Les carrosses de Versailles exposés à Arras


Arras, Musée des Beaux-Arts, du 17 mars 2012 au 10 novembre 2013.

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1. Carrosse du sacre de Louis XVI à Reims
Estampe
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : RMNGP

Avouons-le : le partenariat de Versailles avec le Musée des Beaux-Arts d’Arras nous semblait a priori une opération sensationnaliste, inutile et même nuisible, comme toutes celles initiées ou approuvées par le président du Conseil Général du Nord-Pas-de-Calais Daniel Percheron avec les musées parisiens (le Louvre-Lens, l’exposition Pharaons de Valenciennes, le Centre-Pompidou mobile...).

Nous avions tort, comme le démontre clairement la première exposition organisée dans ce cadre, Roulez carrosses !, et pour plusieurs raisons.
Même si sa durée est beaucoup plus longue que les trois mois habituels, il s’agit d’une véritable exposition, pas d’un alignement d’œuvres ; elle est accompagnée d’un beau catalogue scientifique sur un sujet qui n’est pas si fréquemment traité ; elle ne s’est pas substituée aux collections permanentes puisque les salles d’exposition occupent des espaces gagnés sur l’Abbaye Saint-Vaast ; elle ne prive pas les visiteurs du musée prêteur d’œuvres majeures qui leur sont d’habitude présentées puisque le Musée des Carrosses (un terme un peu excessif compte-tenu des conditions de leur présentation habituelle) est rarement ouvert au public ; et, surtout, elle aura un effet bénéfique à la fois pour la collection des carrosses et pour le Musée des Beaux-Arts lui même.

Pour ce dernier, la municipalité a en effet décidé de lancer un grand programme d’agrandissement qui devrait aboutir à terme à un doublement des surfaces d’exposition permanente. Nous en reparlerons plus longuement une autre fois.
Pour les carrosses, actuellement logés trop à l’étroit dans la Grande Écurie et, comme nous le disions, peu accessibles au public, les restaurations occasionnées par cette exposition et leur présentation dans un cadre adapté rendent désormais inacceptable un retour à la situation d’origine. L’établissement public semble donc bien décidé, à terme, à aménager un Musée des Carrosses qui serait abrité idéalement dans les Petites Écuries (c’est-à-dire l’endroit où ils se trouvaient sous l’Ancien Régime), lorsque les plâtres déposés par le Louvre seront partis. Il est vrai que l’abandon du Centre de réserves prévu à Cergy risque de retarder ce déménagement, même s’il faudra bien trouver des réserves a minima pour le musée parisien. Faisons une suggestion : que ces plâtres, dont une grande partie proviennent de la Cour des Études de l’École des Beaux-Arts, y retournent, libérant ainsi la place nécessaire pour les carrosses...
S’il est certes dommage qu’il faille un événement médiatique tel que celui-ci pour qu’une collection aussi remarquable soit enfin mise en valeur, cette exposition devrait donc avoir des conséquences parfaitement vertueuses.

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2. Chaise à porteur de
la Maison du Roi
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : RMNGP/G. Blot

La scénographie, due à Frédéric Beauclair, est très réussie. Des tableaux, des sculptures ou des dessins complètent la présentation des carrosses en permettant de comprendre leur utilisation, leur fonctionnement, et le contexte dans lequel ils étaient réalisés. On y découvre également quelques œuvres peu connues.
Parmi les objets les plus insolites, signalons ainsi le seul vestige retrouvé de la voiture du sacre de Louis XVI, un carrosse (ill. 1) dont la destruction fut décrétée par la Convention, insensible à sa beauté. Ginzrot, un chroniqueur du temps, écrivit : « il ne reste pas un morceau de cette merveilleuse voiture [...] détruite et pillée par une population en folie au début de la Révolution française ». En réalité, un morceau fut identifié il y a une vingtaine d’années, dans un musée suisse, et est présenté dans l’exposition. Il s’agit du panneau de la porte gauche, peint par un artiste nommé Jacques Chevalier, et représentant une allégorie de Louis XVI en triomphateur romain (voir le film ci-dessous).
Autre œuvre remarquable : une réduction du carrosse du sacre de Louis XV. Il s’agit soit d’un modèle préalable à sa réalisation, soit d’une réduction conçue comme un véritable objet d’art.

Le parcours commence à la fin du XVIIe siècle, avec plusieurs tableaux de Van der Meulen évoquant la conquête des Pays-Bas méridionaux par Louis XIV - ce qui donne une couleur locale à l’exposition - ainsi qu’une petite esquisse à l’huile pour le carrosse de Marie-Thérèse. Celui-ci, comme ceux qui apparaissent sur les autres toiles, a aujourd’hui disparu et pour voir des carrosses datant de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe, il faut se rendre à Lisbonne au Museu Nacional dos Coches.
On peut voir ensuite un bel ensemble de chaises à porteur (ill. 2) et de traineaux construits sous le règne de Louis XV. On admirera notamment les traineaux en forme d’animaux, tortue ou léopard (ill. 3), véritables précurseurs de l’art forain.
Une berline et une calèche, utilisées respectivement par les fils de Louis XVI, Louis-Joseph-Xavier de France et Louis-Charles (Louis XVII) sont des réductions fonctionnelles des voitures pour adultes. Elles sont à la fois charmantes et émouvantes surtout lorsque l’on pense au tragique destin des deux enfants qui ont joué avec elles.

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3. Traîneau au léopard
Vers 1730
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : RMNGP/G. Blot

L’exposition se poursuit chronologiquement, avec notamment deux berlines du mariage de Napoléon et Marie-Louise, la berline du baptême du duc de Bordeaux (l’enfant du miracle) dont on admirera l’état exceptionnel de conservation de la garniture intérieure, une fraîcheur qui se retrouve aussi dans celle du carrosse du sacre de Charles X (ill. 4). La somptuosité de cette dernière voiture, avec ses sculptures en bois doré (par Victor-Henri Roguier, un élève de Boizot) et les peintures de ses portières (de Pierre-Claude-François Delorme, un élève de Girodet), rappelle celle des plus beaux exemples des XVIIe et du XVIIIe siècles. Parmi ses concepteurs, on retrouve rien moins que les architectes Charles Percier et Jacques-Ignace Hittorf ! Quant au char funèbre dit de Louis XVIII (qui fut à l’origine créé pour les obsèques du Maréchal Lannes en 1809, et plusieurs fois modifié pour être réutilisé), sa richesse n’est pas moins grande (ill. 5). Là encore, Hittorf participa à sa création (avec Jean-François-Joseph Lecointe), les sculptures étant également dues à Roguier.


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4. Carrosse du sacre de Charles X
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : RMNGP/G. Blot
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5. Char funèbre de Louis XVIII
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : RMNGP/G. Blot

Basée sur la collection versaillaise, dont les œuvres ne sont pas si nombreuses (la moitié environ est présentée), l’exposition ne peut évidemment être exhaustive. La France, fidèle à sa tradition de vandalisme, a détruit la plupart de ses anciens carrosses. Comment peut-on expliquer que ces véritables œuvres d’art totales (combinant on l’a vu plusieurs disciplines : architecture, sculpture, peinture, art des tissus...) qui plaisent à tous et en particulier aux enfants, ont jusqu’à aujourd’hui été à ce point délaissées ? On conclura en évoquant le Musée national de la voiture et du tourisme du château de Compiègne, qui n’a de musée que le nom puisqu’il est en réalité à peu près entièrement fermé. Sa collection est encore beaucoup plus importante que celle de Versailles, allant bien au delà du point de vue chronologique puisqu’elle possède des exemples des toutes premières voitures. Et ses conditions de conservation sont bien plus mauvaises encore. Il est temps, comme nous y invite cette exposition, que la France se préoccupe davantage de son patrimoine hippomobile.


Les carrosses de Versailles exposés à Arras par latribunedelart

Commissaires : Béatrix Saule, Jean-Louis Libourel et Hélène Delalex.


Collectif, Roulez Carrosses ! Le château de Versailles à Arras, 2012, Skira Flammarion, 255 p., 39,90 €. ISBN : 9782081278172.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, 22, rue Paul Doumer, 62000 Arras. Tél : 00 33 (0)3 21 71 26 43. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 11 h à 18 h. Les samedis et dimanches de 9 h 30 à 18 h. Tarifs : 7 € (réduit : 4 €).

Site internet

English Version


Didier Rykner, dimanche 23 septembre 2012




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