
1. Florent-Fidèle-Constant Bourgeois de Castelet
Vue de Barcelone depuis Montjuïch, 1803
Aquarelle - 28,7 x 42,7 cm
Barcelone, Archives historiques de la ville de Barcelone
© D. R.
Il y a deux cents ans, paraissait le premier volume du Voyage pittoresque et historique de l’Espagne d’Alexandre de Laborde (Paris, Pierre Didot l’Aîné, 1806-1820) qui, avec sa version pratique, l’Itinéraire descriptif de l’Espagne (Paris, Firmin Didot père et fils, 1807), a révolutionné le genre de la littérature de voyages. Basé sur une conception encyclopédique, à la fois scientifique, historique et artistique, cet inventaire patrimonial comprend 349 illustrations. Soutenu par le roi d’Espagne, par le Prince de la Paix Manuel Godoy et le gouvernement français, Laborde parcourt l’Espagne entre 1796 et 1806, aidé d’une équipe de vingt et un artistes parmi lesquels Jacques Moulinier, François Ligier, Florent-Fidèle-Constant Bourgeois de Castelet, Jean Lubin Vauzelle [1]. À partir du matériel graphique récolté sur place, pas moins de trente graveurs parisiens ont réalisé les planches. L’invasion napoléonienne en 1808, puis de graves problèmes financiers, et enfin la chute de l’Empire ont reporté la fin de l’entreprise jusqu’en 1820.
Le musée de Barcelone célèbre ce bicentenaire par la réunion de soixante et onze dessins préparatoires aux planches des quatre volumes. S’il y a de simples ébauches, la plupart sont très achevés, exécutés au lavis ou à l’aquarelle, alliant précisions topographiques et qualités artistiques. Dans le parcours, se succèdent des vues panoramiques de Barcelone (ill. 1), des relevés des ruines de Tarragone (ill. 2), de Mérida et de Sagonte, des paysages des monastères de Montserrat et de Poblet ; le sud du pays est évoqué par les des panorama de villes (Vue de Tolède), des représentations des bâtiments arabes et chrétiens (Vue de l’Intérieur de la Cathédrale de Valence)... Trente-huit feuilles sont tirées du fonds Laborde du MNAC, acquis en 1958 [2], d’autres proviennent de la bibliothèque Doucet à l’INHA [3], des archives historiques de la ville de Barcelone et de collections particulières. La dernière vitrine rassemble les différentes éditions et les nombreuses traductions de l’ouvrage, utilisées jusqu’à la fin du XIXe siècle.

2. Attribué à François Ligier (1755-après 1803)
Vue du tombeau des Scipions et de la cité de Tarragone
Lavis et aquarelle - 29 x 43 cm
Paris, bibliothèque de l’Institut National de l’Art,
collection Jacques Doucet
© D. R.
Souvent citée comme exemple, la personnalité d’Alexandre de Laborde mérite d’être mieux connue et étudiée ; sa vie trépidante, sa curiosité insatiable et son apport historique ne se résume pas à cette seule publication. Attaché à l’Ambassade de France à Madrid en 1800, auditeur au Conseil d’Etat, directeur des services des Ponts et Chaussées, préfet de la Seine sous Louis-Philippe, il incarne au plus haut point la notion de patrimoine et de sa diffusion [4]. Avec ses contemporains de l’époque néoclassique, il admire profondément la centralisation et les techniques de l’Empire romain. La rigueur et la fidélité des gravures des antiquités espagnoles, des ponts et aqueducs servent encore aux archéologues et aux médiévistes pour connaître l’état de ces monuments en 1800, avant les transformations, et parfois les destructions, qui ont suivi. Dans le catalogue de l’exposition, ce sont d’ailleurs les conservateurs des différents sites qui ont écrit les notices des œuvres. Les autres essais, très documentés et passionnants à lire, mettent en lumière les sources utilisées, tant pour le texte que pour les images (dont plusieurs plagiats dans le cas des architectures musulmanes), les comparent aux autres « voyages littéraires » antérieurs et postérieurs, et expliquent les enjeux politiques et les rivalités de la publication. Concernant les dessins, très rarement signés, plusieurs ensembles cohérents ont été constitués et distribués entre les différents collaborateurs connus. On se permettra d’apporter une précision : l’anonyme Six, sans biographie, ni dates, doit être identifié avec Benjamin Zix [5].
Dans les guides anglais et français de la fin du XVIIIe siècle, la péninsule ibérique était décrite comme une terre orientale, mystérieuse et sombre. Par l’image, les Voyages démystifiaient cette conception et réintégraient l’Espagne dans l’histoire de l’Europe, tel un pont entre l’Orient et l’Occident, révélant son passé romain et médiéval, au même titre que les constructions arabes [6]. Paradoxalement, ils donnaient aussi de ce pays une image singulière, romantique et fondamentalement pittoresque, déconnectée des grands bouleversements industriels et sociaux du Continent, qui restera vivace très longtemps, suscitant alors de nombreuses vocations de touristes.
Commissaires : Francesc Quilez et Jordi Casanovas
El viatge a Espanya d’Alexandre de Laborde (1806-1820), dibuixos preparatoris, catalogue en catalan, avec traductions en castillan, en anglais et en français, 312 p., 30 €, ISBN : 84-8043-161-X.
Pour une synthèse sur les récits illustrés de voyages pittoresques publiés en France entre 1770 et 1855, voir theses.enc.sorbonne.fr/document96.html-24k
