Le zoo de Vincennes ne doit pas mourir !


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1. Charles Letrosne (1868-1939)
Entrée du Zoo de Vincennes
Photo : Frédéric Robineau
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Le « parc zoologique de Paris », qui s’étend sur une surface de 14,5 hectares au cœur du bois de Vincennes, a fermé au public en novembre 2008 (ill. 1). Depuis cette date, le Museum, qui en a la charge, a lancé un grand projet visant, après travaux, à sa réouverture en 2014. Ceux-ci ont été confiés, dans le cadre d’un PPP (partenariat public-privé) signé en février 2010, à la société Bouygues. On sait aujourd’hui en quoi consiste ce projet, d’un montant de 133 millions d’euros, pour lequel l’architecte lauréat a été écarté à la suite du concours d’où il était pourtant sorti vainqueur : une démolition complète, à l’exception notable du « grand Rocher », restauré en 1994-1997. Lancé avec les meilleures intentions (« faire le plus beau zoo du monde », rien de moins…), un tel projet démontre une méconnaissance complète de la valeur exceptionnelle de ce patrimoine paysager, créé il y a 70 ans à peine ; pire, il aboutit à remplacer un ensemble d’une rare beauté par une architecture qui, pour être aux normes, ne s’annonce pas moins passe-partout, voire médiocre.


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2. Zoo de Vincennes, plaque
commémorant l’inauguration
Photo : Frédéric Robineau
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3. Charles Letrosne (1868-1939)
Zoo de Vincennes
Photo : Frédéric Robineau
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4. Charles Letrosne (1868-1939)
Zoo de Vincennes
Photo : Frédéric Robineau
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Aménagé de 1932 à 1934, le zoo de Vincennes a été inauguré par le président de la République Albert Lebrun (ill. 2) ; après l’exposition coloniale de 1931, à laquelle on doit l’admirable palais de la Porte Dorée d’Albert Laprade (voir les articles), c’est le second grand équipement « culturel » aménagé dans le bois de Vincennes durant l’Entre-Deux-Guerres ; il connaîtra un grand succès populaire, dont témoignent au début des années soixante une chanson de Claude François et une scène culte de La grande vadrouille de Gérard Oury. En 1965, on comptait 1,5 million de visiteurs et pour le cinquantenaire, en 1984, Vincennes attirera encore un million de touristes.
Le zoo est l’œuvre d’un grand architecte parisien, Charles Letrosne (1868-1939), un peu oublié aujourd’hui, mais qui a beaucoup construit durant l’Entre-Deux-Guerres, tant à Paris qu’à Reims, Noyon ou Vichy. Figure marquante du mouvement régionaliste, attentif aux sites et aux paysages culturels, Letrosne a rompu à Vincennes avec l’ancien système d’aménagement des zoos qui, comme à la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, utilisait une architecture raffinée de fabriques, nourrie de citations classiques plus ou moins détournées, pour enfermer les animaux. Pour la première fois à cette échelle, l’architecte a en effet imposé le procédé inventé en 1907 pour le zoo de Hambourg par Carl Hagenbeck : une série de rochers artificiels, formés d’une structure invisible habillée d’une fine peau de béton.


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5. Charles Letrosne (1868-1939)
Zoo de Vincennes
Photo : Frédéric Robineau
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6. Charles Letrosne (1868-1939)
Zoo de Vincennes
Cour technique habillée de rochers
Photo : Frédéric Robineau
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7. Charles Letrosne (1868-1939)
Zoo de Vincennes
Bâtiments de service derrière de faux rochers
Photo : Frédéric Robineau
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Ces rochers étaient à la fois des loges et des refuges entourés de fossés sec ou en eau, où les bêtes pouvaient être vues sans barreau, ni cage (ill. 3 à 5). Ils abritent parfois des cours techniques (ill. 6), d’autres habillant des bâtiments de service (ill. 7), le tout avec une virtuosité stupéfiante et digne des plus grands décors du cinéma fantastique. Sculptant le paysage avec le béton comme un démiurge, Letrosne a ainsi créé un ensemble unique dans l’architecture parisienne, où la mise en scène des animaux offrait, sans aucun danger, une proximité visuelle et physique nouvelle.
Le signal le plus spectaculaire de cet ensemble demeure le grand Rocher (ill. 8), culminant à 65 mètres, et qui abritait à l’origine deux citernes d’eau destinées au zoo, tout en offrant une terrasse panoramique en son sommet. Avec sa structure de poteaux-poutres piranésienne et sa peau de quelques centimètres d’épaisseur seulement, c’est une époustouflante réalisation, tant technique que plastique, qui donne sens à l’ensemble. Conservé dans le projet actuel, ce chef-d’œuvre ne se comprend pas sans les autres rochers, qui lui donnent son échelle et comportent tous, comme le Rocher aux singes voisin, des dispositifs performants en terme de paysage et de pittoresque. Alors que tant de progrès dans l’approche des sites culturels ont été faits depuis un demi-siècle, comment peut-on encore envisager le patrimoine comme une sélection des « beaux morceaux » au détriment d’une logique d’ensemble ?


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8. Charles Letrosne (1868-1939)
Zoo de Vincennes
Grand Rocher
Photo : Frédéric Robineau
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Fragiles, mal entretenus, aujourd’hui laissés à l’abandon, ces rochers de béton, véritables incunables de l’art paysager moderne, nécessitent des restaurations, comme le parc avec ses plantations mérite d’être repris : mais faut-il pour autant réfléchir avec un bulldozer ? Au moment où l’architecture de béton, avec les plus fameuses œuvres de Le Corbusier, Le Havre de Perret (classé au patrimoine mondial), le Royan de Guillaume Gillet ou la Halle Freyssinet à Paris dans le XIIIe, a trouvé ses lettres de noblesse et participe pleinement de l’héritage bâti français, raser le zoo de Vincennes serait anéantir un ensemble unique qui a sa place dans cette longue histoire. Cette amputation en entraînerait d’ailleurs une autre, plus sensible encore : depuis l’Antiquité et Platon, le rocher et la grotte constituent un des thèmes majeurs de la pensée occidentale, on le sait. Avec les nymphées de la Renaissance italienne, avec les faux rochers des jardins des Lumières et d’Hubert Robert, en passant par le facteur Cheval et les décors de cinéma du XXe siècle, les rochers de Vincennes occupent une place singulière dans l’imaginaire poétique de notre temps et ne doivent pas disparaître.
Le développement durable, si fort à la mode, doit désormais gagner le patrimoine et non plus seulement la nature : au nom de l’intelligence et de la poésie, il faut à l’évidence restaurer le zoo de Vincennes, plutôt que le détruire bêtement.

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Frédéric Robineau, samedi 25 septembre 2010





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