombreux musées et ce qui est toujours entre les mains des descendants, on est un peu déçu de trouver si peu d’objets vraiment exceptionnels et l’on se prête à imaginer ce qu’aurait donné un événement plus à la hauteur de la renommée des Rothschild.


Collectif, Les Rothschild en France au XIXe siècle, Bibliothèque Nationale de France/BNF Editions, 2012, 192 p. 36 €. ISBN : 9782717725230


Informations pratiques : Bibliothèque Nationale de France, Site Richelieu, 5 rue Vivienne, 75002 Paris.Tél : 01 53 79 59 59. Ouvert du mardi au samedi de 10h à 19h et le dimanche de 12h à 19h. Tarif : 7 € (réduit : 5 €).

English Version


Bénédict Ancenay, lundi 7 janvier 2013




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