Le fonds Alfredo Pina invisible à La Charité-sur-Loire


16/8/08 – Musée – La-Charité-sur-Loire – Le petit musée de La Charité-sur-Loire détient un fonds de sculptures d’Alfredo Pina (1883-1966) et c’est, il faut bien le dire, sa seule richesse. Il s’agit d’un dépôt de l’Etat, justifié par le fait que l’artiste a vécu dans la région (où il possédait une carrière) pendant plusieurs décennies. Les guides touristiques mentionnent d’ailleurs ce fonds, une des rares curiosités artistiques non médiévale de la ville. Malheureusement pour le touriste ou pour l’amateur qui aura fait le détour pour les voir, les sculptures de Pina sont toutes remisées, sans exception, pour permettre la tenue d’une exposition, non artistique, consacrée à un humoriste et parolier des années 1930, « Camy, l’homme qui a fait rire Charlot », mais qui n’a aucun lien avec la région. Sachant que ce musée n’est ouvert que quelques mois par an, est-il bien raisonnable que son seul fonds intéressant soit justement inaccessible durant cette période, et au profit d’une manifestation pour le moins incongrue et nullement patrimoniale ? Cette pratique, déjà dénoncée dans nos colonnes pour des établissements majeurs, semble ainsi gagner aussi les plus petites structures et l’on ne peut que s’en inquiéter. Ajoutons que l’accès aux réserves n’était pas non plus possible lors de notre passage à La Charité sur Loire, les responsables (joints au téléphone) étant partis en vacances sans laisser les clés ou les codes d’accès à la municipalité (ce qui laisse rêveur). On s’interroge donc vraiment sur l’intérêt pour l’Etat de déposer des fonds patrimoniaux dans des lieux qui ne disposent manifestement pas des compétences requises pour les gérer. On se consolera en visitant à Mesves (7,5 kms de La Charité, sur la RN 151) le beau monument aux morts réalisé en taille directe par ce très intéressant artiste.

Jean-David Jumeau-Lafond

Marie-José Garniche, conservateur du Musée de La-Charité-sur-Loire, nous a demandé un droit de réponse à cet article que nous publions bien volontiers ci-dessous :

Monsieur,

La lecture de votre article indigné et virulent du 20 août dernier me laisse des impressions mitigées : la lettre de la Tribune est une des meilleures publications (sinon la meilleure) sur les problématiques de l’art et des musées en particulier, et j’y découvre un libelle rageur, épidermique, à l’écriture bâclée ; vous êtes un grand spécialiste du symbolisme, habitué des musées, tant français qu’européens, et vous vous comportez comme un néophyte qui ignore tout du fonctionnement de ces établissements…

Rappelons les faits : vous visitez, accompagné d’une galeriste parisienne, un jour d’août, le musée de La Charité-sur-Loire, qui est effectivement un petit musée, comme une ville de 5000 habitants peut en abriter. L’exposition permanente d’arts décoratifs et de sculpture a été mise en réserve, pour faire place à une exposition temporaire, le musée ne disposant plus actuellement du lieu extérieur d’exposition, que la Ville de La Charité achève de restaurer. Le fonds Alfredo Pina n’est donc pas visible, ce que la gardienne vous a expliqué avec beaucoup de patience, quand votre accompagnatrice, ulcérée, a tenté de se faire ouvrir les réserves. Je suis en congé, cette dame m’appelle sur mon téléphone portable, réitérant ses exigences de visite des réserves avec une insistance frisant l’impolitesse. Comment ? la gardienne n’a pas la clef ? ni un administratif de la mairie ? ni un élu, qui se trouverait là par hasard, et qui bien sûr, déroulerait le tapis rouge ? Le conservateur serait donc « parti en vacances sans laisser les clefs ou les codes d’accès à la Municipalité, ce qui laisse rêveur ». Pour ma part, ce qui me laisse rêveuse, c’est que vous faites semblant d’ignorer la règle en matière de visite des réserves d’un musée : sur demande préalable, le conservateur, ou son (ses) collaborateur(s) compétents, est seul habilité à les ouvrir.

Comment osez-vous écrire que personne dans la Municipalité n’a la clef ? Je peux vous rassurer, les services d’intervention municipaux sont tout à fait au courant de leur rôle en cas de problème, intrusion ou sinistre.

Je passe sur le terme de « compétence », qui d’après vous semble faire défaut à tout ce qui n’est pas parisien. Mais c’est une remarque à laquelle les conservateurs de province sont habitués.

En revanche, j’ai le plaisir de lire que vous avez bien retenu ce que j’ai suggéré au téléphone à la personne qui vous accompagnait : aller contempler le Monument aux Morts de Mesves-sur-Loire, œuvre très touchante de Pina. Sachez toutefois que s’il possédait une carrière dans la région proche, il habitait également à Mesves, une maison et un atelier.

Je passerai sur l’exposition Cami (et non pas Camy comme vous l’écrivez), un de nos grands humoristes, pas seulement « parolier » –vous semblez oublier que La Charité est Ville du livre et du mot, et intéressée au premier chef par ce patrimoine, que vous considérez comme « non artistique », au nom peut-être de cette dichotomie surannée entre le Grand Art et les autres ?

Le ton de votre article était inutilement scandalisé, blessant et dédaigneux. J’entretiens avec des spécialistes de la sculpture de la fin du 19 e et du début du 20 e siècle des relations tout à fait agréables, riches d’échanges et de questionnement. Je les reçois fréquemment dans les réserves.

Si le cœur vous en dit, je me ferai un plaisir de vous y conduire, quand j’en recevrai la demande.

Marie-José Garniche, Conservateur du musée de La Charité-sur-Loire (droit de réponse mis en ligne le 16 octobre 2008)

Réponse de Jean-David Jumeau-Lafond :

Le propos de La Tribune de l’Art n’est pas de polémiquer gratuitement et c’est pourquoi nous n’entrerons pas dans les considérations personnelles et injustes qui caractérisent ce droit de réponse dont nous prenons volontiers acte. Il reste que ces dernières ne changent rien à la question. Un musée doit-il mettre en réserves l’intégralité de sa collection permanente pour organiser une exposition temporaire qui n’a aucun enracinement patrimonial local ? La réponse est évidemment non. Les travaux d’un des bâtiments justifient ils cette élimination du patrimoine au profit du transitoire ? Toujours non. Le fait que La Charité sur Loire soit une ville du livre n’est évidemment pas un argument pour y traiter un sujet ou un autre (il ne s’agissait pas d’une exposition consacrée à la bibliophilie et il y a des mots sur tous les sujets dans tous les livres... L’exposition Cami, nous a-t-on dit, a simplement été suggérée par un des libraires de La Charité puisque sa ville natale, Pau, n’avait pas souhaité l’organiser). S’agissant des règles d’accès aux réserves des musées, la question est encore plus simple. Pour pouvoir respecter des procédures longues, encore aurait-il fallu savoir que la collection du musée était entièrement invisible durant la période où il reçoit le plus de visiteurs, cette information n’ayant été annoncée nulle part. Nous avons pu constater ne pas être les seuls à ressentir cette déception ; d’autres visiteurs, dont un conservateur du Van Gogh Museum, souhaitaient voir Alfredo Pina, en vain.

J.-D. J.-L.


Jean-David Jumeau-Lafond, samedi 16 août 2008



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