Le « Premier Versailles » ressuscité par Thomas Hedin


Les jardins de Versailles, arpentés par les amoureux de sculptures, envahis par les foules lors des Grandes Eaux, ont-ils livré tous leurs mystères ? Tant d’excellents écrits, comme celui d’Alexandre Maral aux éditions Faton, 2013, Le Versailles de Louis XIV. Un palais pour la sculpture, pourraient le laisser penser.

Un historien d’art renommé venu d’outre-Atlantique, le professeur Thomas Hedin, qui enseigna des décennies à l’Université de Duluth dans le Minnesota, a consacré l’essentiel de ses recherches aux jardins de Versailles. Sur eux, il nous apporte un regard neuf, érudit mais accessible parce que jamais déconnecté d’un contexte qu’il approfondit, plongeant au cœur d’une création qui n’a cessé de se renouveler sous le règne du Grand Roi. Ses essais, aussi stimulants que passionnants, publiés tantôt dans sa langue maternelle dans des revues que nous risquerions d’ignorer, tantôt traduits en français, s’enrichissent et se complètent les uns les autres.

C’est en particulier aux jardins de ce « Premier Versailles » que s’est attaché Hedin depuis 2001, jardins conçus par André Le Nôtre dans les années 1661-1668, lieu de plaisir et de fêtes joyeuses comme l’exprima si bien Madeleine de Scudéry : « Tout y rit, tout y plaît, tout y porte à la joie et marque la grandeur du Maître ». S’attachant d’abord à l’axe sud-nord depuis la première Orangerie jusqu’au bassin du Dragon, il lui a consacré trois gros articles dont nous voulons souligner ce qui en fait la nouveauté et l’originalité, le dernier venant de paraître le mois dernier. L’axe est-ouest est en préparation.


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1. Louis Lerambert (1620-1670)
L’Amour tirant à l’arc, 1667
Avant restauration
Plomb - H. 126,5 cm
Versailles, Musée des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : Françoise de la Moureyre
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Dans la revue Versalia (15, 2012, p. 173-193), il a publié en français un article sur l’élaboration de la zone méridionale, celle du « Jardin à fleurs » dont il a suivi avec une sorte de jubilation, pas à pas, les péripéties jusqu’alors fort peu connues (« Les premiers jardins de Louis XIV à Versailles. Autour de l’ « Amour » de Louis Lerambert »). Pour cela, il s’est appuyé, entre autres, sur une source rarement exploitée : les inventaires dressés entre 1665 et 1669 par l’ingénieur Denis Jolly du dispositif hydraulique et des cordons de tuyaux conduisant l’eau depuis les réservoirs vers les bassins ; ceux-ci transformèrent ce secteur en véritable « paradis aquatique » (le document lui servira aussi pour l’axe septentrional). Son récit est très vivant, et c’est avec un plaisir non déguisé qu’il analyse les qualités de la seule statue rescapée de cette zone, l’Amour tirant à l’arc, de la main d’un artiste qui lui est cher, Louis Lerambert (ill. 1).

En 2001, dans Art Bulletin, LXXXXIII, p. 651-685, il fit paraître son premier essai sur l’axe septentrional, « The Petite Commande of 1664 : Burlesque in the Gardens of Versailles ». Cet essai enthousiasma l’ancien président de la Société des Amis de Versailles, Olivier de Rohan, qui décida d’en offrir, une traduction en français qu’il assuma lui-même sous le titre : « La petite commande de 1664 : apparition du burlesque dans les jardins de Versailles », parue dans la revue Versalia (7, 2004, p. 74-111). Les idées totalement neuves et originales que Hedin y proposait et défendait sont, désormais, tenues pour acquises, au point qu’Alexandre Maral les a, à son tour, adoptées comme un fait acquis dans son ouvrage de 2013.


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2. Jean Le Pautre (1618-1682)
Faune,
gravure d’après la statue de Louis Lerambert, 1672
Collection particulière
Photo auteur : Françoise de la Moureyre
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3. François Chauveau (1613-1676)
Danseuse,
gravure d’après la statue de Louis Lerambert, 1675
Collection particulière
Photo : Françoise de la Moureyre
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Qu’est-ce que cette « Petite Commande » ? Hedin se penche sur huit statues en pierre dues aux ciseaux de Louis Lerambert et de Philippe de Buyster : des satyres et des dryades, qui se déployèrent à partir de 1664 autour du bassin du Rondeau ; transportées plus tard dans les jardins parisiens du Palais Royal, elles se sont détériorées et n’ont pas survécu, mais on les connaît grâce aux représentations gravées très précises que donnèrent pour chacune d’elles Jean Le Pautre (1672) (ill. 2) et François Chauveau (1675) (ill. 3) ; elles sont par ailleurs montrées in situ dans une gravure du bassin du Dragon par Israël Silvestre (1676) et une peinture du même lieu par un suiveur de Van der Meulen (ill. 4).


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4. Atelier d’Adam-François Van der Meulen
Partie nord des jardins de Versailles avec les statues
de la Petite Commande
, 1674
Huile sur toile
Collection particulière (non localisée)
Photo : Droits réservés
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Hedin a imaginé de donner à ce programme le nom de « Petite Commande », en écho à l’ambitieux programme en marbre de 1674 comprenant vingt-quatre statues et quatre groupes d’enlèvements, véritable cosmogonie à symbolique solaire destinée au Parterre d’Eau, que Francastel avait jadis nommée « Grande Commande » (La Sculpture de Versailles, éd. Morancé, 1930).

Dans la « Petite Commande », Hedin argumente l’idée, neuve, que cette suite de satyres et de dryades ne furent autres qu’une joyeuse mascarade imaginée par les frères Perrault : Charles qui était l’un des tout premiers membres de la Petite Académie où s’élaboraient les programmes et aussi son secrétaire, et son frère Claude le médecin qui mettait en forme ses idées dans des croquis que les deux sculpteurs surent traduire et développer. Cette mascarade, dans laquelle une théorie de statues parodiaient avec irrévérence les grands modèles consacrés de l’Antiquité et de la Renaissance, est révélatrice d’un genre à la mode dit « burlesque » chéri par les deux frères, qui convenait particulièrement à ce lieu de plaisirs qu’était alors Versailles. Ce genre, d’origine italienne, qui signifie ridicule ou raillerie et qui consistait à se moquer des sujets réputés nobles, était depuis plusieurs années très en vogue dans les milieux littéraires parisiens. Hedin décrypte tous les traits et détails « burlesques », irrévérencieux, facétieux, qu’il décèle dans ces statues grâce aux fidèles gravures de Le Pautre et de Chauveau et que, seul, un public cultivé et rompu à ce double langage était à même de détecter pour son plus grand amusement.


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5. Bassin du Dragon
Sculptures en plomb par Tony Noël, 1889,
s’inspirant de celles de Gaspard et Balthazard Marsy, 1666-1667
Versailles, Jardins de Versailles
Photo : Françoise de la Moureyre
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Les deux derniers essais de Hedin ont été publiés dans l’excellente revue anglaise Studies in the History of Gardens and Designed Landscape, dont en France nous sommes insuffisamment familiers ; or cette revue ne cesse d’offrir des articles de qualité sur Versailles, comme par exemple ceux d’un autre remarquable historien d’art, Robert W. Berger. En mars 2016, Hedin y a fait paraître : « The Fountain of the Dragon : water, allegory, and burlesque in the gardens of Versailles » (vol. 36-4, p. 305-347). Résumant ce qu’il avait déjà écrit sur les premiers termes en pierre de dieux et de héros destinés à la zone méridionale, auxquels firent écho dans la zone septentrionale les huit statues de la « Petite Commande », il démontre que ce bassin du Dragon résultait lui aussi des idées pleines d’esprit des frères Perrault auxquelles Charles Le Brun, Premier peintre du roi, avait ajouté les siennes, régularisant la composition de neuf figures en plomb : au centre le dragon et, autour, quatre dauphins et quatre enfants chevauchant des cygnes, deux d’entre eux tirant des flèches pour tuer le dragon, les deux autres le fuyant. Toutes ces figures en plomb furent réalisées en 1666-1667 par les frères Marsy ; elles étaient très différentes de celles que nous voyons aujourd’hui (ill. 5) car, s’étant dégradées, elles furent refaites en 1889 par le sculpteur Tony Noël qui les dénatura. Hedin propose des sources savantes, littéraires et iconographiques, qui inspirèrent la composition de ce bassin.


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6. Jean-Baptiste Tuby (1635-1700)
et Étienne Le Hongre (1628-1690)
Bassin des Couronnes, 1669
Plomb
Versailles, Jardins de Versailles
Photo : Françoise de la Moureyre
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7. François Girardon (1628-1715)
La Pyramide, 1669-1671
Plomb
Versailles, Jardins de Versailles
Photo : Françoise de la Moureyre
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8. Bassin des Bains de Diane, 1669-1671
Marbre et plomb
Versailles, Jardins de Versailles
Photo : Françoise de la Moureyre
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9. François Girardon (1628-1715)
Bain de Diane, 1669-1671
Bas relief en plomb
Versailles, Jardins de Versailles
Photo : Françoise de la Moureyre
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Son dernier essai, « The northern axis : discovery in the gardens of the Premier Versailles » (vol. 37, 5 avril 2017, p. 1-40) apporte une conclusion à l’étude de l’axe nord-sud en y intégrant le bassin de la Sirène, les deux bassins des Couronnes (ill. 6), la Pyramide (ill. 7), le Bain de Diane (ill. 8 et 9), l’Allée d’Eau avec les 7 petites fontaines de trois enfants, chacune répétée en vis à vis de l’autre côté de l’allée (ill. 10 et 11), qui s’ajoutent à la Grotte, aux huit satyres et dryades de la Petite Commande et au bassin du Dragon (ill. 12). Pour dater chacun de ces éléments, les inventaires de l’ingénieur hydraulicien Jolly lui permettent d’en suivre très précisément les échéances qu’il complète par des documents graphiques, les descriptions anciennes et les comptes des bâtiments. Il serait vain de vouloir résumer ici le déroulement de sa démonstration, étonnamment riche en considérations originales.


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10. Trois petits musiciens, 1684-1688
Groupe en bronze d’après le groupe en plomb
de Louis Lerambert, 1668-1670
Versailles, Jardins de Versailles, Allée d’Eau
Photo : Françoise de la Moureyre
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11. Trois petits satyres, 1684-1688
Groupe en bronze d’après le groupe en plomb
de Pierre I Legros, 1668-1670
Versailles, Jardins de Versailles, Allée d’Eau
Photo : Françoise de la Moureyre
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12. Étienne Allegrain (1644-1736)
La Promenade de Louis XIV à Versailles
devant le parterre nord
(détail)
Huile sur toile, vers 1688
Versailles, Musée des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : Françoise de la Moureyre
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Cet axe nord, il le qualifie de « Perrault country », et démontre que c’est aux frères Perrault, débordant d’imagination et de culture, que reviennent non seulement l’idée de la Petite Commande et du bassin du Dragon, mais aussi la genèse de la Grotte de Téthys, du Bain de Diane et de l’Allée d’Eau. Claude aurait aussi probablement donné le dessin de la Pyramide (idée émise par Gerold Weber), et peut-être celui du bassin de la Sirène. En revanche la figuration des bassins des Couronnes est de Charles Le Brun. En outre, c’est Le Brun qui a formalisé les croquis et les idées des Perrault et organisé la disposition de ces éléments, les rendant propres à être traduits en sculptures. Hedin pense que la Pyramide, le Bain de Diane et les fontaines de l’Allée d’Eau résultent d’une vision globale de Claude Perrault et constituent un « triumvirat ».

Toutes ces idées aussi séduisantes qu’intelligentes émises par les Perrault, Claude en particulier, étaient discutées et affinées dans les rencontres hebdomadaires de la Petite Académie où se retrouvaient ses membres ainsi que Le Brun, Le Nôtre, Colbert et le roi, les sculpteurs y jouant certainement aussi un rôle consultatif important.


Françoise de la Moureyre, lundi 22 mai 2017





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