Les fantômes de Versailles


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1. Réserves des sculptures du XIXe siècle
Versailles, Musée national du château
Photo : D. Rykner

Nous avons déjà parlé de la volonté, affirmée à plusieurs reprises par Jean-Jacques Aillagon, de restaurer et de rouvrir les salles du musée de l’Histoire de France de Louis-Philippe (voir son interview). Un projet dont on ne peut que se féliciter tant le XIXe siècle à Versailles a longtemps été nié, voire vandalisé. Une nouvelle preuve en est apportée par l’état inquiétant de la réserve de sculptures (ill. 1) où est conservée une grande partie des collections de ce musée historique. Le bâtiment, non loin du château, n’est pas aux normes de la conservation moderne et les photographies ne peuvent rendre compte du froid et de l’humidité qui y règnent.

Ce dépôt sur trois niveaux existe dans cet état depuis au moins une vingtaine d’années quand les œuvres y ont été transférées d’un autre bâtiment où elles étaient conservées dans des conditions encore plus déplorables. Si les marbres ne sont pas menacés, que dire des très nombreux plâtres originaux qui y sont entreposés ? Leur condition n’est pas bonne, et l’on se croirait toujours à l’époque où la sculpture du XIXe siècle était, au mieux laissée à l’abandon, au pire jetée à la décharge1.


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2. Augustin Dumont (1801-1884)
Louis-Philippe
Plâtre
Versailles, Musée national du château
Photo : D. Rykner, 5 février 2009


Le meilleur symbole de cette situation est sans doute le Louis-Philippe en plâtre (ill. 2) qui gît au rez-de-chaussée, privé de ses jambes depuis longtemps puisque celles-ci étaient déjà manquantes en 1993, lors de la parution du catalogue sommaire des sculptures. Cette œuvre est due à Augustin Dumont, dernier héritier d’une brillante dynastie de sculpteurs, lauréat du prix de Rome en 1823, auteur du Génie de la Liberté qui surplombe la colonne de la place de la Bastille.


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3. Réserves des sculptures du XIXe siècle
Photo : D. Rykner, 5 février 2009
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4. Augustin Pajou (1730-1809)
Louis XVI
Marbre
Versailles, Musée national du château
Photo : D. Rykner, 5 février 2009

Dans cette accumulation de statues (ill. 3), on trouve beaucoup d’originaux, pas seulement du XIXe siècle d’ailleurs puisqu’on peut y découvrir un buste en marbre de Louis XVI par Augustin Pajou (ill. 4) ou des figures du XVIIe siècle provenant des façades (ill. 5), remplacées au début du XXe siècle par des copies après avoir été tronçonnées sans ménagement par les architectes alors en charge du monument.


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5. Au premier plan : Jean Cornu et Joseph Rayol
Calliope
Pierre de tonnerre - 235 x120 x 80 cm
Au second plan
Matthieu Lespagnandelle L’Aristocratie
Pierre de tonnerre - H. 243 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : D. Rykner, 5 février 2009
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6. D’après Antoine Coysevox
Le Grand Condé
Plâtre
Versailles, Musée national du château
Photo : D. Rykner, 5 février 2009

On découvre également de beaux moulages de sculptures prestigieuses (ill. 6), dont les modèles sont aujourd’hui partiellement dégradés (ill. 7), ce qui donne encore davantage de valeur à ces plâtres. Nous reviendrons sans doute un jour sur le destin tragique (un drame toujours en cours dans bien des endroits) des collections de moulages en France. Ceux-ci sont des témoignages de la volonté encyclopédique de ce musée de l’Histoire de France. On voit encore parfois leurs anciens socles avec leurs cartels d’origine.


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7. D’après Corneille Van Clève
Moulages de sculptures au dessus
du pavillon de la Ménagerie
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8. Francisque Duret (1804-1865)
Philippe d’Orléans
Plâtre
Versailles, Musée national du château
Photo : D. Rykner, 5 février 2009

Si la situation n’est pas désespérée, agir est urgent. On en jugera avec ce Philippe d’Orléans par Francisque Duret (ill. 8), sculpteur qui obtint également en 1823 le prix de Rome en compagnie d’Augustin Dumont. Il s’agit d’un très beau plâtre dont la jambe droite est fendue (ill. 9) et qui pourrait si rien n’est fait, se retrouver dans l’état du Louis-Philippe qui ouvre cet article.


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9. Détail du Philippe d’Orléans par Francisque Duret
Photo : D. Rykner, 5 février 2009

On a peine à croire que l’on se trouve à Versailles. On est loin, ici, des paillettes et de la grille « royale » dorée comme une gourmette. Comment a-t-on pu laisser ces œuvres ainsi pendant des décennies ? Les réserves de peintures, que nous avons pu visiter il y a environ deux ans, bénéficient, bien qu’à l’étroit, de conditions de conservation satisfaisantes et doivent être rénovées. La réserve des sculptures du XVIIe siècle où sont entreposées des marbres provenant des jardins ainsi que les plombs du Labyrinthe est également adaptée à cette fonction. Espérons que les sculptures du XIXe ne seront pas sacrifiées, comme c’est trop souvent le cas. Les projets pour le musée de l’Histoire de France viennent à point pour sauver cet ensemble. Ayant pris ses fonctions récemment, Jean-Jacques Aillagon ne peut être blâmé. La direction de l’Etablissement Public a d’ailleurs joué la plus parfaite transparence en nous laissant visiter cette réserve que nous voulions voir depuis longtemps. Elle a aujourd’hui le pouvoir, et semble-t-il la volonté, de mettre fin à cet état de fait.

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Didier Rykner, lundi 9 février 2009


Notes

1Voir notamment le catalogue de l’exposition La sculpture française au XIXe siècle (Paris, Grand Palais, 1986) et les deux premiers textes : Introduction par Anne Pingeot et Le sort des collections de province par Philippe Durey. Voir aussi : Jacques de Caso, « Alors on ne jette plus ? », La sculpture du XIXe siècle, une mémoire retrouvée : les fonds de sculpture, Paris, 1986.





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