Le roi et l’artiste. François Ier et Rosso Fiorentino


Château de Fontainebleau, du 23 mars au 24 juin 2013.

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1. Rosso Fiorentino (1494-1540)
d’après Michel-Ange
Léda et le cygne, après 1532
Pierre noire - 170,7 x 248,8 cm
Londres, Royal Academy of Arts
Photo : Royal Academy of Arts

Avant de nous attarder sur l’exposition du château de Fontainebleau et les œuvres qu’elle présente, on commencera cette recension en soulignant la qualité de son catalogue. A l’heure où tant de musées publient des ouvrages au mieux semblables à des actes de colloque, au pire évoquant davantage des albums d’images presque sans aucun contenu scientifique, il faut une fois de plus rappeler que les catalogues d’exposition ont un rôle précis : approfondir le sujet de l’exposition, et expliquer ce que sont les objets présentés et pourquoi ils ont été choisis, eux et pas d’autres, pour traiter ce sujet. Pour cela, nous n’avons encore rien vu de mieux que des essais, accompagnés de notices complètes, essentielles pour les objets peu connus ou inédits, nécessaires même pour les œuvres célèbres ne serait-ce que pour indiquer la raison de leur présence dans le traitement du thème. De ce point de vue, le catalogue est réellement exemplaire.

L’exposition elle-même est intelligemment construite et présente des objets majeurs. Deux d’entre eux sont particulièrement prestigieux, justifiant à eux seuls une visite à Fontainebleau. Le premier est la copie par Rosso (ill. 1) de la Léda de Michel-Ange1. Ce grand dessin, probablement exécuté d’après le carton original, est l’un des meilleurs reflets de ce tableau emporté en France pour être vendu à François Ier et aujourd’hui perdu. Le second est une tapisserie (ill. 2) faisant partie d’une série de six conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne, tissée dans les ateliers de Fontainebleau peu de temps après la mort de Rosso. Il est difficile d’imaginer tenture plus belle, avec ses fils de soie et d’argent, dans un état de conservation exceptionnel. Elle représente un des compartiments du mur sud de la galerie François Ier avec son décor peint et sculpté par et sous la direction de Rosso.


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2. Atelier de Fontainebleau
Claude Baldouin (actif entre 1540 et 1547)
d’après Rosso Fiorentino (1484-1540)
Le Combat des Centaures et des Lapithes, 1540-1550
Laine, soie, or et argent - 322 x 620 cm
Vienne, Kunsthistorisches Museum
Photo : Kunsthistorisches Museum
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3. Vue de la galerie François Ier
Photo : FMR

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4. D’après Rosso Fiorentino (1494-1540)
Moïse défendant les filles de Jéthro
Huile sur toile - 160 x 117 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : Archives Alinari, Florence

Car l’essentiel de l’exposition, qui s’intéresse à l’activité de Rosso à la cour de François Ier, entre 1530, date de son arrivée en France, et 1540, année de sa disparition, s’articule évidemment autour de cette galerie (ill. 3) qui n’avait aucun précédent comparable, même en Italie. Une telle exposition n’aurait pu se tenir nulle part ailleurs qu’à Fontainebleau.
La première section évoque rapidement, comme un prologue, Rosso avant son départ pour la France. C’est d’ailleurs en Italie qu’il réalisa la copie de la Léda. Le Musée des Offices a également prêté Moïse défendant les filles de Jéthro (ill. 4) que l’on pensait encore récemment être un original dont parlait Vasari, mais qui est aujourd’hui relégué au statut de copie ancienne, d’une excellente facture néanmoins. L’original aurait été offert à François Ier : peut-être le retrouvera-t-on un jour en France.

Pour qui connaîtrait mal l’histoire de la galerie François Ier, le catalogue fait magistralement le point des connaissances. L’intégralité de celle-ci est reproduite (ill. 5), de très nombreux dessins (ill. 6) et gravures permettent de comprendre à la fois son élaboration et les transformations qu’elle a pu connaître après la mort de Rosso. Son vocabulaire décoratif est d’une grande complexité, comme l’est son iconographie. D’une grande variété aussi malgré une impression d’homogénéité dans la composition des compartiments : rien n’est reproduit de manière identique d’une travée à l’autre. Par exemple, la salamandre en stuc doré, emblème de François Ier qui surplombe chaque scène peinte, est chaque fois différente. Si l’une des peintures murales (Danaë) fut peinte par Primatice, et si Jean Alaux repeignit au XIXe siècle entièrement la Nymphe de Fontainebleau, le reste du décor, y compris les stucs, est entièrement sorti de l’esprit de Rosso, aidé par de nombreux artistes de son atelier dont beaucoup ne sont plus aujourd’hui que des noms tirés des archives.


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5. Rosso Fiorentino (1494-1540)
L’Éléphant fleurdelisé
Galerie François Ier, travée VI, paroi nord
Photo : RMN-GP/G. Blot
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5. René Boyvin (vers 1525-vers 1580)
d’après Rosso Fiorentino (1494-1540)
L’ignorance chassée, vers 1550
Bruin - 33,4 x 46,9 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/R.-G. Ojéda

La galerie, ses peintures mais surtout son décor sculpté furent largement diffusés par la gravure dès la mort de Rosso. Le catalogue rappelle que deux ateliers de gravure se chargèrent de cette traduction par l’estampe. D’une part, des aquafortistes, actifs à Fontainebleau, parmi lesquels les plus notables sont Antonio Fantuzzi et un graveur anonyme surnommé le Maître I♀V, d’autre part des burinistes travaillant à Paris dans un atelier dirigé par Pierre Milan, rejoint ensuite par René Boyvin qui ouvrit plus tard son propre atelier. Tous fractionnent les compositions pour n’en retenir que certaines parties ; seuls les burinistes reproduisent parfois les encadrements de stuc dans leur intégralité mais ils substituent alors systématiquement un paysage à la scène peinte par Rosso. Il n’y eut ainsi aucune reproduction de l’ensemble de la galerie par l’estampe.


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7. Atelier parisien
Panneau de vitrail à l’emblème
de François Ier
, 1544
Grisaille et verre de couleur - 94 x 65 cm
Écouen, Musée national de la Renaissance
Photo : RMN-GP/G. Blot
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8. Atelier français
Écu d’Henri II, vers 1550
Fer repoussé, ciselé, damasquiné d’or
et d’argent, cuir - 62 x 44 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/J.- G. Berizzi

Ceci explique peut-être en partie que sa postérité ne fut pas celle que l’on attendrait. Ce sujet est traité dans un essai de Magali Bélime-Droguet, qui explique qu’en France, aucune galerie ne réutilisa de manière comparable les fresques et les stucs. Elle cite (et reproduit) à Rome la Galleria degli Stucchi du Palazzo Capodiferro-Spada à Rome de Giulio Mazzoni dont l’apparence semble effectivement directement influencée par la galerie François Ier. Mais à Oiron, la galerie, également marquée par l’exemple bellifontain, est entièrement peinte, sans stucs.
Les motifs décoratifs eurent également un impact sur les arts décoratifs : des exemples de reliures, d’émaux, de vitraux (ill. 7) ou même d’armes d’apparat (ill. 8) sont également présentés dans l’exposition, tandis que des dessins de Rosso et de Léonard Thiry, des estampes de Pierre Milan et René Boyvin évoquent l’orfèvrerie dont plus aucun exemple de ce temps n’a survécu.

L’Italie a rarement été aussi présente en France qu’à l’époque de François Ier mais, paradoxalement, ce sont ces artistes italiens qui ont créé une forme d’art qui resta essentiellement française. C’est un des enseignements de cette très belle exposition que les visiteurs du prochain festival de l’histoire de l’art pourront venir admirer.

Commissaires : Thierry Crépin-Leblond et Vincent Droguet.

Sous la direction de Thierry Crépin-Leblond et Vindent Droguet, Le Roi et l’artiste. François Ier et Rosso Fiorentino, 2013, RMN-GP, 232 p., 39 €. ISBN : 9782711859962.


Informations pratiques : Fontainebleau, Château, 77300 Fontainebleau. Tél : + 33 (0)1 60 71 50 70. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h 30 à 18 h. Tarif : 11 € (plein), 9 € (réduit). Site internet.


Didier Rykner, dimanche 26 mai 2013


Notes

1Et non, bien sûr, Léonard de Vinci comme nous l’avions écrit (la légende était bonne).





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