Le musée du baroque romain à Ariccia


1. Ariccia
Vue de la ville prise du pont
Photo : Philipp Feiereisen

Les visiteurs de Rome ont tellement à voir dans la ville éternelle qu’ils ne pensent pas forcément à se rendre à Ariccia, une petite ville située à moins d’une heure de train au départ de la Stazione Termini (ill. 1). Ils ont tort, particulièrement ceux qui aiment le baroque. Car Ariccia, ville de résidence des Princes Chigi (famille dont fut issu le pape Alexandre VII), est un des fiefs du Bernin, qui prit en charge de nombreux chantiers et dirigea notamment la construction de l’église et d’une partie du Palazzo Chigi qui lui fait face. Si cet ensemble est malheureusement quelque peu pollué par la circulation automobile (un pont, construit au XIXe siècle, et l’escarpement des lieux en font une voie de passage obligée, et très fréquentée), il a tout de même belle allure.


2. Gian-Lorenzo Bernini (1598-1680)
Eglise de l’Assomption
Ariccia
Photo : D. R. (licence Creative Commons)

3. Palazzo Chigi
Ariccia
Photo : D. R. (licence Creative Commons)


Certes, l’église (ill. 2) ne figure pas parmi les plus importantes réalisations du Bernin. D’un format ovale, comme Saint-André-du-Quirinal, sa façade est sans conteste moins réussie. En revanche, la manière dont les deux petits palais qui la jouxtent se lovent autour d’elle est très originale. Le chœur est décoré d’une fresque de Guillaume Courtois (il Borgognone), peintre qui collabora fréquemment avec le Bernin (il est aussi l’auteur de la Crucifixion de saint André sur l’autel de Saint-André-du-Quirinal). Face à l’église, le Palais ne manque pas de majesté, avec son imposante façade (ill. 3). Depuis 1999, le rez-de-chaussée et le premier étage sont occupés par des appartements meublés par les Chigi, comprenant de nombreuses peintures, sculptures et objets d’art du Seicento, dont deux tableaux de Michele della Pace déposés par le grand collectionneur milanais Luigi Koelliker. La chapelle renferme un grand dessin à la sanguine peint directement sur le mur par le Bernin.


4. Giovanni Battista Gaulli,
dit il Baciccio (1639-1709)
La Force et la Charité, vers 1667
Huile sur toile - 99 x 74,5 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano



5. Andrea Pozzo (1642-1709)
Etude pour une coupole feinte
Huile sur toile - 77 x 76 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano

Le plus original, dans ce palais, est la présence depuis 1999 d’un tout nouveau musée, aujourd’hui riche de plus de 200 peintures issues de quatre donations. La première est celle de l’historien de l’art Maurizio Fagiolo dell’Arco, prématurément décédé en 2002. Il s’agissait de 48 œuvres du XVIIe siècle romain, essentiellement des esquisses et des portraits, ce qui a décidé de l’orientation du musée et de sa dénomination de Museo del Barocco Romano. Spécialiste notamment du Baciccio, Fagiolo dell’ Arco possédait pas moins de six tableaux de sa main dont une étude pour un écoinçon de la coupole de Sant’Agnese in Agone, sur la Piazza Navona (ill. 4). La collection compte aussi des œuvres d’autres suiveurs du Bernin et de Pierre de Cortone (Guillaume Courtois, Ludovico Gimignani, Ciro Ferri...), quatre Andrea Pozzo dont une rare étude de coupole feinte (ill. 5), un ravissant Sassoferrato, une Sainte Cécile inspirée d’une estampe d’après Raphaël et qui change un peu de ses innombrables madones, un Andrea Sacchi, un Pier Francesco Mola... Notons aussi dans cet ensemble plusieurs tableaux peints par des Français en Italie. Outre Guillaume Courtois (devenu cependant pleinement italien, au moins par son style), la collection possède un tableau de Jean Lemaire (artiste dont Maurizio Faggiolo dell’Arco a écrit la monographie), un Jacques Stella, une très bonne copie ancienne de L’Annonciation de Poussin (ill. 6), probablement due à un peintre de son entourage, et une Lamentation sur le Christ mort d’un artiste non identifié.


6. Entourage de Nicolas Poussin
L’Annonciation
Huile sur toile marouflée sur panneau - 44,5 x 38,6 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano



7. Peintre romain, première moitié du XVIIIe
Les anges présentant à la Vierge les
instruments de la Passion

Huile sur cuivre - 61 x 49 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano

La donation Fabrizio Lemme, effectuée l’année dernière, est venue donner une nouvelle dimension à ce musée. On lira l’interview que nous a donné le collectionneur pour savoir pourquoi et comment Ariccia a pu bénéficier d’une telle générosité qui élargit la collection du musée au XVIIIe siècle romain.
Comme Fabrizio Lemme l’explique, une partie des tableaux avaient été exposés à Paris ou publiés, en appendice, dans le catalogue de cette exposition au Louvre. Un ouvrage recensant l’intégralité des œuvres données à Ariccia, avec d’excellentes notices, est paru l’an dernier. On y découvre de nouvelles œuvres achetées depuis par le collectionneur, quelques rares changements d’attribution (par exemple, une Vierge avec les instruments de la Passion, n° 86 du répertoire de la fin, n’est plus donnée à Ludovico Mazzanti mais comme un anonyme romain du début du XVIIIe siècle ; ill. 7). Trois tableaux sortent du champ théorique du baroque romain et appartiennent au maniérisme : le Raffaelino Motta da Reggio (Saint Jérôme pénitent) qui ouvre le catalogue, et les deux Cavalier d’Arpin qui viennent rejoindre la très belle Arrestation du Christ sur cuivre déjà donné par Faggiolo dell’Arco.


8. Mattia Preti (1613-1699)
Campaspe, après 1661
Huile sur toile - 157 x 103 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano



9. Giacinto Brandi (1621-1691)
Saint André, vers 1670
Huile sur toile - 66,5 x 49 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano

Il serait trop long et fastidieux de citer tous les tableaux, et même tous les artistes représentés dans cette donation. Bornons nous à souligner les œuvres qui nous paraissent les plus importantes. Ainsi de la Campaspe de Mattia Preti (ill. 8), de l’ensemble d’esquisses par Giacinto Brandi (ill. 9), Lazzaro Baldi, Giuseppe Bartolomeo Chiari, Benedetto Luti, Placido Costanzi, Antonio Cavallucci... Citer ces noms, et bien d’autres, revient en fait à parler de presque tous les peintres actifs à Rome dans la seconde moitié du XVIIe et au XVIIIe siècle.
Une belle esquisse pour un décor de Saint-Pierre de Rome par Baccicio complète la représentation déjà conséquente de cet artiste ; une impressionnante Véronique sur le chemin du Calvaire (ill. 10) permet au musée de montrer un Carlo Maratta ; Corrado Giaquinto, un peintre originaire de Naples mais également actif à Rome, est représenté par deux esquisses dont un très beau Saint François de Paul traversant le détroit de Messine, Pompeo Batoni par un Saint Barthélémy et Giuseppe Cadès par deux esquisses.


10. Carlo Maratta (1625-1713)
Le Christ rencontre sainte Véronique
sur le chemin du Calvaire
, après 1656
Huile sur toile - 132 x 96 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano



11. Daniel Seiter (1649-1705)
Le Christ chez Marthe et Marie, vers 1682-1685
Huile sur toile - 74 x 60 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano

Les donations appellent les donations, dans une espèce d’émulation vertueuse. Pas plus tard que ce printemps, le musée s’est encore enrichi de deux nouvelles collections, celle de Renato Laschena, ancien président du conseil, offerte par sa veuve sur la suggestion de Fabrizio Lemme et celle d’Oresto Ferrari, historien d’art auteur notamment d’une imposante monographie consacrée à Luca Giordano. Toutes deux ont été publiés dans un catalogue édité à cette occasion et pour la réouverture du musée, avec son accrochage définitif, qui a eu lieu le 9 novembre dernier.
La collection Laschna comprend 14 peintures essentiellement du XVIIe siècle. On y trouve notamment une importante scène de peste par Mattia Preti, un autre Baciccio représentant Saint André et sa croix, deux grandes toiles de Giacinto Brandi et un Daniel Seiter (ill. 11), le premier tableau de cet artiste d’origine autrichienne et longtemps actif à Rome à entrer dans la collection.
La collection Ferrari (dix peintures et deux dessins) est dominée par un chef-d’œuvre de Michele Rocca, Le Massacre des Innocents (ill. 12) et deux paysages par Cornelis van Poelenburgh et Salvator Rosa. Un dessin de Luca Giordano, deux peintures vénitiennes anonymes ou deux esquisses napolitaines (Pietro Bardellino et Domenico Antonio Vaccaro) élargissent, avec le Salvator Rosa, le champ géographique du musée tout en le maintenant dans le domaine du baroque.
Notons deux autres donations de moindre importance : un Filippo Lauri et un Francesco Trevisani offerts par le galeriste Ferdinando Perretti avec un ensemble de 60 croquis de Giacomo Zoboli (1681-1767) ; un dessin de Marco Benefial offert le mois dernier par Vittorio Casale.


12. Michele Rocca (1666-1751)
Le Massacre des Innocents, vers 1735-1740
Huile sur toile - 56,7 x 142,5 cm
Ariccia, Museo del Barocco Romano
Photo : Museo del Barocco Romano



Il faut signaler le remarquable accrochage. Les salles ne sont pas très grandes ce qui s’accorde parfaitement avec la taille des tableaux, essentiellement des esquisses. Cela permet de les accrocher de manière assez serrée, dans une disposition qui évoque à la fois les palais italiens (comme la Galerie Spada, ou le Palazzo Pitti à Florence) et leur présentation dans les collections dont elles sont issues, tout en restant à échelle humaine, sans que cela soit écrasant pour le visiteur ni que cela diminue la possibilité d’isoler mentalement tel ou tel tableau. Chaque collection est exposée dans ses propres salles, maintenant ainsi la personnalité de ceux qui les ont réunies.
Un seul regret cependant : si le Palais Chigi renferme dans les appartements des bustes baroques, le Museo del Barocco ne comporte pour le moment aucune sculpture. Il faut espérer que cet aspect pourra à l’avenir se développer dans ce domaine, car il est difficile d’envisager le baroque sans l’art de la statuaire.

Multipliant les expositions, le Palazzo Chigi témoigne, sous l’impulsion de son directeur Francesco Petrucci (voir son interview), d’une vitalité remarquable. Cette activité encourage les donateurs qui se pressent pour offrir des œuvres dont ils savent qu’elles seront exposées et mises en valeur. Ariccia est devenu en quelques années une étape indispensable pour les amateurs de peinture baroque.

Site du Palazzo Chigi.

A lire, les trois catalogues du Museo del Barocco Romano :

Collectif, Il Museo del Barocco Romano. Le Collezioni Ferrari, Laschena ed altre donazioni a Palazzo Chigi in Ariccia, De Luca Editori d’Arte, 2008, 168 p., 25 €. ISBN : 978-88-8016-904-8.


Collectif, Il Museo del Barocco Romano. La Collezioni Lemme a Palazzo Chigi in Ariccia, De Luca Editori d’Arte, 2007, 288 p., 60 €. ISBN : 978-88-8016-825-6.

Ces deux ouvrages peuvent être acquis sur le site de l’éditeur.


Collectif, Pittura barocca romana, dal Cavalier d’Arpino a Fratel Pozzo. La collezione Fagiolo, Skira, 1999, 174 p., 30,99 €. ISBN : 88-8118-624-1.

Ce livre est soldé au prix de 7,75 € sur le site de l’éditeur.

English version


Didier Rykner, vendredi 28 novembre 2008



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