Les dernières acquisitions du Musée des Beaux-Art de Montréal


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1. Raymond Vinsac 1742 –1781
Cérès, prix de la Bourse de Toulouse, 1775
Argent - 37 x 10,1 x 10,1 cm
Montréal, Musée des Beaux-Arts
Don de l’honorable Serge Joyal, C.P., O. C
Photo : Sotheby’s

9/12/14 - Acquisitions - Montréal, Musée des Beaux-Arts - « Le Prix sera une statue en argent, de valeur réelle de cinq cents livres. Cette statue représentera Cérès, déesse de l’Agriculture, qui tiendra d’une main des épis de blé et de l’autre un caducée, symbole du Commerce, qu’elle paraîtra regarder avec intérêt. »
Regarder avec « intérêt(s) » le symbole en argent du Commerce, voila tout un programme...

Passée en vente chez Sotheby’s à Paris le 13 mai 2014, et donnée par son acquéreur au Musée des Beaux-Art de Montréal, cette allégorie (ill. 1) fut réalisée en 1775 par Raymond Vinsac, orfèvre toulousain reçu maitre en 1773. On lui connaît peu d’œuvres si ce n’est une aiguière et son bassin en argent qui datent de la même année et sont conservés au Musée des Arts décoratifs de Paris. Cette statuette du siècle des Lumières vient compléter la collection d’argenterie du musée.
Cérès, femme vêtue à l’antique, couronnée d’épis de blé, se tient sur une balle de coton ; elle serre contre elle une gerbe de blé et une corne d’abondance. L’objet qu’elle brandissait de la main droite a disparu. La tradition iconographique aurait voulu que ce fût un épi de blé ou une serpe, mais comme le précise la commande, la déesse devait à la fois incarner l’Agriculture et le Commerce dont le symbole est le caducée. La colonne sur laquelle elle se dresse porte cette inscription précise que cet objet est le « prix décerné par les négociants de la Bourse de Toulouse à l’occasion du sacre de Louis XVI en 1775 », suite au concours de dissertation économique dont le sujet, déterminé par l’Académie royale toulousaine des Sciences et Belles Lettres était ainsi énoncé : « L’agriculture et le commerce étant reconnues pour les vraies sources de la richesse publique, déterminer la nature et le degré de faveur, de protection et d’encouragement que le gouvernement doit accorder à l’un et à l’autre pour qu’il résulte de leur concours la plus grande prospérité de l’État ».
Le choix du gagnant, Guillaume-François Le Trosne, était aussi un souhait pour ce nouveau règne : qu’il fût marqué par des réformes économiques. Grande figure de l’économie, Le Trosne défendit la pensée physiocratique, notamment la nécessité de la liberté du commerce des grains. Or, le ministre Turgot, lui aussi physiocrate, fut renvoyé en 1776... Le Trosne s’appuya plus tard sur le mémoire qu’il rendit pour le concours afin d’écrire un ouvrage d’économie, De l’administration provinciale et de la réforme de l’impôt, publié en 1779 en Suisse et non en France, évitant ainsi la censure...

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2. François Honoré Georges Jacob-Desmalter
Deux chaises, vers 1806-1809
Acajou, garniture moderne
Montréal, Musée des Beaux-Arts
Don de l’honorable Serge Joyal, C.P., O. C
Photo : MBA

La collection d’œuvres du Premier Empire, déjà riche, a été complétée par l’acquisition récente de deux chaises et de deux figures en biscuit.
Les deux chaises, qui étaient en dépôt au musée, lui ont finalement été données par leur propriétaire. Commandées à Jacob-Desmalter, elles proviennent comme l’indiquent leurs marques et étiquettes, de la grande salle à manger de l’Élysée, aménagée pour Murat, maréchal de France et prince d’Empire, qui avait acheté le palais afin de s’y installer en 1805 avec son épouse Caroline Bonaparte. Lorsque Murat devint roi de Naples en 1808, il dut laisser à l’État français ses différentes demeures et avec elles, le mobilier qui s’y trouvait. Un inventaire de l’Élysée fut alors établi en 1809, qui signale « vingt-six chaises en bois d’acajou, pieds tournés, dossiers à grilles, garnies en plein et couvertes en crin, dessine à petits carreaux avec clous dorés sur galon d’or faux. »
Les pieds de ces deux chaises sont d’ailleurs légèrement différents ; cela s’explique par le fait que les ébénistes devaient travailler vite et sous-traitaient parfois lorsque les délais d’une commande étaient trop courts.
Jacob-Desmater fournit un grand nombre de pièces de mobilier pour les résidences du Premier Consul puis de l’Empereur. On peut voir à la Malmaison plusieurs œuvres réalisées pour le château lui-même, mais aussi la table qu’il avait livrée aux Tuileries et les douze chaises qui se trouvaient dans la bibliothèque de Murat au palais de l’Élysée.

La Malmaison conserve aussi un service en porcelaine de Dihl et Guérhard livré à Joséphine en 1811. Fondée en 1781, dissoute en 1828, la manufacture, qui reçut la protection du jeune duc d’Angoulême, fut la rivale de Sèvres et connut son apogée sous le Consulat. Elle réalisa aussi des biscuits, notamment deux figures néoclassiques pour l’hôtel particulier du maréchal Alexandre Berthier, qui sont passées en vente chez Sotheby’s à Paris le 29 avril 2014 et ont été acquises par le musée (ill. 3).

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3. Manufacture de Dihl et Guérhard,
La Vérité et La Force, vers 1805-1815
Biscuit de porcelaine, bronze doré
Montréal, Musée des Beaux-Art
Photo : Sotheby’s

Le maréchal Berthier, prince de Neufchâtel et de Wagram, résidait à l’hôtel des Capucines, appelé hôtel de Wagram à partir de 1809, démoli par la suite. L’ébéniste Pierre-Antoine Bellangé et le bronzier Lucien-François Feuchère participèrent à l’aménagement du lieu.
Le catalogue de vente Sotheby’s présente l’une des figures en biscuit comme Hercule, l’autre comme Vénus. Cependant, le choix de représenter Hercule imberbe est assez inhabituel et, même au pied d’Omphale, le héros ne se féminisa pas au point d’avoir une poitrine marquée sous sa cuirasse. Il est donc difficile de le reconnaître malgré la présence de la peau de lion de Némée et de la massue. Sylvain Cordier propose d’y voir plutôt la Force, inspirée de l’Iconologie de Cesare Ripa qui décrit une « jeune femme qui a une massue pareille à celle dont Hercule assomme un lion. » De même, l’autre figure n’est probablement pas Vénus mais la Vérité. On peut aussi y voir la Prudence, dont l’attribut est le miroir et qui fait partie, comme la Force, des vertus cardinales.
Mais s’il est tentant de faire une paire de ces deux personnages, Sylvain Cordier précise que l’inventaire après décès du Maréchal Berthier, établi en 1815, les situe dans deux pièces différentes. La Force, qui correspond au numéro 380 - « Un biscuit représentant une guerrière assise, sur un socle en biscuit avec ornements dorés » - est signalée dans la chambre de parade du maréchal-prince, comme garniture de cheminée, encadrée de candélabres et de vases d’albâtre.
La Vérité, si l’on en croit les précisions liées au numéro 576, se trouvait dans l’office de la grande salle à manger où l’on décrit une « garniture de cheminée en biscuit composée de trois figures représentant l’une la Vérité et les autres un amour et un Bacchus sur socles avec chimères et ornements dorés fond bronzé. ».
C’est grâce à sa thèse sur les ébénistes Bellangé et le mobilier livré de l’hôtel de Wagram et aux recherches plus générales entreprises sur ce lieu que Sylvain Cordier a reconnu ces deux biscuits qu’il connaissait par leurs descriptions. « Un heureux concours de circonstances que de les voir apparaitre. » dit-il, mais en histoire de l’art comme en science les grandes découvertes ne se font jamais totalement par hasard.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 9 décembre 2014





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