Le martyre des apôtres de Louviers


Parfois, les bras nous en tombent. C’est le cas lorsque les personnes en charge de la protection et de la restauration du patrimoine deviennent les premiers responsables de sa dégradation par simple négligence ou incompétence. Et bien entendu, il n’y a jamais aucune sanction de prise : l’impunité totale couvre l’action des responsables.


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1. Église Notre-Dame de Louviers
Photo : Didier Rykner
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2. France, XVIe siècle
Saint Christophe
Fresque
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

L’affaire se déroule à Louviers, dont nous parlions déjà dans un précédent article. L’église de cette ville (ill. 1), qui a miraculeusement survécu aux bombardements de la Seconde guerre mondiale, est dans un état très préoccupant. Une grande fresque du XVIe siècle notamment, représentant Saint Christophe, est devenue presque illisible et pourrait bien disparaître (ill. 2). On est là simplement dans le quotidien des églises de France, où le patrimoine se dégrade dans la plus grande indifférence.


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3. Nef de l’église de Louviers
Photo : Didier Rykner
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4. France, XVIe siècle
Saint Jacques le Mineur
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

Malgré tout, une campagne de restauration a concerné le bas-côté gauche et la nef qui avait des problèmes de structure ; le chantier a duré dix ans (!) : ils ont commencé en 2003 par le bas-côté, puis se sont interrompus pour reprendre sur la nef en 2011 (ill. 3). L’église a été rouverte pour Noël 2012. Nous ne commenterons pas les travaux, confiés à la maîtrise d’œuvre de Bruno Decaris (encore lui) si ce n’est pour nous interroger sur la couleur jaune choisie (les ACMH, décidément, aiment bien le jaune) dont on aimerait connaître l’origine1. Les travaux sont donc terminés depuis environ 15 mois mais rien n’est prévu pour la suite, pourtant urgente. Nous n’avons pas pu joindre la nouvelle municipalité qui prend actuellement possession des lieux. Elle ne peut, en tout cas, être pire que la précédente : un paroissien nous a dit avoir entendu un de ses représentants affirmer « c’est dommage que les Allemands aient raté l’église, ça aurait été moins cher à entretenir ».


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5. 4. France, XVIe siècle
Saint Philippe
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner
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4. France, XVIe siècle
Saint Jude Thaddée, détail
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

Douze apôtres sculptés en pierre polychrome, datant du XVIe siècle et réputés venir de la Chartreuse de Gaillon, l’un des centres les plus importants de la Renaissance française, étaient fixés sur des consoles en hauteur sur les piliers de la nef. Avant les travaux sur la nef, dix des douze apôtres avaient été descendus pour des raisons techniques (ill. 4 et 5).


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7. France, XVIe siècle
Saint Pierre, détail
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 16 mai 2010
Photo : Philippe Biron
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8. France, XVIe siècle
Saint Pierre, détail
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

Ces sculptures insignes ont été attachées par des sangles à chacun de leur pilier respectif. Si cela permet d’admirer ces œuvres de près, les lanières frottent directement contre la pierre, ce qui l’abime par endroit (ill. 6). Mais il y a pire : Saint Pierre a perdu sa main et ses clés entre le 16 mai 2010 et le 6 avril 2014 comme en témoignent deux photos prises à ces date respectives2 (ill. 7 et 8). Fort heureusement, cet élément a pu être récupéré (il était déposé sur une chaise...) et est aujourd’hui en sûreté au musée.


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9. France, XVIe siècle
Base de Saint Barthélémy (ou Matthieu)
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner
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10. France, XVIe siècle
Saint Barthélémy (ou Matthieu)
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

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11. France, XVIe siècle
Saint Barthélémy (ou Matthieu), fragment
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner
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12. France, XVIe siècle
Saint Barthélémy (ou Matthieu), fragments
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

Plus scandaleux encore : des paroissiens en charge de l’église, présents lors de notre visite, nous ont expliqué que lors du démontage des échafaudages, une des sculptures qui n’avait pas été déposée a été brisée en plusieurs morceaux, seuls les pieds restant fixés au pilier (ill. 9). Les fragments gisent quasiment sans protection dans le bas-côté droit de l’église (ill. 10 à 12).
Grâce au site internet de la Société d’études diverses de Louviers et de sa région (SED), nous pouvons voir à quoi ressemblait l’apôtre vandalisé3 (ill. 13). Une partie de la sculpture semble d’ailleurs manquer. Celle-ci faisait face au seul apôtre qui, désormais, est encore à sa place en haut de la nef4 (ill. 14).


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13. France, XVIe siècle
Saint Barthélémy (ou Matthieu)
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 4 août 2004
Photo : SED
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14. France, XVIe siècle
Saint Matthieu (ou Barthélémy)
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

D’autres cassures, qui paraissent fraiches comme sur le Saint André (ill. 15 et 16), existaient cependant depuis au moins août 2004, date à laquelle ont été prises les photos publiées par la SED.


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15. France, XVIe siècle
Saint André
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner
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16. France, XVIe siècle
Saint André, détail
Pierre polychrome
Louviers, église Notre-Dame
État 6 avril 2014
Photo : Didier Rykner

Voilà le beau travail réalisé dans cette église : des travaux qui aboutissent à la quasi destruction d’une sculpture, d’autres apôtres mutilés car laissés sans protection. On pourrait ajouter que des pierres sont tombées dans les tuyaux de l’orgue qui n’avait pas été suffisamment protégé des travaux5. Mais voilà la cerise sur le gâteau : lorsque nous avons appelé la DRAC pour nous inquiéter de cette situation, on nous a avoué ne pas être au courant qu’une sculpture avait été cassée, ni que les apôtres n’avaient pas été remontés, alors que ceci était prévu à la fin des travaux ! Y-a-t-il un pilote dans l’avion ? Quant à l’architecte, Bruno Decaris, celui-ci étant injoignable, nous ne savons pas pourquoi il n’a pas remonté ces sculptures à leur place, ni comment il explique la casse de l’une d’entre elle. Qui est responsable ? Qui devra payer la restauration ? La situation est totalement abracadabrantesque et pourrait prêter à rire si l’on ne parlait pas ici de chefs-d’œuvre de la Renaissance.


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17. Plastiques pour protéger de la pluie
qui tombe dans l’église de Louviers
6 avril 2014
Photo : Didier Rykner
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18. Morceaux tombant dans le bas-côté droit
de l’église de Louviers
Photo : Didier Rykner

Certes, dans ce cas précis, la direction des patrimoines n’est pas directement responsable car elle n’était probablement pas au courant de cette situation. Elle l’est, désormais, et il est maintenant impératif qu’elle agisse rapidement : il faut mener une enquête pour dégager les différentes responsabilités, imposer la restauration a minima des sculptures6 et leur remise en place. Et il faudra bien finir par restaurer également intégralement l’église où il pleut (ill. 17), et où, à certains endroits des petits morceaux tombent de la voûte (ill. 18) sans y passer dix ans supplémentaires. On se croirait dans une église parisienne !


Didier Rykner, vendredi 11 avril 2014


Notes

1L’architecte étant absent de France pendant une semaine, nous lui avons adressé un mail, resté sans réponse.

2Nous remercions Philippe Biron de nous avoir autorisé à publier sa photo.

3Nous n’avons pas pu déterminer s’il s’agissait de Matthieu ou de Barthélémy, les deux seuls à ne pas se trouver parmi les apôtres attachés aux piliers.

4Nous remercions la SED de nous avoir autorisé à reprendre une de ses photos.

5Cette information nous a également été précisée par les paroissiens en charge de l’église.

6Il ne manquerait plus qu’elles soient en plus outrageusement restaurées.





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