Le Musée d’Orsay va-t-il tuer les catalogues d’exposition ?


Les grands musées parisiens, aux premiers rangs desquels le Louvre et Orsay, ont une responsabilité particulière envers les musées de région. Comment ceux-ci peuvent-ils demander à leurs autorités de tutelle les moyens nécessaires pour effectuer un travail scientifique, comment peuvent-ils justifier la publication de catalogues sérieux et témoignant d’un travail de fond si ceux qui devraient donner l’exemple faillissent à leur mission ?

De ce point de vue, le Louvre est à peu près irréprochable. Même sous la direction d’Henri Loyrette, que nous avons contestée sur bien des points, les expositions ont toujours été accompagnées de publications remarquables, une politique qui s’étend également au reste de ses éditions. Tout indique que cela se poursuivra avec Jean-Luc Martinez.
Nous l’avons souvent écrit, et nous le redirons ici : un catalogue d’exposition n’est pas un livre comme un autre. Il a un rôle précis, celui de traduire par le verbe, pas uniquement par l’image, ce qu’était l’exposition, en apportant un maximum d’informations fiables sur les œuvres exposées et la raison de leur rassemblement, tout en faisant part des découvertes effectuées à l’occasion de la préparation de l’exposition. Il est tout ce qui reste après la fin de celle-ci.
Ce genre est, à notre avis, le mieux représenté par une série d’essais replaçant le sujet dans son contexte, accompagnés de notices consacrées à chaque objet exposé, expliquant a minima pourquoi celui-ci a été choisi, et pas un autre, et comment il se positionne dans la démonstration. Si l’œuvre est peu connue, voire inédite, elles doivent servir en outre à la présenter et à expliquer les conditions de sa création. On doit accompagner la notice de l’appareil critique nécessaire : l’historique, indispensable, la bibliographie qui permet au lecteur s’il le souhaite d’approfondir le sujet, voire une liste d’œuvres en rapport, et même, dans certains cas, la liste des attributions qu’elle a portées au cours du temps.
Cette formule est la meilleure, elle n’est pas forcément la seule : nous avons parfois beaucoup apprécié certains catalogues choisissant de présenter différemment les choses. Le catalogue « 1917 » par exemple, formé d’un abécédaire et d’un agenda, ou celui de l’exposition « Cima da Conegliano », où la biographie du peintre contenait en son sein des développements particuliers sur chacun des tableaux exposés qui faisaient ainsi office de notices. Mais il faut beaucoup de talent pour réussir un exercice aussi difficile et cela ne peut rester qu’exceptionnel, comme dans le cas de « 1917 » où le nombre gigantesque d’œuvres rendait presque impossible un catalogue classique.

Hélas, depuis plusieurs années, et la tendance va en s’accélérant, le Musée d’Orsay se complaît de ce point de vue dans la médiocrité. Si l’on peut excepter quelques expositions (notamment la rétrospective « Jean-Léon Gérôme », ou celle consacrée à Félicie de Fauveau, ou encore « Oublier Rodin »), la plupart des catalogues qui les accompagnent ne sont rien d’autre que des albums d’images, accompagnés de textes toujours succincts, parfois indigents. Des coffee-table books comme les appellent les anglo-saxons.
Dans ces livres, il n’y a pas de notices, bien entendu. Guy Cogeval l’assume crânement dans son introduction du catalogue « Masculin/Masculin » où il les appelle avec mépris des notules. On ne comprend pas comment l’auteur du très inspiré « Triomphe et Mort du héros » ou le promoteur des expositions dédiées à l’architecture de la Renaissance et à celle du baroque – des pavés qui font encore autorité - a pu devenir ainsi le fossoyeur du genre.
Qu’on se rappelle le catalogue de « De la Scène au Tableau » dont nous signalions déjà la vacuité. C’était pour nous une surprise, désagréable, car nous avions une opinion plus haute de celui qui avait été le co-commissaire de l’excellente exposition « Walt Disney ». Hélas, cela n’était que le début.
Regardons, par exemple, le catalogue de l’exposition « L’Ange du bizarre ». En elle-même, celle-ci était assez réussie (à Orsay, on emploie souvent de très bons muséographes comme Hubert Le Gall). Mais en voulant en savoir plus sur certaines œuvres dont nous ne connaissions pas l’auteur, nous sommes tombé… sur un néant abyssal. Seule la photographie de l’objet témoignait de sa présentation. Ceci n’est même pas vrai pour d’autres catalogues où certaines œuvres ne sont même pas reproduites, comme dans celui de l’exposition Debussy. La Musique et les Arts qui avait été ici vertement critiqué.

L’absence de notices peut se justifier dans d’autres cas que ceux que nous citions au début de cet article. Ainsi, lorsqu’une exposition est consacrée à un même thème chez un seul artiste, comme « Degas et le nu », à Orsay justement, qui bénéficiait d’un catalogue dont Daniel Couty soulignait ici la qualité, remarquant qu’« en raison de la nature itérative de certains sujets, le choix de renoncer à des notices détaillées pour chaque œuvre se justifie non seulement pleinement, mais était la seule manière de concevoir une réflexion sur le travail de Degas ». Il faut dire aussi que le catalogue était une déclinaison de la première étape américaine et que son auteur (avec Xavier Rey, conservateur au Musée d’Orsay) était George Shackelford dont on imagine mal qu’il se serait contenté d’un catalogue-album d’images. Au contraire, le catalogue de la reprise par Orsay de l’exposition « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde » (venue de Londres et de San Francisco) n’est pas une traduction de l’ouvrage anglais mais – nous renvoyons à l’article sur ce site : un « livre « d’accompagnement » avec quatre très minces « essais », des reproductions sans notices commentatives »…

En 2012, Orsay présentait la première rétrospective française d’Akseli Gallen-Kallela, admirable peintre finlandais, probablement la seule que l’on verra jamais. L’artiste ne disposait d’aucune bibliographie en langue française, c’était donc l’occasion de publier un catalogue qui ferait référence. Et bien non : même si Jean-David Jumeau-Lafond remarquait ici-même la qualité de l’exposition et des textes du catalogue, celui-ci reste essentiellement un album d’images.
On n’en finirait pas de citer ces expositions accompagnées d’ouvrages souvent navrants. En revanche, on évite désormais difficilement l’interview du maître, Guy Cogeval en personne (nous ne connaissons pas d’autre directeur de musée pensant que le lecteur attend de lire son interview dans le catalogue…). Soyons honnête : cet interview désormais presque inévitable, remis il est vrai sous une forme un peu plus digeste comme s’il s’agissait d’un article normal, donne dans le catalogue Vallotton le seul texte véritablement intéressant, où le directeur d’Orsay souligne notamment l’influence du peintre sur le cinéma. On retrouve ici un peu du brillant esprit de l’extraordinaire exposition « Hitchcock », qui n’a donc pas tout à fait disparu. Mais ce catalogue – comme l’exposition – est franchement mauvais. Cependant il y a parfois pire qu’un mauvais catalogue, son absence complète : ainsi, l’exposition « Baltard », la seule jamais consacrée à ce grand architecte français du XIXe siècle, en a été privée.

Si le livre qui accompagne « Masculin-Masculin » (on hésite à qualifier cela de catalogue) cumule tous ces défauts (on pourrait ajouter l’absence d’index, désormais presque la règle) et y ajoute la laideur de sa maquette, on ne peut en revanche l’accuser de gâcher l’exposition : il en traduit parfaitement le vide, son absence complète d’idées. En ce sens, il est sans doute celui qui, finalement, colle le mieux à son sujet.


Didier Rykner, mardi 17 décembre 2013





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