Le Maître de Naumburg


Der Naumburger Meister. Bildhauer und Architekt im Europa der Kathedralen (Le Maître de Naumburg. Sculpteur et architecte dans l’Europe des cathédrales).

Naumburg, Shlösschen et cathédrale St. Peter und Paul, du 29 juin au 2 novembre 2011.

1. Maître de Naumburg
Ekkehard de Meissen et son épouse Uta
Naumburg, chœur occidental de la cathédrale
Photo : Service de presse

Alors qu’en France certaines expositions n’ont même plus de catalogues, la petite ville de Naumburg en Allemagne, au sud de Leipzig, a fait les choses en grand pour la rétrospective consacrée au maître portant son nom : deux tomes, 1568 pages, 7 kilos… il faut prévoir un surplus de bagages pour les visiteurs qui s’y rendront en avion. Et le prix défie toute concurrence : seulement 49,50 € !

Mais pourquoi se rendre dans cette cité que peu de gens connaissent, voir l’œuvre d’un sculpteur dont le nom (de convention) est ignoré de la plupart de nos compatriotes ? Parce que c’est un peu de l’art français qui s’est exporté dans l’Est de l’Allemagne, non loin de la frontière polonaise, au milieu du XIIIe siècle. Le Maître de Naumburg, et c’est l’une des révélations de ce travail titanesque, est en effet un sculpteur français (ou un ensemble de sculpteurs car il s’agit sans doute d’un atelier mené par une forte personnalité artistique mais qui était entourée de praticiens) formé sur le chantier de la cathédrale de Reims. L’ironie de l’histoire est double : son œuvre la plus connue, la figure de Uta qui servit de modèle à Walt Disney pour la méchante reine de Blanche-Neige (ill. 1) est une figure emblématique de l’art allemand célébrée comme telle par le régime nazi alors qu’elle est finalement due au ciseau d’un Français, et qu’elle représente une reine polonaise ; et les Allemands, lorsqu’ils bombardèrent la cathédrale de Reims pendant la Première Guerre mondiale afin de faire disparaître un symbole de la France, s’attaquaient à un ensemble qui sera à l’origine d’une partie de l’architecture et de la sculpture germanique.

La France d’ailleurs, même si aucun musée ne semble s’être montré intéressé pour reprendre cette belle exposition, y a beaucoup contribué. De nombreux prêts viennent du Louvre, du Musée de Picardie ou du Musée national du Moyen-Age notamment. Mais c’est celui des Monuments Français qui a envoyé le plus de pièces, l’impossibilité de transporter certains originaux (ou leur disparition pure et simple comme pour certaines sculptures de Reims) nécessitant de les évoquer par des moulages. Le seul léger défaut de l’exposition vient d’ailleurs de là. Non de la juxtaposition de copies et de sculptures authentiques qui se révèle tout à fait éclairante et à vrai dire nécessaire pour un tel sujet qui touche à la statuaire architecturale, mais dans l’absence de signaux clairs qui permettraient au visiteur de distinguer immédiatement ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas.


2. Chœur occidental de la cathédrale de Naumburg
Photo : Didier Rykner

3. Chœur occidental de la cathédrale de Naumburg
Photo : Didier Rykner


On ne peut qu’admirer le magnifique travail des commissaires aboutissant à cette exposition fleuve1. Réunissant des sculptures, mais aussi de l’orfèvrerie, des maquettes, des enluminures, des vitraux, des émaux, etc., elle ne se contente pas de montrer les œuvres du Maître de Naumburg mais s’intéresse, bien au-delà, au contexte de sa formation, c’est à dire au chantier de Reims, à celui de l’art allemand avant que ce gothique venu de France ne vienne bouleverser la donne et à la construction de la cathédrale de Naumburg elle-même. Car l’artiste n’était pas que sculpteur. Il fut aussi architecte, incorporant ses statues intimement à ses constructions. Le chœur occidental de la cathédrale (car celle-ci a deux chœurs, l’un à l’Ouest, l’autre à l’Est) fut édifié par lui et achevé vers 1250 (ill. 2 et 3). Il y disposa les douze sculptures des fondateurs de la cathédrale, dont celle de la fameuse reine Uta, et construisit le jubé qui porte un calvaire (ill. 4) et des reliefs de la Passion.


4. Maître de Naumburg
Jubé de la cathédrale de Naumburg
Photo : Didier Rykner

5. Hildesheim, vers 1226
Fonts Baptismaux
Bronze - H. 170 cm
Hildesheim, Cathédrale
Photo : Didier Rykner


Parmi les innombrables pièces proposées dans l’exposition, la première est l’une des plus saisissantes. Il s’agit des fonts baptismaux en bronze (ill. 5) de la cathédrale de Hildesheim, contemporains du Maître de Naumburg, et supportés par des atlantes (il s’agit des quatre fleuves du paradis, l’Euphrate, le Tigre, le Phison et le Gehon), un motif issu de l’antique et qui se retrouve dans son œuvre (notamment dans le chœur oriental de la cathédrale de Mayence). On voit aussi dans ces représentations d’hommes supportant un édifice – l’exposition en montre plusieurs, dont un provient de la cathédrale de Strasbourg (Musée de l’Œuvre) – un symbole de l’architecte et de son humilité devant sa construction.
La section consacrée à Reims se trouve dans l’église Notre-Dame, attenante au cloître de la cathédrale, que l’on pourrait croire à première vue médiévale. Or, il s’agit d’une construction élevée en 1904 pour abriter un gymnase, dans un style adapté à sa prestigieuse voisine, qui fut ensuite réutilisée comme édifice religieux. Il est certes plus courant de transformer des églises en gymnase et ce cas inverse est probablement unique.
La muséographie y est particulièrement réussie (ill. 6) et exploite remarquablement l’espace. Les voussures du portail sud de la cathédrale de Reims sont évoquées grâce à une mise en scène des moulages du Musée des Monuments Français, d’autant plus précieux que les originaux ont été en partie détruits pendant la première guerre mondiale.


6. Vue de la nef de l’église Notre-Dame à Naumburg
où se trouve une partie de l’exposition
sur le Maître de Naumburg
Photo : Didier Rykner

7. France, vers 1230-1240
Fragment du jubé de la cathédrale de Chartres
Pierre calcaire
Chartres, Cathédrale
Photo : Didier Rykner


Outre Reims où s’est formé le Maître de Naumburg, plusieurs chantiers en France comportent des œuvres proches de son style. L’exposition montre ainsi des éléments sculptés (ou leurs moulages) provenant des cathédrales de Noyon, d’Amiens, de Strasbourg et de Metz, ainsi que du château de Coucy en Picardie dont le donjon, dynamité par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale était orné d’atlantes. Mais sur aucun de ces chantiers la participation de cet atelier ne fait l’unanimité. En revanche, en Allemagne, sa présence est à peu près certaine à Mayence, puis à Naumburg et à Meissen, entre 1250 et 1268, où il donnera sa pleine mesure.
On remarquera aussi deux fragments du jubé de Chartres2 (ill. 7) prêtés par la DRAC Centre ainsi qu’un grand nombre de sculptures provenant de Noyon.


8. Maître de Naumburg
Christ en croix, détail du jubé
Naumburg, cathédrale St. Peter und Paul
Photo : Service de presse

9. Magdeburg, vers 1245-1250
Saint Maurice
Magdeburg, Stiftung Dome und Schlösser Sachsen Anhalt
Photo : Didier Rykner


Le point d’orgue se situe dans la cathédrale elle-même (qui n’a plus cette fonction et est aujourd’hui un temple luthérien). Toute la nef, entre les deux chœurs (le culte étant célébré dans la tribune orientale), abrite les œuvres du Maître de Naumburg permettant de les présenter non loin des statues des fondateurs (ill 3) et du jubé (ill. 4), ensemble qui constitue incontestablement son chef-d’œuvre.
L’art du maître est d’un grand réalisme et chaque figure bien personnalisée laisse transparaître ses sentiments. La polychromie assez bien conservée, la manière dont il sculpte les traits du visage, jouant de la lumière et des couleurs pour accentuer tel ou tel trait, rendent ces sculptures particulièrement expressives (ill. 8).
L’ensemble est complété par plusieurs sculptures provenant d’ateliers proches de son style, par exemple un Saint Maurice de la cathédrale de Magdeburg (ill. 9), sans doute la première représentation connue d’un Noir dans l’art occidental.


10. Retable de l’église St. Wenzel
Photo : Didier Rykner

11. Place de la cathédrale
Merseburg
Photo : Didier Rykner


On connaît mal, en France, cette partie de l’Allemagne qui se trouvait pendant quarante ans en ex-R.D.A. Mais Naumburg et sa région méritent incontestablement une visite, même sans cette exposition. La ville est encore très bien conservée et recèle de nombreuses richesses, outre la cathédrale, comme la chapelle Saint-Gilles (Kapelle der Aegidienkurie, ouverte à l’occasion de l’exposition, non loin de la cathédrale) et l’église St. Wenzel, dotée notamment d’un orgue et d’un grand retable baroques - ill. 10 - et de plusieurs Lucas Cranach). Nous avons également pu visiter la cathédrale de Merseburg, non loin de Naumburg, elle aussi située dans un environnement préservé (ill. 11) malgré les nombreuses destructions de la Seconde Guerre mondiale. Cet édifice conserve aussi, en plus d’un important ensemble de sculptures baroques, un gisant attribué au Maître de Naumburg (le chevalier Hermann de Hagen).

Commissaires : Prof. Dr. Hartmut Krohm, Dr Holger Kunde et Dr Siegfried Wagner.

Collectif, Der Naumburger Meister. Bildhauer und Architekt im Europa der Kathedralen, 2011, Michael Imhof Verlag, 2 volumes, 1568 p., 49,50 €. ISBN : 9783865686015.. Ce catalogue est magnifique, mais il faut néanmoins regretter l’absence d’index ce qui, surtout pour un ouvrage de cette taille, est extrêmement gênant.


Informations pratiques : Schlösschen, Marktplatz et cathédrale St. Peter und Paul, Domplatz 16/17, D-06618 Naumburg. Tél :+49(0)3445/23 01 120 et +49(0)3445/27 31 125. Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h, vendredi jusqu’à 22 h. Tarifs : 11 € (réduit : 8 et 2 €).

Site Internet de l’exposition


Didier Rykner, dimanche 31 juillet 2011


Notes

1. Celle-ci se déroule dans deux endroits de la ville : le début se trouve au Schlössen, sur la place du Marché (Marktplatz), près de l’église St. Wenzel, la suite à la cathédrale St. Peter und Paul et dans les bâtiments qui l’entourent. Le musée municipal « Hohe Lilie » montre pour sa part « la pérennité et les interprétations des constructions du Maître de Naumburg » mais cette partie annexe de l’exposition n’était pas encore ouverte lors de notre visite.

2. Dont un élément est actuellement l’objet d’un procès entre la Direction des Patrimoines et la galerie Brimo de Laroussilhe (voir les articles). Il s’agit d’une occasion rare de voir ces fragments, puisqu’en attendant une hypothétique présentation dans la cathédrale de Chartres, ils ne sont pas présentés au public.



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