Le voyage en Espagne d’Alexandre de Laborde (1806-1820), dessins préparatoires


El viatge a Espanya d’Alexandre de Laborde (1806-1820), dibuixos preparatoris

Barcelone, Museu Nacional de Catalunya. Du 30 mai au 29 octobre 2006.

1. Florent-Fidèle-Constant Bourgeois de Castelet
Vue de Barcelone depuis Montjuïch, 1803
Aquarelle - 28,7 x 42,7 cm
Barcelone, Archives historiques de la ville de Barcelone
© D. R.

Il y a deux cents ans, paraissait le premier volume du Voyage pittoresque et historique de l’Espagne d’Alexandre de Laborde (Paris, Pierre Didot l’Aîné, 1806-1820) qui, avec sa version pratique, l’Itinéraire descriptif de l’Espagne (Paris, Firmin Didot père et fils, 1807), a révolutionné le genre de la littérature de voyages. Basé sur une conception encyclopédique, à la fois scientifique, historique et artistique, cet inventaire patrimonial comprend 349 illustrations. Soutenu par le roi d’Espagne, par le Prince de la Paix Manuel Godoy et le gouvernement français, Laborde parcourt l’Espagne entre 1796 et 1806, aidé d’une équipe de vingt et un artistes parmi lesquels Jacques Moulinier, François Ligier, Florent-Fidèle-Constant Bourgeois de Castelet, Jean Lubin Vauzelle [1]. À partir du matériel graphique récolté sur place, pas moins de trente graveurs parisiens ont réalisé les planches. L’invasion napoléonienne en 1808, puis de graves problèmes financiers, et enfin la chute de l’Empire ont reporté la fin de l’entreprise jusqu’en 1820.
Le musée de Barcelone célèbre ce bicentenaire par la réunion de soixante et onze dessins préparatoires aux planches des quatre volumes. S’il y a de simples ébauches, la plupart sont très achevés, exécutés au lavis ou à l’aquarelle, alliant précisions topographiques et qualités artistiques. Dans le parcours, se succèdent des vues panoramiques de Barcelone (ill. 1), des relevés des ruines de Tarragone (ill. 2), de Mérida et de Sagonte, des paysages des monastères de Montserrat et de Poblet ; le sud du pays est évoqué par les des panorama de villes (Vue de Tolède), des représentations des bâtiments arabes et chrétiens (Vue de l’Intérieur de la Cathédrale de Valence)... Trente-huit feuilles sont tirées du fonds Laborde du MNAC, acquis en 1958 [2], d’autres proviennent de la bibliothèque Doucet à l’INHA [3], des archives historiques de la ville de Barcelone et de collections particulières. La dernière vitrine rassemble les différentes éditions et les nombreuses traductions de l’ouvrage, utilisées jusqu’à la fin du XIXe siècle.

2. Attribué à François Ligier (1755-après 1803)
Vue du tombeau des Scipions et de la cité de Tarragone
Lavis et aquarelle - 29 x 43 cm
Paris, bibliothèque de l’Institut National de l’Art,
collection Jacques Doucet
© D. R.

Souvent citée comme exemple, la personnalité d’Alexandre de Laborde mérite d’être mieux connue et étudiée ; sa vie trépidante, sa curiosité insatiable et son apport historique ne se résume pas à cette seule publication. Attaché à l’Ambassade de France à Madrid en 1800, auditeur au Conseil d’Etat, directeur des services des Ponts et Chaussées, préfet de la Seine sous Louis-Philippe, il incarne au plus haut point la notion de patrimoine et de sa diffusion [4]. Avec ses contemporains de l’époque néoclassique, il admire profondément la centralisation et les techniques de l’Empire romain. La rigueur et la fidélité des gravures des antiquités espagnoles, des ponts et aqueducs servent encore aux archéologues et aux médiévistes pour connaître l’état de ces monuments en 1800, avant les transformations, et parfois les destructions, qui ont suivi. Dans le catalogue de l’exposition, ce sont d’ailleurs les conservateurs des différents sites qui ont écrit les notices des œuvres. Les autres essais, très documentés et passionnants à lire, mettent en lumière les sources utilisées, tant pour le texte que pour les images (dont plusieurs plagiats dans le cas des architectures musulmanes), les comparent aux autres « voyages littéraires » antérieurs et postérieurs, et expliquent les enjeux politiques et les rivalités de la publication. Concernant les dessins, très rarement signés, plusieurs ensembles cohérents ont été constitués et distribués entre les différents collaborateurs connus. On se permettra d’apporter une précision : l’anonyme Six, sans biographie, ni dates, doit être identifié avec Benjamin Zix [5].

Dans les guides anglais et français de la fin du XVIIIe siècle, la péninsule ibérique était décrite comme une terre orientale, mystérieuse et sombre. Par l’image, les Voyages démystifiaient cette conception et réintégraient l’Espagne dans l’histoire de l’Europe, tel un pont entre l’Orient et l’Occident, révélant son passé romain et médiéval, au même titre que les constructions arabes [6]. Paradoxalement, ils donnaient aussi de ce pays une image singulière, romantique et fondamentalement pittoresque, déconnectée des grands bouleversements industriels et sociaux du Continent, qui restera vivace très longtemps, suscitant alors de nombreuses vocations de touristes.

Commissaires : Francesc Quilez et Jordi Casanovas

local/cache-vignettes/L115xH157/Couverture_Laborde-bf487.jpgEl viatge a Espanya d’Alexandre de Laborde (1806-1820), dibuixos preparatoris, catalogue en catalan, avec traductions en castillan, en anglais et en français, 312 p., 30 €, ISBN : 84-8043-161-X.

Site internet du MNAC

Pour une synthèse sur les récits illustrés de voyages pittoresques publiés en France entre 1770 et 1855, voir theses.enc.sorbonne.fr/document96.html-24k


Michel de Piles, samedi 12 août 2006


Notes

[1] Laborde lui-même a exécuté de nombreux croquis. Vivant Denon, en guest-star, fournit deux dessins.

[2] Le fond complet est reproduit à la fin du catalogue.

[3] Il a publié un Voyage pittoresque en Autriche (1821-1822), une Description des Nouveaux Jardins de France, Les Monuments de la France, et Versailles ancien et moderne, commandé par Louis-Philippe.

[4] Si l’INHA a prêté ses dessins, on ne relève qu’une seule participation d’un français pour les textes, doctorant à la faculté de Montpellier. Ce qui n’a pas permit d’approfondir l’influence de ces volumes, par exemple sur Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du baron Taylor et Charles Nodier. Lee XIXe français n’est-il pas irrigué, tout au long du siècle, par l’Espagne ?

[5] Comme le confirme un dessin dans l’exposition, le Tombeau du Cid à Burgos (n°71). Zix accompagnait Denon sur ce lieu même, au cours de l’hiver 1808-1809-, lorsque celui-ci fit ouvrir le tombeau et tira de l’évènement une aquarelle (musée de Strasbourg).

[6] Dans l’ensemble, l’art baroque que Laborde appelait « le mauvais goût » est peu évoqué. La peinture du Siècle d’or à droit à quelques reproductions et des biographies de peintres sont tirées de Lebrun et Ceán Bemúdez.



Tip A Friend  Envoyer par email
imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Pierre-Victor Galland. Un Tiepolo français au XIXe siècle

Article suivant dans Expositions : Girolamo Romanino : un pittore in rivolta nel Rinascimento italiano