Géré par la Société du Vieux Montmartre créée en 1886, le Musée de Montmartre est installé depuis 1960 dans l’une des plus vieilles maisons de la butte (ill. 1), datant du XVIIe siècle, ancienne demeure de Claude Delarose, dit Rosimond, comédien ami de Molière et qui lui succéda dans ses principaux rôles. Il porte le label de Musée de France depuis 2003.
Les collections sont essentiellement historiques mais comportent également des œuvres d’art non négligeables : quelques tableaux dont un Maurice Utrillo acquis en 2008 [1] (ill. 2), des dessins (Steinlen, Léandre…), des sculptures (un buste de Gavarni par Denys Puech - ill. 3), des photographies, un ensemble de porcelaine de la manufacture de Clignancourt, plusieurs centaines d’affiches originales, etc. L’essentiel est entré par dons et par legs. On peut y voir également des dépôts de musées (Parce Domine d’Adolphe Willette) ou de particuliers (œuvres de Suzanne Valadon...). Le rapport d’audit dont nous parlerons ci-dessous constate que si les collections « apparaissent très hétérogènes en qualité, [elles] présentent un indéniable intérêt pour l’histoire de la Butte et rendent tout à fait légitime l’existence du musée ».

2. Maurice Utrillo (1883-1955)
Place Pigalle, 1910
Huile sur panneau - 69 x 87 cm
Paris, Musée de Montmartre
Photo : Musée de Montmartre
Celui-ci se trouve aujourd’hui dans une situation financière précaire qui a suscité un audit effectué conjointement par l’Inspection générale des musées (DMF) et par l’Inspection générale de la Ville de Paris. Le rapport, publié en décembre 2007, se trouve en ligne ici.
On y lit clairement l’impossibilité pour le musée de continuer son activité dans les conditions actuelles. Sa gestion est en effet constamment déficitaire, sa survie étant uniquement assurée par les ressources apportées par un important legs de Madame Moniot en 1990 [2]. La Ville de Paris loue le bâtiment au musée et lui accorde une aide de 124 000 €. Loyer déduit, cette subvention annuelle est ramenée à 40 000 €. Il reste un déficit de 150 000 € par an, pour l’instant payé par les fonds propres de la Société, c’est-à-dire essentiellement le legs Moniot, qui à ce rythme aura totalement été dépensé d’ici quelques années.
La Société du Vieux Montmartre, comme cela nous a été dit par Danièle Pourtaud, adjointe au maire de Paris en charge de la Culture, a fait dans le passé des erreurs de gestion, ce que reconnaissent ses nouveaux responsables. Un conservateur, nommé en 2002, est entré en conflit avec l’ancienne présidente, et a démissionné en 2005. Celle-ci avait fait des choix très discutables, notamment celui d’une exposition consacrée l’année dernière à Jean Marais, à partir d’une collection privée, qui s’est avérée un gouffre financier puisqu’elle a coûté 200 000 € à l’association.
Depuis, la présidente est partie et une nouvelle équipe a été nommée à la tête de l’association. Des discussions ont été entamées avec la Ville de Paris. Celle-ci semblait jusqu’à présent toujours soucieuse de sauver le musée. Dans sa profession de foi pour les dernières élections municipales, Daniel Vaillant, le maire du XVIIIe arrondissement, citait parmi ses objectifs la « réhabilitation du musée de Montmartre ». Il y ajoutait même celle de l’Hôtel Demarne, un très bel édifice du XVIIIe siècle (ill. 4) jouxtant le jardin du musée, qui appartient aussi à la Ville et est inoccupé (en dehors du rez-de-chaussée qui sert de salle de réunion pour la société) depuis plusieurs années. Le 26 février 2009, la sous-directrice à la Direction des Affaires Culturelles confirmait « l’engagement de la Ville de Paris d’examiner la faisabilité et les conditions d’un concours à l’association ». Enfin, pas plus tard que le 30 septembre dernier, le Maire de Paris Bertrand Delanoë adressait une lettre au musée formant le souhait qu’une réunion organisée à la fin du mois d’octobre soit « décisive et détermine […] les conditions dans lesquelles pourra perdurer [la] mission patrimoniale [du musée]. »
Or, les propositions finalement faites par la Mairie de Paris vont tout à fait à l’opposé de ce souhait. Ils demandent à l’association de se dissoudre et prévoient d’affecter les collections beaux-arts du musée à Carnavalet, le fonds documentaire à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris et le fonds consacré à la chanson française à la Médiathèque musicale de Paris.
Cela signifierait la mort du Musée de Montmartre. Cette solution de dispersion des collections est non seulement inacceptable sur le plan patrimonial, elle est de plus impossible légalement, puisque selon l’article L451-10 du code du patrimoine, « les biens des collections des musées de France appartenant aux personnes morales de droit privé à but non lucratif acquis par dons et legs ou avec le concours de l’Etat ou d’une collectivité territoriale ne peuvent être cédés, à titre gratuit ou onéreux, qu’aux personnes publiques ou aux personnes morales de droit privé à but non lucratif qui se sont engagées, au préalable, à maintenir l’affectation de ces biens à un musée de France. » Or, ni la BHVP, ni la Médiathèque musicale n’ont le label Musée de France. Et lorsque l’on connaît la politique de la BHVP (voir notamment cet article) on ne peut que frémir en constatant que la Ville de Paris souhaite lui confier de nouvelles collections.
Si la municipalité considère qu’il est impossible de maintenir une gestion associative, pourquoi ne transforme-t-elle pas cet établissement en Musée de la Ville de Paris, solution acceptée par la Société du Vieux Montmartre ? Le démantèlement de ce musée serait un mauvais coup porté au patrimoine de la capitale. L’état du musée, comme celui de l’Hôtel Demarne, exige de toute façon des travaux. Si mauvaise gestion il y a eu de la part de l’association, que dire de la Ville qui a laissé ce dernier bâtiment largement inoccupé depuis de nombreuses années ? Madame Pourtaud se plaint de l’absence d’un projet scientifique et culturel. Ce n’est qu’en partie vrai. Un avant-projet existe, en date du 16 novembre 2007, qui constitue une bonne base de travail, notamment en proposant que les expositions puissent avoir lieu dans l’Hôtel Demarne, ce qui permettrait d’éviter à chaque fois la mise en réserve des collections permanentes faute de place. Cet avant-projet n’a pas été validé car le musée, qui a cependant une responsable scientifique historienne de l’art, n’a plus de conservateur en titre. Il ne pourra de toute façon être complété et mis en œuvre que si une solution est trouvée qui impliquerait forcément la nomination d’un conservateur.
La réouverture du Musée Jean-Jacques Henner ou l’activité remarquable déployée par le Musée de la Vie Romantique en témoignent : les petits musées doivent avoir leur place aux côtés des grands. Celui de Montmartre a non seulement un charme exquis, il joue un vrai rôle culturel dans la ville. La fréquentation en constante augmentation est aujourd’hui d’environ 50 000 visiteurs par an, ce qui n’est pas rien. Il permet d’exposer des œuvres qui, transférées à Carnavalet, seraient très certainement promises aux réserves. Il offre de plus l’occasion aux touristes et aux visiteurs de découvrir une maison du XVIIe siècle (et peut-être demain un hôtel particulier du XVIIIe) dans un environnement préservé, avec une magnifique vue sur Paris. Il faut sauver le Musée de Montmartre.
Une pétition Laisserons-nous disparaître le musée de Montmartre a été mise en ligne ici.



