Les médiocres bases de données des musées de la Ville de Paris


8/5/16 - Internet - Base de données de musées - La Ville de Paris vient d’annoncer fièrement la mise en ligne d’une nouvelle base de données sur les collections de ses 14 musées. Tous les sites d’information sur internet, sans exception, se sont contentés de retranscrire plus ou moins le communiqué de presse triomphant de la Mairie de Paris. La réalité est hélas beaucoup moins brillante. Il y a un moment où l’incompétence poussée à un tel niveau relève presque du grand art.

Car la Ville s’est bien gardée de rappeler que l’ambition de ce site n’est pas nouvelle puisqu’en 2011, à grand renfort de communiqué, on nous annonçait déjà l’ouverture d’une base de données donnant accès sur internet au « Catalogue des collections patrimoniales » de la Ville de Paris, soit les œuvres des musées, mais aussi celle des églises et des édifices civils hors musées. Une ambition réelle, qui se traduisait hélas par un site peu pratique, très incomplet, et où la recherche s’avérait complexe pour des résultats insatisfaisants comme nous l’expliquions dans cette brève du 17/1/11. La plupart des défauts que nous signalions à l’époque existent toujours car cette base est toujours en ligne.

Non seulement les deux bases coexistent désormais l’une à côté de l’autre (sans lien entre elles), mais les résultats de la nouvelle ne correspondent pas à celle de l’ancienne et sont même beaucoup moins riches. Nous avons effectué trois recherches différentes1. En voici les résultats :

- en cherchant les œuvres d’Henri Lehmann conservées au Musée Carnavalet, on peut trouver dans la nouvelle base un seul tableau, le Portrait de Marie d’Agoult, alors que l’ancienne - à condition qu’on arrive à mener la recherche, ce qui est compliqué - en trouve pas moins de 64, dont 59 sont illustrées ! Ainsi, la nouvelle base n’a pas (même non illustrés) les grands dessins préparatoires pour l’Hôtel de Ville, il n’a pas les maquettes pour le Sénat, il n’a pas les autres portraits… Bref, sur Lehmann, la nouvelle base est sans aucun intérêt, d’autant que les informations données pour le portrait de Marie d’Agoult ne sont pas plus complètes que pour l’ancienne base.

- en cherchant les œuvres d’Hippolyte Flandrin conservées au Musée Carnavalet, la nouvelle base en trouve deux, tandis que l’ancienne y ajoute - à raison - le berceau du Prince Impérial dont le décor de Sèvres est peint d’après cet artiste.

- en cherchant les œuvres de Delacroix avec images dans tous les musées, on trouve 106 résultats dans l’ancienne base2, et seulement 42 dans la nouvelle ! On n’y trouve aucun des dessins (le Petit Palais en conserve beaucoup), on ne trouve pas l’esquisse représentant Minerve pour l’Hôtel de Ville ni bien d’autres œuvres…

Bref, cette base est très incomplète, à un point qui en est même surprenant. On ne comprend pas comment, en affichant 185 425 œuvres, elle peut être moins riche que la précédente qui, sur sa page d’accueil, déclare 163 928 notices dont 113 885 illustrées. Que doit-on penser alors de la promesse de 100 000 nouvelles numérisations par an alors que beaucoup d’œuvres déjà numérisées ne sont même pas encore incluses dans cette base (sans même compter les œuvres des églises, en grande partie numérisées, et pour lesquelles pourtant rien n’est prévu dans cette nouvelle base) ? Que penser surtout de la manière dont la Ville de Paris dépense son budget, créant une première base médiocre en 2011, puis une deuxième en 2016 ?

L’ancienne base proposait des photos en définition insuffisante. Mais c’était il y a déjà cinq ans. Depuis cette date, le nombre de musées (notamment américains) et de sites proposant des bases de données avec des images haute définition, s’est très fortement accru. Ce devrait désormais être la norme pour toutes les bases de musées français. On en est loin, hélas, et celle-ci ne déroge pas à cette règle. Pour les historiens de l’estampe en particulier, ce site est à peu près inutilisable. Allez lire, même avec le zoom, la lettre de cette gravure (et ce n’est qu’un exemple que nous avons trouvé en deux minutes, preuve que tout le site est comme ça). C’est tout simplement impossible.
Plus grave encore : alors que, là aussi, de plus en plus de musées dans le monde donnent accès librement aux images qui portent, pour la plupart, sur des œuvres du domaine public et qui ne peuvent donc être placés sous droit d’auteur, aucune des photographies du site n’est téléchargeable (le clic droit est désactivé) - alors que celles de l’ancien le sont - et seule une copie écran permet de l’importer sur son ordinateur. Les clichés sont - comme ceux de l’ancien - placés sous copyright (une notion qui, rappelons-le, n’existe pas en droit français) au profit d’une agence3 à qui la Ville de Paris a transmis des droits sur le domaine public. Que cette pratique soit à peu près généralisée en France n’est certes pas une excuse.
Quant à l’ambition de donner également accès aux œuvres du patrimoine civil et religieux de la Ville de Paris, soit celui des églises et des édifices civils (mairies notamment), elle semble bel et bien abandonnée. Il faut dire que l’ancienne base ne donnait accès qu’à 124 œuvres (!), un chiffre qui n’a pas augmenté (et semble même avoir diminué) tandis que la nouvelle ne prétend même pas s’y intéresser.

Il n’y a donc pas de quoi se vanter : on a désormais le choix entre une base de données incomplète, peu ergonomique et aux photos de faible définition (mais téléchargeables) et une base de données encore plus incomplète, certes assez ergonomique (son seul avantage) mais aux photos en basse définition et non téléchargeables. Nous aimerions savoir combien tout cela a coûté.


Didier Rykner, dimanche 8 mai 2016


P.-S.

(25/5/16) Depuis que cet article est paru, un bug a été réparé. Toutes les œuvres des musées qui étaient accessibles via l’ancien site le sont désormais sur le nouveau. Si celui-ci est désormais ergonomique, il ne contient cependant toujours pas les œuvres des églises. Nous reviendrons bientôt sur ce sujet.


Notes

1Nous n’avons testé que ces trois recherches, au hasard. Que nous ayons à chaque fois pu constater le même résultat est édifiant.

2Pour arriver à ce résultat, compte tenu de la conception de la base, il est impossible de donner un lien direct. Suivez ce lien qui conduit aux résultats avec Delacroix dans la notice, puis cliquez à gauche sur « Affiner la recherche », puis dans « Auteur/intervenant » taper « Delacroix », cochez « avec images seulement » puis cliquez sur « Valider ».





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