Les apôtres de Louviers toujours en grand danger (mais la DRAC est sur les dents)


15/8/16 - Patrimoine - Louviers, église Notre-Dame - Deux ans et quatre mois après notre article consacré au martyre des apôtres de Louviers, nous sommes retourné dans l’église Notre-Dame et nous avons pu constater avec plus d’effroi que de surprise que rien, absolument rien, n’avait bougé. Dix sculptures (des chefs-d’œuvre de la Renaissance française) sont toujours liées aux piliers par des sangles, en mauvais état, tandis qu’une autre, brisée en plusieurs morceaux par l’impéritie de ceux qui ont mené les travaux de « restauration », gît toujours sur le sol (les pieds sont restés sur leur socle), seule le douzième apôtre est encore à son emplacement d’origine…


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1. Vue intérieure de l’église de Louviers, avec
les apôtres toujours liés aux colonnes
État 11 août 2016
Photo : Didier Rykner
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2. France, XVIe siècle
Saint Barthélémy (ou Matthieu), fragments
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 11 août 2016
Photo : Didier Rykner

Dans notre article, nous révélions que la DRAC n’était pas au courant de cette situation ! Celle-ci avait été informée par notre enquête, ce qui nous amenait à nous demander s’il y avait un pilote dans l’avion. Il semble qu’il y en ait un, mais il ne s’agit finalement pas d’un jet, mais d’un vieux coucou qui aurait besoin lui aussi d’une bonne restauration. Car voilà la réponse qui nous a été faite lorsque nous avons à nouveau interrogé la DRAC Normandie (qui réunit désormais celles de Basse et la Haute Normandie). Nous la donnons in extenso car elle vaut son poids de bureaucratie inefficace :
« Suite à votre article du 11 avril 2014, les services de la DRAC ont effectué une visite sur place le 19 juin 2014. Ils ont averti la sous-direction des monuments historiques du ministère le 2 juillet 2014 et ont donné au maire, par un courrier du 11 août 2014, les éléments nécessaires pour engager une étude de restauration des statues des apôtres.
Un devis pour cette étude a été reçu le 25 février 2015 et l’autorisation pour l’étude préalable concernant la restauration et la repose des statues accordée le 27 avril 2015. Cette étude a été subventionnée par la DRAC à hauteur de 45 % le 26 novembre 2015.
Les résultats de l’étude ne sont pas encore connus.
Comme vous pouvez le constater, les services de la DRAC ont bien pris en compte l’alerte que vous aviez donnée dans la Tribune de l’Art.
 »


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3. France, XVIe siècle
Saint Paul
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 11 août 2016
Photo : Didier Rykner
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4. France, XVIe siècle
Saint Jean l’Évangéliste
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 11 août 2016
Photo : Didier Rykner

Quelle célérité ! Traduisons donc : plus de deux mois après notre article (il n’y avait sans doute pas urgence), les services de la DRAC (qui était alors celle de Haute-Normandie) ont trouvé le temps et les moyens de se rendre de Rouen1. à Louviers (37 km tout de même). Ils ont prévenu ensuite la direction du patrimoine (qui l’avait été par notre article) et ont eu besoin de presque deux mois pour rédiger un courrier au maire de cette ville2 (sans doute faut-il ajouter les délais d’acheminement du courrier postal). Puis, ils ont attendu que la ville se presse (mais pas trop) pour faire faire un devis pour la restauration des apôtres. Il a fallu plus de six mois pour établir ce simple devis (il est vrai que devant l’afflux d’argent donné par le ministère, les entreprises de restauration sont certainement submergées de travail). Puis encore plus de deux mois pour que la DRAC donne son accord afin que soit réalisée une « étude préalable concernant la restauration et la repose des statues ». L’accord a été donné le 27 avril 2015, soit il y a aujourd’hui un an, trois mois et 18 jours, mais ses « résultats » ne sont pas encore connus !

À cette allure, on peut légitimement espérer que les apôtres seront mis en sécurité en 2019 (au mieux) et restaurés aux alentours de 2024-2025 (à moins que d’autres dégradations survenues entre-temps oblige à actualiser le devis et rajoute quelques mois). Tout va bien donc.

On aurait aimé savoir qui a été chargé de l’étude préalable, mais aussi pourquoi aucune recherche en responsabilité ne semble avoir été menée. Ces sculptures ne se sont pas détachées toutes seules de leurs piliers et n’ont pas été abandonnées à leur sort par l’opération du Saint-Esprit. Celle qui s’est brisée l’a bien été lors de travaux dont on espère que ceux qui les menaient sont assurés contre ce genre d’accidents. Bref, pourquoi serait-ce une nouvelle fois au maigre budget consacré au patrimoine (et donc au contribuable) de venir payer 45% de l’étude et ensuite probablement une partie du chantier ? Ces dernières questions n’ont pas encore obtenu de réponse (il est vrai que la période ne s’y prête pas, nous la publierons si nous la recevons).

En attendant, il est miraculeux que nous n’ayons a priori pas constaté davantage de dégâts sur les sculptures par rapport à notre première visite de 20143. Et nous terminerons cette brève comme nous avions commencé notre précédent texte : parfois, les bras nous en tombent.


Didier Rykner, lundi 15 août 2016


Notes

1Nous avions indiqué Caen par erreur. En réalité, il s’agissait bien comme S. Kerspern nous l’a fait remarquer dans les commentaires, de Rouen (Haute-Normandie), ce qui aggrave encore le scandale puisqu’il n’y a plus 134 km mais 37 km entre Rouen et Louviers...

2Nous avons interrogé la municipalité mais personne n’était disponible pendant les vacances pour nous répondre.

3Nous en avons profité pour inclure la plupart des œuvres de l’église de Louviers, y compris les vitraux, dans notre base de données Stella, réservée aux abonnés.





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