Les Batailles de l’empereur de Chine. Quand l’empereur Qianlong adressait ses commandes d’estampes à Louis XV


Paris, Musée du Louvre, du 12 février au 18 mai 2009.

Philippe Le Bas d’après Jean-Denis Attiret
Victoire de Khorgos, 1758 (détail)
Eau-forte et burin - 61,6 x 98 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre

Dans le cadre des expositions annuelles du fonds Rothschild, le musée du Louvre présente l’exceptionnelle série de gravures en taille-douce dite des Batailles de l’Empereur de Chine. En 1762, l’empereur Qianlong (1736-1796) décide de décorer le palais Zi Guang Ge de Pékin [1] de seize peintures sur papier illustrant ses poèmes sur la « pacification » définitive de la Zungharie et du Turkestan oriental (actuel Xinjiang) entre 1755 et 1759 (ill.). Il charge quatre artistes missionnaires occidentaux : Giuseppe Castiglione (1688-1766), Jean-Denis Attiret (1702-1768), Ignace Sichelbart (1708-1780) et Jean Damascène ( ?-1781), de peindre les esquisses préparatoires. Il décrète ensuite l’envoi en Europe de dessins des missionnaires (quatre en 1766 et les douze restant en 1767) pour les faire graver sur cuivre, procédé inusité alors en Chine. L’empereur ordonne qu’ils soient renvoyés accompagnés des planches gravées, de tirages et du matériel nécessaire à de nouvelles impressions. Après l’arrivée des premiers œuvres en France (1766), la commande européenne de l’Empereur de Chine se transforme en une affaire d’état française par un concours de circonstances clairement décrit dans le catalogue de l’exposition par Pascal Torres, commissaire de l’exposition, impliquant la Compagnie des Indes françaises [2], le ministre Bertin et le marquis de Marigny qui aboutit à la réalisation de cette commande à Paris, sous protection royale.
Grâce à la richesse de sa collection Rothschild, le Louvre conserve une suite complète d’épreuves définitives à l’eau-forte et au burin ainsi qu’une série des premières épreuves à l’eau-forte [3].

L’accrochage de ces planches réunies par sujet sur des canapés invite à s’intéresser au processus d’élaboration des gravures, étudié dans le catalogue [4]. Pascal Torres y relate avec détail l’implication décisive et sans faille dans cette entreprise de Charles Nicolas Cochin le fils (1715-1790), chargé en 1767 par Marigny de la commande, qu’il mène à bien en 1774 [5]. Cochin répartit puis supervise les tâches entre les graveurs Jean Philippe Le Bas (1707-1783), Augustin de Saint-Aubin (1736-1807), Benoît Louis Prévost (1747-1804 ?) et Jacques Aliamet (1728-1788) [6]. Il s’occupe de corriger les dessins chinois qu’il juge inégaux, puis les premières épreuves, tout en répondant aux attentes et à l’impatience manifestées tant du côté du pouvoir royal qu’impérial. Ce qui explique l’inscription portée sur chaque planche, « unique dans l’histoire de l’estampe », de « c. n. cochin direxit ».
On souhaiterait dès lors mieux connaître la part respective des différents intervenants dans le processus général d’élaboration de cette série de gravures, ne serait ce que pour tenter d’évaluer l’importance des corrections apportées aux dessins des missionnaires jésuites par Cochin. Trois ébauches aux peintures conservées au Japon [7] et un fragment de la peinture de la bataille de Qurnam (sujet de la planche VIII) exposé au Musée d’ethnologie d’Hambourg confortent l’analyse du commissaire de l’exposition d’occidentalisation des œuvres gravées par Cochin qu’il observe dans la correction des premières épreuves [8]. Du fait de la confidentialité de la commande, du très petit nombre de séries conservées en France et réservées au roi, les œuvres perdirent leurs titres dès la fin du XVIII ème siècle [9]. Au début du XX ème siècle, le sinologue Paul Pelliot a retrouvé et traduit les vers de l’Empereur de Chine correspondants aux gravures [10]. Il est dommage de rencontrer dans l’exposition des difficultés pour en lire des citations et suivre l’ordre des planches [11]. Devant l’originalité de cette série de gravures, on cherche aussi en vain dans l’exposition et le catalogue un résumé des enjeux des évènements représentés. Malgré un chapitre du catalogue consacré aux poèmes, peu est dit enfin sur cet empereur conquérant et poète [12], sur les motivations qui l’ont poussé à remettre au goût du jour la représentation de scènes de batailles et sur le rapport général de ces textes aux images [13] : bref, des circonstances qui ont abouti à ce que « l’empereur Qianlong…obtint, sous le sceau de la confidentialité qui caractérisa cette complexe entreprise, le privilège de publier ses poèmes illustrés par C.N. Cochin [14] »

L’empereur fut satisfait des gravures dont il reçut un premier ensemble en 1772 et un second en 1774. Qianlong fit réaliser de nouveau tirages à Pékin, inaugurant l’utilisation de la gravure en taille-douce en Chine [15], et, convaincu du procédé technique, commanda six nouvelles séries gravées de batailles, en chargeant cette fois-ci ses propres artistes.

Pour élargir le sujet, l’exposition se termine par une sélection d’œuvres d’art européennes et chinoises qui illustrent la variété des intérêts politiques, philosophiques et esthétiques, parfois contradictoires, portés par la France des Lumières à la Chine.
On se passera facilement d’une séance de visionnage du film présent dans l’exposition qui montre des agrandissements de certaines gravures ; la série est certes reconnue pour la précision des détails mais l’image numérique ne les met malheureusement pas en valeur. Le film offre toutefois l’intérêt d’agrémenter la visite des salles d’exposition d’un léger fond musical [16].

Commissaire : Pascal Torres

local/cache-vignettes/L115xH161/Couverture_Empereur_Chine-3cb28.jpgPascal Torres, Les Batailles de l’Empereur de Chine. La gloire de Qianlong célébrée par Louis XV, une commande royale d’estampes, Editions Le Passage, 2009, 155 p., 28 €. ISBN : 9782847421323.


Guillaume Nicoud, mardi 31 mars 2009


Notes

[1] Représenté sur la planche XVI (L’empereur offre un banquet de victoire aux officiers et soldats qui se sont distingués).

[2] Le contrat entre les marchands hanistes de Canton (qui possédaient l’exclusivité du commerce chinois avec l’Europe) et la Compagnie française des Indes, conservé à la Bibliothèque nationale, est exposé. Les marchands chinois déboursèrent plus de 204 000 livres pour l’exécution de cette commande impériale.

[3] Cette série fut présentée à Macao en 2007 et la dernière exposition en France du cycle complet date de 1969 (Paris, musée Guimet).

[4] Quand les épreuves ne sont pas toutefois exposées sur deux rangs superposés.

[5] La réussite d’une telle commande impériale offrait des perspectives de développement commercial entre la France et la Chine après les conséquences désastreuses du traité de Paris de 1763 qui avait mis fin à la première expansion coloniale française.

[6] Auxquels se joignent, pour l’exécution des douze dessins complémentaires : Pierre Philippe Choffard (1730-1809), Nicolas de Launay (1739-1792), Louis Joseph Masquelier (1741-1811) et Denis Née (1732-1792).

[7] Université de Tenri à Tôkyô.

[8] « C’est ce que livre la confrontation entre les premières épreuves des estampes des Conquêtes…, avant les retouches de Cochin, et les épreuves achevées : le fini, exigé par la commande chinoise, vint trahir les perspectives flottantes et les espaces suggérés par le pinceau des orientaux » (Pascal Torres, Les Batailles de l’empereur de Chine : La gloire de Qianlong célébrée par Louis XV, une commande royale d’estampe, Paris, Musée du Louvre : Le Passage, 2009, p. 134-140).

[9] Louis XVI en conservait une série sous verre dans sa salle de billard à Versailles et fit don d’une autre à Necker ; elle décore encore aujourd’hui le château de Coppet (http://www.swisscastles.ch/vaud/coppet/covisitelibre.html).

[10] Paul Pelliot, « Les Conquêtes de l’empereur de la Chine », T’oung Pao, vol. XX, Leide, 1921, p. 183-274.

[11] Qui sont écrites en lettres chocolat sur fond chocolat à peine plus clair.

[12] L’exposition présente un fascinant Portrait de l’empereur Qianlong, le pinceau à la main, par Qian Weicheng (1720-1772) et conservé au Musée Guimet (http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CPicZ.aspx?E=2C6NU0B3ASMV).

[13] Sur les tirages chinois postérieurs, dont certains sont conservés à la Bibliothèque nationale, le texte du poème est imprimé directement sur la gravure, dans l’espace non gravé du ciel.

[14] Torres, 2009, p. 89.

[15] Une planche de cuivre gravée par Le Bas de la bataille de Khorgos est passée en vente à Paris en 1952.

[16] On souhaiterait en connaître le titre. Quant à la carte de la Chine présente dans cet espace, elle manque cruellement de légendes.



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