Les batailles du Grand Louvre


Auteur : Jack Lang

A l’heure où le patrimoine et les lois qui le protègent sont malmenés comme jamais (il faut sans doute retourner aux années 60 et au début des années 70 pour constater une telle vague de vandalisme), au moment où les musées, malgré un plan-musée en trompe-l’œil (voir l’article), voient leurs crédits diminuer, on se prend curieusement à regretter l’époque où Jack Lang était ministre. En dépit de quelques dérives regrettables, il faut reconnaître qu’alors la culture était davantage qu’aujourd’hui au cœur des préoccupations politiques.

Le souvenir de cette époque ne nous empêchera pourtant pas d’être critique avec le livre que vient de publier l’ancien ministre. On pense à la boutade de Frédéric Mitterrand (« Quand on m’appelle M. le ministre, j’ai toujours l’impression que Jack Lang va surgir derrière moi. ») tant il est criant dans cet ouvrage que son auteur pense être toujours en poste. Il ne se livre pas seulement à un plaidoyer pro domo ; on pourrait presque croire qu’il est responsable de toutes les actions menées par le ministère depuis son départ puisqu’il prend à son compte les faits les plus discutables du Louvre ces dernières années, notamment la création d’antennes à Lens et à Abu Dhabi.

Le livre n’est évidemment pas sans intérêt et sans qualités malgré les tics habituels de son auteur, au premier rang desquels ce lyrisme exalté qui le caractérise. On ne citera que deux exemples. A propos de la victoire de 19811, il écrit : « Des sources d’art et de vie devront jaillir dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque quartier et dans les écoles » ; sur le Louvre Lens, il s’enflamme : « Ma conviction était entière : le premier investissement économique d’un pays, c’est l’investissement dans l’intelligence, le savoir, la beauté » (p. 202). Parce qu’il a connu la naissance du Grand Louvre de l’intérieur et qu’il en a été, selon ses dires (ce qui est probablement vrai), l’initiateur, il est certainement l’un des mieux placés pour en écrire l’histoire.
Etendre le musée à tout le palais n’allait certainement pas de soi. On a peine à imaginer aujourd’hui qu’une aile entière était affectée au Ministère des Finances. On s’étonne (comme on l’avait fait à l’époque) qu’Edouard Balladur ait osé remettre un temps ce projet en cause, se réinstallant au Louvre dans un baroud d’honneur ridicule qui a coûté très cher aux contribuables. La bataille autour du Grand Louvre est racontée par le menu, Jack Lang se montrant parfois extrêmement injuste avec ses contradicteurs d’alors. Bien au delà de la pyramide du Louvre, Michel Guy, André Fermigier, Bruno Foucart ou Antoine Schnapper, les personnalités les plus en vue dans ce combat, contestaient d’abord le contraste entre le budget pharaonique du projet et le manque cruel de moyens du Louvre à cette époque. Jack Lang rappelle tout de même (p. 176) que de très nombreuses salles étaient en permanence fermées faute de gardiens, ce qui donnait des arguments imparables aux opposants. Il s’avère que ces derniers eurent tort et que l’ouverture du Grand Louvre entraîna en définitive l’affectation des moyens nécessaires pour son fonctionnement, ce qui était loin d’être gagné d’avance. Quant à la pyramide, il faut reconnaître aussi le flair de François Mitterrand sur ce point qui, en passant commande à Pei, choisit un des meilleurs architectes possibles. Il aurait été honnête cependant que Lang reconnaisse que la prétendue transparence de la pyramide, qu’il célèbre dans le livre et qui était présentée comme l’un de ses points forts, n’existe que dans son imagination.

Que Jack Lang approuve les opérations de délocalisation du Louvre, c’est son droit le plus strict. On attendrait pourtant qu’il ne se contente pas de reprendre les arguments archi-connus de leurs promoteurs (universalité et générosité du Musée du Louvre, concurrence entre les musées internationaux, etc.), que nous avons largement démontés dans ces colonnes. On aurait aimé qu’il réponde réellement aux objections des adversaires de ces projets, ce qu’il ne fait jamais, même s’il consent à en énumérer quelques-unes (p. 2082) pour les balayer d’un coup de plume sans jamais s’efforcer de les réfuter.
On lit d’ailleurs quelques contre-vérités évidentes, lorsqu’il affirme par exemple, à propos du texte co-signé dans Le Monde par Françoise Cachin, Jean Clair et Roland Recht contre le Louvre Abu Dhabi et le Louvre Atlanta, qu’aux Etats-Unis cette charge suscita l’incompréhension. Il cite pour prouver ses dires la réaction attendue de Michael Schapiro, le directeur du High Museum d’Atlanta, alors qu’il s’agit bien d’une opinion isolée, la plupart des conservateurs de musées américains étant au contraire étonnés et parfois choqués de la politique du Louvre, au premier rang desquels le directeur du Metropolitan Museum (aujourd’hui à la retraite), Philippe de Montebello. Lang se garde bien de le rappeler.
Lang oublie aussi un point, qui distingue la bataille des années 80 de celle, plus récente, contre les délocalisations du Louvre : les conservateurs du musée appelaient de leur vœu le Grand Louvre alors que la majorité d’entre eux était hostile aux antennes.

Ce livre présente aussi quelques erreurs historiques qu’un ancien ministre de la Culture aurait sans doute dû éviter. Comme de situer Ecouen en Normandie (p. 92) ou, plus grave (afin de prouver que le Louvre a une tradition bien établie de faire travailler les artistes contemporains3), d’écrire : « Quand Eugène Delacroix peignait en 1849 le plafond de la galerie d’Apollon, c’était un jeune artiste de son temps, loin de faire l’unanimité. » Le vieux mythe de l’artiste persécuté a encore de beaux jours devant lui. En 1849, Delacroix a 51 ans, et il est l’un des artistes officiels les plus en vue, ayant entre autre déjà décoré les Bibliothèques du Palais du Luxembourg et du Palais-Bourbon.

L’ouvrage n’est donc pas dénué d’intérêt malgré son caractère auto-hagiographique. Il rappelle ce que le Louvre, et plus largement les musées français, doivent à l’ancien ministre : la forte augmentation du budget du ministère de la Culture et la dynamique qui s’en suivit, la création (même si sa mise en place fut longue) de l’Institut National d’Histoire de l’Art, la revalorisation du statut des conservateurs, etc.
Mais Jack Lang est décidément bien incapable de se critiquer : il ose en effet présenter (p. 181) comme une avancée positive la faculté, pour une compagnie d’assurance, de devenir propriétaire d’œuvres à condition de les confier en dépôt à des musées nationaux. Il cite ainsi l’exemple du Portrait d’Alfonse d’Avalos de Titien déposé pendant plusieurs années au Louvre par Axa. Il oublie simplement de dire que ce tableau, après avoir bénéficié fiscalement à cette société, a finalement été revendu avec un gros bénéfice au Getty Museum (voir brève du 2/12/03)...


Didier Rykner, dimanche 7 novembre 2010


Notes

1. Où, rappelons-nous, toujours d’après Jack Lang, la France est passée de la nuit à la lumière...

2. Il reprend à cet endroit plusieurs de nos propres arguments contre Lens, que nous avons résumés dans cet article, sans d’ailleurs nous citer nommément, pas plus que dans la bibliographie il ne donne les références des ouvrages qui sont hostiles à cette politique, que ce soit celui de Jean Clair ou le nôtre.

3. Un argument qu’on nous rabâche sans arrêt ce qui ne le rend pas plus vrai pour autant. Rappelons qu’entre 1880 environ et 2000, soit pendant 120 ans, une seule œuvre contemporaine, le plafond de Braque, est venue décorer le Louvre. On peut donc employer les arguments que l’on veut, mais pas celui de la « tradition ».



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