Les Guerres de Napoléon. Louis François Lejeune, général et peintre


Versailles, Château, du 14 février au 13 mai 2012

1. Louis François Lejeune
La Bataille de Marengo,
Salons de 1801 et de 1802
Huile sur toile - 180 x 250 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : EPV/J.M. Manaï

Louis François Lejeune sut manier le sabre, le pinceau et le stylo, il sut aussi les mettre au service de l’Empire et de lui-même. Ce sont quelque 120 œuvres qui se déploient dans les salles d’Afrique et de Crimée du château de Versailles, des tableaux et des dessins, de Lejeune et de ses contemporains, ainsi que des objets militaires. Certaines peintures conservées par les descendants de l’artiste sont présentées au public pour la première fois. On pourra aussi admirer des dessins, quelques uns présentés sur de petits écrans qui permettent judicieusement de faire défiler les pages d’un carnet de croquis par exemple. L’attribution de quelques feuilles n’est cependant pas toujours évidente, certaines présentent notamment des similitudes avec l’art de Sébastien Leroy. La muséographie assurée par Nicolas Adam qui avait déjà mis en scène les expositions consacrées à Houdon en 2004 et à Lebrun en 2007, est élégante et sobre, alliant des cimaises en bois à d’autres peintes en vert amande.
Cette rétrospective est l’occasion de rappeler la richesse des collections des galeries historiques du château, qui conservent notamment une douzaine de tableaux de batailles peints par Lejeune ; les salles Premier Empire situées dans l’aile du Midi seront d’ailleurs ouvertes plus souvent durant l’exposition ; le visiteurs auront ainsi la chance de pouvoir accéder à quelques chefs-d’œuvre comme La Révolte du Caire par Girodet.

2. Louis François Lejeune
Esquisse de la Bataille de Lodi, Salon de 1804
Huile sur toile - 202,6 x 257,5 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : EPV/J.M. Manaï

Le catalogue est particulièrement riche, abordant des questions artistiques, historiques et militaires. Valérie Bajou, qui met régulièrement en rapport les toiles et les mémoires de l’artiste, a en outre fait appel à plusieurs personnes extérieures au monde de l’art pour aborder l’œuvre de Lejeune : un grand reporter et réalisateur qui étudie la manière de représenter la guerre aujourd’hui, et un psychanalyste qui s’intéresse à la personnalité de l’artiste ainsi qu’ à « l’art et la manière de mourir ». Deux interventions qui séduiront ou agaceront le lecteur, elles se font toutefois plutôt discrètes dans l’ensemble des essais. On peut en tout cas regretter que les œuvres ne soient pas réunies en catalogue mais dispersées entre les essais, certaines dotées d’un commentaire détaillé d’autres non. La fin de l’ouvrage réunit malgré tout les notice des tableaux de batailles de Lejeune d’après les livrets des Salons et d’après les Notices sur les tableaux de bataille peints par le général baron Lejeune imprimées en 1850. Une chronologie détaillée permet enfin de mettre en parallèle la vie de l’artiste avec les événements historiques.

3. Louis François Lejeune
Esquisse de la victoire d’Aboukir, en Egypte,
le 7 Thermidor an VI
, Salon de 1804
Huile sur toile - 185 x 255 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : EPV/J.M. Manaï

Louis François Lejeune se forma à l’art du paysage chez Pierre-Henri de Valenciennes (1750-1819), comme le rappellent deux tableaux du maître accrochés dans les premières salles, avant de s’engager dans l’armée dès 1792, à 17 ans à peine, d’abord dans la Compagnie des Arts, puis dans le Corps du Génie, et devint ensuite l’un des six aides de camp du maréchal Berthier, ombre de Napoléon.
Le parcours montre bien que la carrière artistique de Lejeune est indissociable de sa carrière militaire. Des autoportraits, puis le manuscrit de ses Mémoires et la première édition des Souvenirs d’un officier de l’Empire publiés en 1851 annoncent tout d’abord l’importance qu’il accorde à la mise en scène de son image et de son épopée personnelle ; sa carrière militaire est évoquée par des uniformes, notamment un frac d’aide de camp de l’état-major du maréchal Berthier, par une série d’outils aussi, utilisés par le corps du Génie - décamètre, graphomètre et autres instruments de mesures -, sans oublier la longue-vue de Bonaparte et autre lorgnette.

L’exposition décline ensuite les grandes batailles napoléoniennes, Marengo, Aboukir, Austerlitz, la Moskova…, dont Lejeune fut le chroniqueur, sans en être systématiquement le témoin. Les hostilités commencent avec Marengo, premier grand tableau du peintre exposé au Salon de 1801, qui rencontra le succès du public (ill. 1). Cette œuvre donne le ton : on retrouvera souvent la même succession de plans, le premier consacré à l’anecdote est occupé par des personnages anonymes qui racontent le quotidien de la guerre : un soldat vaincu qui se suicide, un chien qui hurle auprès de son maître mort, un blessé assoiffé ; derrière, se tiennent les grandes figures de cette épopée, le Premier Consul et le maréchal Berthier, auxquels le peintre n’oublie pas de se mêler ; déjà il ajoute une dimension autobiographique à la narration de l’Histoire. Au loin enfin est décrit le sujet du tableau : les troupes se déploient autour de l’église de Marengo, l’artiste dépeint une vision d’ensemble du champ de bataille. Et si Lejeune se permet quelques libertés avec la réalité historique, sa qualité de témoin et la précision avec laquelle il rend compte de l’événement donnent l’illusion que l’image est authentique. C’est là toute l’ambiguïté de son œuvre.


4. Louis François Lejeune
Vue d’un bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie,
l’un des jours qui ont précédé la bataille d’Austerlitz,
en décembre 1805
, Salon de 1808
Huile sur toile - 180 x 220 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : EPV/J.M. Manaï

5. Louis Albert Guislain Bacler d’Albe (1761-1824)
Napoléon visite les bivouacs français
à la veille de la bataille d’Austerlitz,
1er décembre 1805
, 1808
Huile sur toile - 180 x 220 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : EPV/Dist. RMN/J.M. Manaï


Valérie Bajou s’interroge sur ce qu’est une peinture de bataille ; elle dissocie vérité historique et peinture d’histoire, grâce à une confrontation des toiles de l’artiste avec celles de ses contemporains ; elle distingue ainsi deux groupes : Girodet, Gérard Gros, élèves de David, sont des peintres d’histoire qui conçoivent des compositions centrées autour d’un petit nombre de personnages dans le but de magnifier la scène. Face à eux, Lejeune, mais aussi Giuseppe Bagetti et Louis Albert Guislain Bacler d’Albe, peintres et ingénieurs géographes, choisissent la précision et la clarté pour témoigner d’un événement. Bagetti dessina avec minutie des opérations militaires ou des vues de villes, dans des gouaches qui servirent à l’instruction des officiers. Le pinceau de Lejeune dépasse bien sûr le simple document militaire, mais offre une vue panoramique, une vision surplombant le combat qui pourrait être celle d’un général. Ses compositions semblent pouvoir se prolonger en dehors du cadre. Le détail des uniformes et des manœuvres tendent vers la vérité historique d’une image qui mélange la stratégie, le pittoresque et les horreurs de la guerre. Pourtant, différents événements d’une bataille survenus à des moments distincts se retrouvent sur la toile. L’artiste manipule les faits, réécrit l’histoire, résume et reconstruit. Il est en ce sens tout aussi efficace que Le Bulletin de la Grande Armée, fabuleux outil de communication de Napoléon.

6. Louis François Lejeune
Le Combat de Guisando au col d’Avis, Salon de 1817
Huile sur toile - 210 x 260 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles
et de Trianon
Photo : EPV/J.M. Manaï

L’exposition confronte plusieurs versions du passage du pont de Lodi (ill. 2) : il fut peint par Lejeune en 1804 qui, n’ayant pas assisté à l’événement, étudia les rapports des officiers, les dessins de Bagetti et s’inspira beaucoup d’une gouache de Bacler d’Albe.
Lejeune ne se rendit pas non plus en Egypte ni en Syrie mais représenta les batailles des Pyramides (1798), du mont Thabor (1799), et la deuxième bataille d’Aboukir (1799) (ill. 3), des œuvres que le commissaire fait dialoguer avec les peintures de Gros et de François André Vincent. Là encore, si Gros choisit une perspective basse pour donner de la grandeur à des personnages enchevêtrés, Lejeune analyse, décompose et détaille les manœuvres selon une perspective aérienne qui semble pouvoir se prolonger en dehors du cadre, selon une approche assez comparable au principe du panorama.
La bataille d’Austerlitz, quant à elle, fit l’objet d’une commande de Napoléon, qui divisa cet événement majeur en dix-huit épisodes confiés à différents peintres. Les jours précédant le combat sont racontés par Lejeune et Bacler d’Albe (ill. 4 et 5). Lejeune illustre le bivouac de l’empereur dans les plaines de Moravie et Bacler d’Albe montre l’Empereur visitant les bivouacs de l’armée la veille des combats. La bataille en elle-même fut évoquée par Gérard. Dans le tableau de Lejeune, Napoléon se trouve au centre entouré de ses maréchaux, Berthier et de Bessières ; le peintre est là, encore et toujours, de dos, en uniforme. L’empereur interroge des paysans moraves et des déserteurs de l’armée russe tandis qu’au premier plan un repas est distribué aux officiers de l’Etat-Major.

7. Louis François Lejeune
La Bataille de la Moskova, 1822
Huile sur toile - 210 x 264 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : EPV/J.M. Manaï

La guerre d’indépendance espagnole fut largement évoquée par six toiles de l’artiste, comme la bataille de Somo-Sierra ou les sièges de Saragosse. Au fil du parcours, la grande Histoire s’efface peu à peu au profit de l’épopée personnelle de Lejeune militaire racontée par Lejeune peintre. Il est la figure principale du Combat de Guisando au col d’Avis (ill. 6) au cours duquel il est fait prisonnier en 1811 ; il s’agissait en réalité d’un acte de brigandage plus que d’une bataille et comme le note Valérie Bajou avec humour, dans les tableaux de Lejeune on meurt avec gentillesse, sans excès de sang. Le paysage reprend de l’importance dans ces dernières toiles, mais il n’est pas réel ; l’artiste mélange sans vergogne plusieurs lieux en un seul, ajoute ou réinterprète des sculptures... Sous couvert de réalisme, il développe une fiction.

Vient ensuite la campagne de Russie avec la Moskova (ill. 7). Car le parcours et le catalogue ne suivent pas la chronologie de l’histoire mais celle des réalisations du peintre. Or la bataille de la Moskova (1812) fut la dernière que Lejeune représenta (1822), choisissant de raconter l’assaut final.
La dernière salle ne traite plus des guerres napoléoniennes mais des œuvres que réalisa le peintre à la fin de sa vie, une fois installé à Toulouse où il devint un véritable notable. Il fut directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de la ville en 1837 puis assuma la direction des affaires municipales de Toulouse en 1841. Il représenta alors les alentours, des sites célèbres comme La Vue du lac et de la cascade d’Oo et les Jardins de Toulouse qui révèlent sa sensibilité à la lumière et aux cadres majestueux. Il y rencontra d’ailleurs certaines difficultés et s’en plaignit à l’un de ses amis : « Traduire un ciel d’ici tient du génie ».

Commissaire : Valérie Bajou


Sous la direction de Valérie Bajou, Les Guerres de Napoléon. Louis François Lejeune, général et peintre, Editions Hazan, 2012, 280 p., 39 €. ISBN : 9782754106023


Informations pratiques : Château de Versailles, RP 834 78008 Versailles Cedex. Tél : +33 (0)1 30 83 78 00. Ouvert tous les jours, sauf le lundi, du 14 février au 31 mars 2012, de 9h à 17h30, du 1er avril au 13 mai 2012, de 9h à 18h30. Tarifs : 15 €, château + exposition (réduit : 13 €).

English Version


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 22 février 2012



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