Le patrimoine de l’Ecole des beaux-arts : un défi pour son prochain directeur


Henri-Claude Cousseau partant à la retraite, l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts aura bientôt un nouveau directeur. Si la liste des six candidats encore en lice écarte la crainte d’une nomination purement politique comme à Versailles (tous gravitent dans le champ de la culture), on peut néanmoins être légitimement inquiet sur les critères qui présideront à la décision finale. L’Ecole des beaux-arts est un établissement d’enseignement, cela va sans dire ; elle est aussi, et cet aspect ne doit surtout pas être oublié, un lieu patrimonial majeur de la capitale. Or, celui-ci est en danger.
Sans remonter à l’année 1968 où les collections de plâtre ont été très malmenées par le vandalisme estudiantin, il suffit de se promener dans les bâtiments pour constater l’état désastreux de ces derniers et d’une partie des œuvres qu’ils conservent.


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1. Cour vitrée de l’Ecole nationale
supérieure des beaux-arts
après restauration (état juillet 2009)
Photo : Didier Rykner
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2. Cour vitrée de l’Ensba
Etat octobre 2011
Photo : Didier Rykner

Certes, la cour vitrée a été restaurée par l’architecte en chef des monuments historiques Benjamin Mouton (ill. 1). Mais, déjà, les peintures s’écaillent (ill. 2) et l’on peut douter de la pérennité de cette restauration. Et à quoi cela a-t-il servi, puisqu’on la transforme en une salle des fêtes mise en location sans considération de sa fragilité. S’y succèdent à un rythme effréné défilés de mode et diverses manifestations commerciales au profit de marques à la mode. L’installation régulière de podiums ou d’autres équipements lourds (notamment pour servir à l’éclairage, à la sonorisation ou à la climatisation) détériore inexorablement ce lieu. Le sol, récemment restauré, est par endroit déjà cassé, tandis que la cour principale est défoncée régulièrement par les véhicules apportant ces différents matériels.


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3. Cour vitrée de l’Ensba
état ancien d’après une vieille carte postale

Or, la cour vitrée a été créée par Duban pour abriter une collection exceptionnelle de moulages en plâtre (ill. 3) où l’on pouvait voir notamment trois colonnes du Parthénon reconstituées. Une grande partie de ces moulages existe encore, et certains sont conservés à Versailles, dans les écuries. Le nouveau directeur devra non seulement faire cesser l’utilisation de cette cour pour des usages qui la détériorent, il faudra aussi qu’il ait un projet pour le retour des plâtres et la restitution de la cour vitrée dans son aspect d’origine.


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4. Cassure récente d’un doigt sur un moulage
de la chapelle de l’Ensba
Etat novembre 2010
Photo : Didier Rykner
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5. L’Aurore d’après Michel-Ange
Paris, chapelle de l’Ensba
Etat novembre 2010
Photo : Didier Rykner

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4. Chapelle de l’Ensba
Etat mars 2009
Photo : Didier Rykner

La chapelle (ill. 4) elle-même est un endroit extraordinaire où l’on côtoie aussi bien les moulages des tombeaux des Médicis et de la Pietà de Michel-Ange que celui du Colleone de Verrochio, des portes du baptistère de Florence, ou encore une copie par Sigalon du Jugement dernier de la Sixtine... Son état est inquiétant, alors qu’elle aussi sert de salle de noces et banquets ce qui entraîne des dégâts sur les plâtres, faute de surveillance suffisante (ill. 5 et 6). On peut comprendre que l’Ecole ait besoin de revenus annexes et que la location de cet endroit lui en apporte une partie. Pour avoir à deux reprises dîné dans cette chapelle, nous avons pu constater qu’il n’est pas scandaleux de la louer ponctuellement, à condition que cela le soit dans des conditions de sécurité absolue, pas à n’importe qui et pour n’importe quoi. Le prochain directeur devra proposer un véritable projet pour restaurer et remettre à l’honneur cet endroit magique.


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7. Cour de l’Ensba
Octobre 2011
Photo : Didier Rykner
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8. Cour de l’Ensba avec l’Arc de Gaillon
d’après une carte postale ancienne

La cour de l’Ecole (ill. 7) a été mutilée il y a quelques années, par le renvoi imbécile de l’Arc de Gaillon qui la décorait (ill. 8) à Gaillon même, où l’impossibilité de le réinstaller dans les ruines du château a été rapidement évidente. S’il semble désormais difficile de l’y faire revenir (l’arc serait trop fragile…), il faudrait au moins y réinstaller un moulage qui rendrait à la composition architecturale l’aspect que lui avait donné Duban.


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9. Bâtiment de l’école d’architecture
illégal et défigurant la cour de l’Ensba
Photo : Didier Rykner
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10. Bâtiment de l’école d’architecture
illégal et défigurant la cour de l’Ensba
A gauche, vestiges de l’Hôtel de Torpanne
Photo : Didier Rykner

Mais le plus urgent est de supprimer le monstrueux bâtiment « provisoire » (ill. 9 et 10) qui défigure la cour depuis plus de quinze ans en toute illégalité (rappelons que l’Ecole des beaux-arts est un monument historique). Il s’agit d’une construction en dur abritant une école d’architecture. On se demande ce que peuvent produire des architectes ayant étudié dans une telle horreur. Autre urgence : les arcades de l’Hôtel de Torpanne (ill. 11), chef-d’œuvre du XVIe siècle, sont dans un état de décrépitude avancé. Le nouveau directeur devra tout faire pour que ces vestiges soient restaurés, pour supprimer l’immonde bâtiment de l’école d’architecture et pour restituer à la cour de Duban son aspect d’origine.


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11. Vestiges de l’Hôtel de Torpanne du XVIe siècle
Cour de l’Ensba
Etat octobre 2011
Photo : Didier Rykner
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12. Ancien cloître ou cour du Mûrier
Paris, Ensba
Etat octobre 2011
Photo : Didier Rykner

Nous aurions pu parler de l’ancien cloître (ou cour du Mûrier), également en attente de travaux urgents (ill. 12), de l’amphithéâtre décoré par Paul Delaroche qui, s’il n’est pas menacé à court terme, devra aussi être restauré, de la collection de tableaux et de sculptures que l’on ne voit jamais ou presque malgré une politique d’exposition souvent remarquable mais qui mériterait d’attirer un public bien plus nombreux...
Le constat, malgré la restauration en cours des façades de l’hôtel de Chimay, malgré le mécénat de Jean Bonna (voir la brève du 21/1/05) et de l’association Le cabinet des amateurs de dessins de l’Ecole des Beaux-Arts (voir la brève du 15/5/06) ou malgré d’autres réussites incontestables comme la mise en ligne des collections (voir la brève du 2/5/08), est assez catastrophique. Quel que soit le prochain directeur, il devra avoir pris en compte l’aspect patrimonial dans son projet, et bénéficier du soutien financier du ministère de la Culture, son autorité de tutelle, qui a depuis trop longtemps négligé l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts.


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13. Soirée de la Fédération Française de l’Acier
dans la cour vitrée de l’Ensba
Mercredi 12 octobre 2011
Photo : D. R.
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14. Travaux d’aménagements pour la soirée
de la Fédération Française de l’Acier
Photo : D. R.

Mise à jour du 14 octobre 2011 : Voici deux vues récentes de la cour vitrée (ill. 13 et 14). On remarquera notamment les installations lourdes fixées au sol. Ce type d’aménagements provisoires (en réalité quasiment permanent tant ils sont fréquents) empêchent le retour des plâtres et abiment le monument. L’Ecole des Beaux-Arts n’est pas un salle de fêtes et banquets, c’est une école et un monument historique. Le Ministère de la Culture doit lui donner les moyens de fonctionner.


Didier Rykner, lundi 10 octobre 2011





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