Le point sur l’affaire Henri Martin


Alors qu’il ne reste plus qu’une petite semaine avant la vente du cycle de tableaux d’Henri Martin à Londres (voir nos articles du 29 mai, du 3 juin et du 10 juin 2008), le scandale commence à être médiatisé. Lundi 16 juin, Libération , La Dépêche et Le Midi Libre lui ont consacré un article tandis que France 3 Languedoc-Roussillon1 a interviewé le directeur de la Chambre de commerce et d’industrie de Béziers, Bernard Mattivi. Ce reportage montrait, comme nous l’avons déjà dit, que cet édifice est riche de décors peints par divers artistes. Ces ensembles sont liés entre-eux par l’iconographie et le fait qu’il s’agit de commandes passées à la même époque. La disparition de l’un d’eux est préjudiciable à la compréhension globale et au sens de l’ensemble et du bâtiment.Il est par ailleurs regrettable que la parole ne soit donnée qu’à la seule CCI.

Cet article se propose de faire ici le point sur la situation et sur les différents acteurs en présence :

- Christie’s : il serait faux de prétendre que la maison de vente a caché l’origine de ce cycle puisque celle-ci est explicitement décrite dans le catalogue. En revanche, pour obtenir le certificat d’authenticité à Cyrille Martin, le petit-fils de l’artiste, Christie’s a affirmé ignorer la provenance. Il semble donc que l’auctioneer a été trompé par la Chambre de commerce et d’industrie et l’intermédiaire qui lui a apporté l’affaire. En revanche, lorsque l’origine a été connue, le détenteur des droits moraux n’en a pas été informé. La vraie question est maintenant de savoir si la demande d’exportation comportait la mention de cette provenance. Probablement non, mais le ministère de la Culture refuse de nous répondre à ce sujet.

- La Chambre de commerce et d’industrie : elle se comporte comme un simple marchand de biens, sans aucun souci du patrimoine qu’elle conserve. Elle est passée par un intermédiaire qui a caché, au moins au début, l’origine de ce cycle. Il s’agit bien en effet, contrairement à ce qu’elle prétend (voir l’article du Midi-Libre), de tableaux conçus comme faisant partie d’un ensemble. Luce Barlangue, qui a participé au catalogue de l’exposition Henri Martin actuellement organisée à Cahors, confirme que l’artiste, dans un de ses courriers, parle bien d’un « décor » et non de tableaux. Elle nous signale également que dans L’Eclair du 17 mai 1933, il est question de panneaux décoratifs. Il y a de la mauvaise foi à continuer à nier qu’il s’agit d’un cycle. La question reste ouverte de savoir s’ils avaient le droit de vendre et, dans l’affirmative, s’ils pouvaient passer par un intermédiaire ou s’ils devaient s’adresser à l’administration des Domaines, seule habilité à vendre les objets publics après une procédure de déclassement.

- Le Musée d’Orsay : celui-ci ne peut être accusé d’avoir autorisé la sortie du territoire, puisqu’il n’avait apparemment pas été informé qu’il s’agissait d’un ensemble provenant d’un bâtiment public. Orsay possède déjà de nombreuses œuvres d’Henri Martin, les musées français également. Proposer de classer comme trésors nationaux des tableaux de ce peintre n’était pas pour Orsay, et fort logiquement, une priorité. La date tardive de 1932 a aussi joué dans ce sens, 1914 constituant la limite chronologique de ce musée.

- Cyrille Martin : le petit-fils de l’artiste s’est clairement exprimé contre ce démantèlement du décor en invoquant son droit moral. La dénaturation de l’œuvre d’Henri Martin, hors de son contexte d’origine, est en effet indiscutable. On ne voit pas comment Christie’s pourrait ignorer son opposition.

- Le Ministère de la Culture : sa responsabilité est lourdement engagée. D’abord pour ne pas avoir protégé cet ensemble, qui aurait dû être au moins inscrit, sinon classé Monument Historique (il est encore temps d’agir et de classer tous les autres décors de la Chambre de Commerce de Béziers). Ensuite, parce qu’une fois le scandale révélé, on aurait attendu deux choses du Ministère : qu’il examine toutes les possibilités de s’opposer à cette exportation et à cette vente en s’interrogeant notamment sur leur conformité et leur légalité, et qu’il s’exprime clairement sur l’affaire. Son silence, une nouvelle fois, est assourdissant et incompréhensible.

On peut maintenant s’interroger sur la suite. Christie’s passera-t-elle outre à la volonté de Cyrille Martin ? La Région Languedoc-Roussillon, récemment saisie de l’affaire, interviendra-t-elle, et comment ? Le ministère de la Culture va-t-il enfin se réveiller et faire son travail ? Christine Albanel, qui devait inaugurer la grande exposition monographique sur Martin à Cahors, déclarée exposition d’intérêt national 2008, n’est finalement pas venue. C’est dommage. Elle y aurait été mieux informé de l’intérêt du peintre et de cette question urgente. Affaire à suivre.


Didier Rykner, mercredi 18 juin 2008


Notes

1Lien vers le reportage de France 3 Languedoc Roussillon (il faut aller à la date du 16 juin, le reportage commence à environ 13’ 50’’ ; il ne sera plus consultable dans quelques jours). On y voit l’intérieur de la CCI, et les nombreux tableaux qui s’y trouvent encore (mais pour combien de temps ?). Le directeur tente de se justifier avec les arguments qu’il peut : « la somme vient compenser [...] notamment les 10 millions d’euros sur l’aéroport » : vendre le patrimoine artistique pour réaliser un aéroport, voilà une curieuse manière de considérer le développement économique ; à ce compte, pourquoi ne pas vendre les œuvres des musées pour construire des autoroutes ? Le directeur ose ensuite affirmer sans rire que : « bien entendu il y aura une partie de cet argent là qui sera consacré à la restauration du patrimoine que nous avons encore à l’intérieur de la Chambre du commerce et d’industrie » Pour pouvoir le vendre plus cher ensuite, sans doute. On apprend enfin de la bouche du commentateur que : « les grands formats contrarient les projets de réaménagement des locaux devenus aujourd’hui vétustes » et le directeur affirme que « les tableaux ne rentrent plus dans les pièces concernées » La CCI ne se contente donc pas de vendre les tableaux. Elle dénature également l’architecture du bâtiment. En toute bonne conscience. Nul doute que, si rien n’est fait, tout le reste du patrimoine passera à l’encan.





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