Les collections du Wedgwood Museum menacées d’être entièrement vendues


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1. Josiah Wedgwood
Vase, 1769
Stoke-on-Trent, Wedgwood Museum
Photo : Wedgwood Museum

28/10/10 – Musée – Stoke-on-Trent, Wedgwood Museum – L’histoire est incroyable : un musée anglais, le Wedgwood Museum, qui conserve un des ensembles de céramiques les plus importants du Royaume-Uni, est menacé d’être entièrement vendu à l’encan pour financer un fonds de retraite.

Le musée trouve son origine au XVIIIe siècle dans la volonté du fondateur de la manufacture, Josiah Wedgwood, de constituer une collection rassemblant l’essentiel de sa production. En 1774, il écrivit : « J’ai souvent souhaité avoir conservé un exemplaire de toutes les nouvelles pièces que j’ai faites et je donnerais maintenant vingt fois le prix d’origine pour une telle collection. A partir de maintenant, après avoir réfléchi et parlé de ce sujet, je suis résolu à commencer à le faire »1. Tout au long des XIXe et XXe siècle, ses successeurs poursuivirent cette politique constituant ainsi un fonds unique en son genre retraçant toute l’histoire de la céramique Wedgwood.
Un premier musée fut ouvert en 1906, et en 1968 la famille Wedgwood décida de dissocier la manufacture des collections, afin de préserver celles-ci et d’éviter qu’elles ne servent d’actif et qu’elles ne soient éventuellement vendues pour régler des dettes. En 1998, le musée devint une fondation (un « charitable trust ») afin de pouvoir trouver des fonds pour construire un nouveau bâtiment (ill. 2). L’Heritage Lottery Fund donna notamment 5,86 millions de livres et le musée put rouvrir en 2008.

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2. Wedgwood Museum
Photo : Wedgwood Museum

C’est alors que la situation devint proprement ubuesque. En janvier 2009, la société fut mise en liquidation et fut rachetée en mars de la même année par KPS, un fonds d’investissement américain spécialisé notamment dans le rachat d’entreprises en cessation de paiement. En revanche, KPS ne reprit pas à son compte le fonds de pension du groupe Wedgwood, lui même en faillite en raison de la crise, avec une dette de 134 millions de livres à combler. Il faut se rappeler que les retraites au Royaume-Uni ne sont pas basées sur le système de répartition mais sur la capitalisation..
Or, une loi votée en 2005 et amendée en 2008 a prévu la création d’un fonds de retraite de secours, le Pension Protection Fund, qui peut prendre en charge les pensions lorsqu’un organisme est défaillant. Pour éviter que des multinationales ne dissimulent des actifs, les seules sociétés toujours solvables sont responsables de toutes les dettes du fonds de pension qui les concerne. Le Wedgwood Museum, qui n’est pas en faillite et qui emploie encore cinq personnes relevant du fonds de pension (sur 7 000), est ainsi considéré comme « the last man standing », selon l’expression employée, c’est à dire la seule compagnie encore solvable du groupe.

Comme l’a donc dit un député anglais : « nous sommes devant une situation folle : au lieu d’être responsable d’une pension d’un montant de 60 000 livres, le musée est solidaire d’une dette de 134 millions de livres, ce qui met en péril une collection de grande valeur. »
Personne, à vrai dire, n’avait pensé que la loi pouvait aboutir à une telle absurdité comme le prouve le débat au parlement organisé le 19 octobre dernier. L’affaire devrait se résoudre devant les tribunaux, probablement en janvier prochain, et ceux-ci décideront si les collections du musée doivent ou non être vendues. Celles-ci ont été évaluées par Christie’s à 20 millions de livres, ce qui couvrirait d’ailleurs à peine 15% de la dette.

Nous avons interrogé le ministère de la culture, des médias et du sport britannique sur ce qu’il compte faire pour le Wedgwood Museum2. Celui-ci, visiblement embarrassé, nous a répondu3 qu’il était : « conscient de la situation concernant la possible vente de la collection Wedgwood et le futur du Wedgwood Museum et qu’il suit cette affaire de près, depuis octobre 2009. » Il conseille le musée pendant cette période, notamment dans la préparation du procès à venir. Néanmoins, souligne-t-il, « il faut maintenant attendre le jugement »

La vraie question est la suivante : que se passera-t-il si la cour décide de vendre les collections du musée ? Le ministère a-t-il un plan B comme le lui ont demandé les parlementaires ? La réponse n’a pas été très claire. On peut difficilement croire que le gouvernement anglais est incapable de réunir les 20 millions de livres nécessaires pour sauver les collections, au cas où le pire surviendrait. Mais il est vrai que cette affaire survient alors que des coupes budgétaires drastiques, allant jusqu’à moins 30%, frappent tous les ministères, y compris bien sûr celui de la Culture. On peut enfin s’interroger sur le risque qu’à terme d’autres musées soient concernés par cette loi absurde et ses résultats scandaleux.

English version


Didier Rykner, jeudi 28 octobre 2010


Notes

1« I have often wish’d I had saved a single specimen of all the new articles I have made, & would now give twenty times the original value for such a collection. I am now, from thinking, and talking a little more upon this subject...resolv’d to make a beginning. » Cette citation et de nombreux éléments de cette brève sont tirés d’un débat ayant eu lieu à ce sujet le 19 octobre au Parlement anglais.

2Signalons que celui-ci nous a donné sa réponse dans la journée, une réactivité surprenante et remarquable lorsque l’on connaît les délais de réponse - ou de non réponse - du ministère français.

3« · The Minister for Culture is aware of the situation concerning the potential sale of the Wedgwood Collection and future of the Wedgwood Museum and is following the case closely.
· The Department has been aware of this situation since October 2009. In January 2010, the Museums, Libraries and Archives Council awarded a grant to the museum to support legal costs, and the Department also gave a one-off grant of £25,000 to support operational costs. The Museum has also had support from Heritage Lottery Fund with a grant of £50,000.
· The situation was discussed during a debate between Tristram Hunt, MP for Stoke on Trent and Ed Vaizey, Minister for Culture in Parliament on October 19th 2010. The Minister also met with Tristram Hunt the local MP to discuss the matter in June 2010.
· The Department, the Heritage Lottery Fund and the Museums, Libraries and Archives Council have worked closely to support and advise the Museum during this time – e.g. on developing a sustainable business plan, on maintaining regular visitors and making links with the wider tourist industry in the region.· The Wedgwood Museum is preparing an application to court to clarify the status of the Collection and whether it would be available to a liquidator.
· We will continue to offer our assistance but, like all concerned, we must now await the application to Court and the outcome of the Court case. »





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