Le Théâtre des Passions (1697-1759). Cléopâtre, Médée, Iphigénie...


Nantes, Musée des Beaux-Arts, du 11 février au 22 mai 2011.

L’exposition, qui se termine là où commençait celle de Marseille consacrée à la théâtralité dans l’art pictural (voir l’article), se concentre sur un moment précis de l’histoire de la peinture française et sur quelques artistes bien identifiés. Elle ne cherche pas tant à examiner l’influence du théâtre sur la peinture dans la première moitié du XVIIIe siècle qu’à montrer comment ces deux arts s’appuient, parallèlement et en se répondant mutuellement, sur de mêmes modèles d’expression des passions dus autant aux peintres qui les ont précédés (Poussin et Charles Le Brun notamment) qu’aux répertoires gravés montrant les positions des mains en fonction des sentiments. Dans son essai, Mark Ledbury montre clairement que la peinture, à cette époque, va beaucoup plus loin que le théâtre dans le spectaculaire en inventant parfois des scènes qui n’étaient pas explicitement décrites dans les pièces qu’elles interprètent.

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1. Michel-Ange Sodtz (1705-1764)
Chrysès, 1737-1740
Marbre - 66,5 x 44,5 x 33 cm
Lyon, Palais Saint-Pierre,
Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts
Photo : Didier Rykner

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2. Exposition Le Théâtre des Passions
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Au premier plan : Cléopâtre mourant par François Barois (Louvre)
Photo : Didier Rykner

Les peintres dont il est question ici sont au nombre de quatre : Antoine et Charles Coypel, Jean-François de Troy et Carle van Loo. Ce choix volontaire, qui n’est tempéré que par l’introduction de quelques sculptures par François Barois ou Michel-Ange Slodtz (ill. 1), est certainement trop restrictif. Il aurait pu faire place à des toiles de bien d’autres artistes, comme Nicolas Bertin ou François Lemoyne. Mais il présente l’avantage de ne pas disperser le propos et de l’approfondir en lui conservant une véritable cohérence. Il permet aussi de mieux comprendre ces artistes qui, s’ils ont été pour les trois premiers bien étudiés ces dernières années chacun par une monographie publiée par Arthéna, et pour le quatrième seulement par une exposition, restent finalement mal connus des amateurs et parfois encore sous-estimés. La réunion de leurs tableaux à Nantes peut se voir aussi comme autant de petites expositions-dossiers monographiques. Relativement peu d’œuvres donc, mais remarquablement exposées dans une belle scénographie (ill. 2) et avec d’heureux rapprochements entre les dessins, les peintures et les tapisseries.


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3. Antoine Coypel (1661-1722)
Enée et Anchise et Mort de Didon, vers 1714-1718
Huile sur toiles - 387 x 190 cm
Montpellier, Musée Fabre
Photo : Didier Rykner
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4. Manufacture des Gobelins
(atelier de haute lisse de Mathieu Monmerqué)
d’après Charles Coypel
La Destruction du Palais d’Armide, après 1737
Laine et soie - 424 x 680 cm
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Didier Rykner

Le catalogue est harmonieusement partagé entre les essais et les notices. Si le texte d’Adeline Collange-Perugi expose clairement le sujet en quelques pages, celui de Juliette Trey, qui partage avec elle le commissariat de l’exposition, et qui explique que la défense par les Coypel de la peinture d’histoire théâtrale passa largement par la tapisserie, est plein de redondances et aurait gagné à être mieux relu1. Outre le texte déjà évoqué de Mark Ledbury, Nicole Rouillé analyse l’iconographie de certains tableaux vue à travers le prisme de la gestuelle, tandis qu’Esther Bell étudie plus spécifiquement Charles Coypel, qui fut également auteur dramatique, une activité qu’il mena – pas toujours avec succès - conjointement à celle de peintre.


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5. Charles Coypel (1694-1752)
Roland et le mariage d’Angélique, 1733
Huile sur toile - 305 x 615 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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6. Charles Coypel (1694-1752)
Le Sommeil de Renaud, vers 1741
Huile sur toile - 328 x 630 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner

Présenté dans l’atrium du musée, le parcours commence avec Charles Le Brun et la Cléopâtre de Barois déjà citée (ill. 2). Deux des tableaux d’Antoine Coypel pour la Galerie d’Enée ont fait le voyage (ill. 3) présentés à côté de dessins préparatoires. Suivent plusieurs toiles du même artiste et de Jean-François de Troy, qui illustrent le « premier acte », consacré au renouveau de la peinture d’histoire au début du XVIIIe siècle. Ce n’est qu’ensuite qu’entre en scène le principal protagoniste de l’exposition, Charles Coypel. L’artiste est inégal, incontestablement moins doué que son père, bien qu’il soit capable de grandes réussites. Le Mobilier National a prêté plusieurs tapisseries mais c’est d’Amsterdam que vient sans doute la plus impressionnante, celle représentant La Destruction du Palais d’Armide (ill. 4) appartenant à la Tenture des Fragments d’Opéra. Deux de ses plus belles compositions, des cartons préparant des tapisseries appartenant à la même commande, naguère encore conservés en réserve au Musée de Nantes, ont été opportunément restaurés et réexposés, l’un il y a deux ou trois ans, et le second à l’occasion de cette exposition (ill. 5 et 6).


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7. Carle Van Loo (1707-1765)
Médée sur son char
Huile sur toile - 45,7 x 37,5 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner


Celle-ci se conclut sur une œuvre célèbre de Carle Van Loo, Portrait de Mlle Clairon en Médée (Berlin), absente mais évoquée par des dessins et des esquisses dont une en grisaille d’une remarquable qualité (ill. 7), conservée en collection particulière2. Datant de 1759, elle traduit les derniers feux d’un style qui ne survivra pas à l’avènement du néoclassicisme.

Commissariat général : Blandine Chavanne. Commissariat scientifique : Adeline Collange-Perugi et Juliette Trey.


Collectif, Le Théâtre des Passions (1697-1759). Cléopâtre, Médée, Iphigénie..., Editions Fage, 2011, 180 p., 28 €. ISBN : 9782849752197.

Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, 10, rue Georges Clémenceau, 44000 Nantes. Téléphone : +33 (0)2 51 17 45 00. Ouvert tous les jours sauf mardi de 10 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 20 h. Tarif : 6 € (réduit : 3,60 €).


Didier Rykner, dimanche 27 mars 2011


Notes

1On n’exerce pas une protection « à l’encontre de » quelqu’un, comme on peut le lire. Autre exemple : comment peut-on écrire : « ils ne pratiquèrent pas de prosélytisme [en] faveur [de la peinture d’histoire à sujet théâtral] mais cherchèrent à la défendre et à la favoriser » ? Qu’est-ce d’autre que la définition même du prosélytisme ?

2Signalons ici l’absence complète d’historique et de bibliographie des notices, très regrettable pour une publication scientifique.





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