Le dépôt de la collection Planque : une catastrophe pour le Musée Granet


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Edgar Degas
Deux femmes au bain, 1895
Pastel
Fondation Jean et Suzanne Planque
Photo : L. Chessex
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La municipalité d’Aix-en-Provence se réjouit bruyamment du dépôt, pour quinze ans, au Musée Granet, de 300 tableaux et dessins appartenant à la Fondation Jean et Suzanne Planque et naguère promise au Musée de Lausanne. En réalité, cette nouvelle constitue le coup de grâce porté à ce musée et à son fonds permanent, déjà bien malmenés (voir notre article).

Nous ne connaissons pas cette collection dont on nous dit qu’elle contient de très nombreux chefs-d’œuvre de la fin du XIXe et du XXe siècles, parmi lesquels plusieurs Cézanne, des Degas (ill.), Monet, Bonnard, Picasso, Klee, Dubuffet… Celle-ci n’est pas en cause en tant que telle, et quand bien même ses qualités seraient exceptionnelles, une telle opération ne serait pas justifiée.
S’il s’était agi d’une donation, il n’y aurait rien eu à dire. Nous nous serions réjoui d’une telle libéralité quitte à dénoncer ensuite, une nouvelle fois, la manière dont le musée traite sa collection permanente de sculptures et tableaux anciens. Mais il s’agit d’un dépôt, temporaire, de longue durée qu’il va bien falloir exposer quelque part. Ce sera, à terme, dans la chapelle des Pénitents blancs, lorsqu’elle aura bénéficié des restaurations nécessaires pour lui permettre de présenter des œuvres d’art.

Or il faut savoir que cet édifice était présenté par la ville comme devant, à terme, agrandir le musée de manière à lui procurer un espace d’exposition permettant, peut-être (tout ceci était au conditionnel), de remettre en place la collection permanente. Aucune échéance n’avait été fixée.
Désormais, si cette chapelle est affectée à la présentation de la collection Planque, on peut être certain que le musée n’est pas près de retrouver ses œuvres, puisque le conservateur et le maire ont décidé de transformer celui-ci en salle d’expositions dont on nous serine sans arrêt les bienfaits et la manière dont elles attirent un public toujours plus nombreux. On organise même une étude pour faire le bilan des retombées de l’exposition Picasso-Cézanne, dont tous les spécialistes se sont accordés à dire qu’elle était extrêmement médiocre1. Les journalistes étaient ainsi invités le jeudi 23 septembre 2010 à venir prendre connaissance des résultats de cette étude ! On ne parle que chiffres d’entrée (371 936 visiteurs, on admirera la précision) et gros sous, d’art assez peu. L‘exposition serait ainsi bénéficiaire de 917 780 €2 et l’on va même jusqu’à mettre en avant un chiffre de 63 millions de retombées économiques3. Bref, Cézanne et Picasso sont réduits à devenir des produits marketings qui lavent plus blancs. Dans la foulée, la même opération de communication au rouleau compresseur continue pour Alechinsky, qui « a franchi ce mardi 31 août le cap des 50 000 visiteurs », selon un nouveau communiqué de presse4 « Outre l’intérêt suscité localement, cette exposition, imaginée par son commissaire Daniel Abadie, a attiré un grand nombre d’étrangers. Ils représentent le tiers des 50 000 entrées enregistrées tout au long de l’été. Les Anglais arrivent en tête devant les Italiens, les Allemands et les Belges à égalité avec les Américains, particulièrement présents au mois de juillet. » peut-on y lire également. On ne saura jamais rien en revanche des visiteurs qui viennent en vain à Aix-en-Provence pour voir la collection permanente du musée.

Cette exposition, tout le monde l’attendait. La preuve : les people se déplacent. On apprend ainsi que : « Les acteurs Michael Lonsdale, Sophie Marceau, Christophe Lambert ou le couturier Christian Lacroix, entre autres, ont également visité l’exposition durant l’été. » Venez voir Alechinsky, avec un peu de chance vous croiserez Alain Delon ! Comment lutter contre tant de niaiserie satisfaite ? A Aix-en-Provence, les expositions temporaires (la présentation de la collection Planque ne sera rien d’autre) ont tué le fonds permanent. Que fait le Service des Musées de France5 ?

English version


Didier Rykner, samedi 25 septembre 2010


Notes

1Vincent Noce, « Aix s’emmêle les pinceaux », Libération, 30/5/09 ; Philippe Dagen, « Picasso et Cézanne une confrontation en manque d’œuvres majeures », Le Monde, 26/5/09 ; de nombreux historiens d’art ayant vu l’exposition nous ont confirmé sa faiblesse dont nous ne pouvons juger personnellement faute de l’avoir vue.

2Le communiqué de presse précise : « Au plan financier, le bilan de l’exposition est positif. La balance des comptes montre en effet un solde bénéficiaire de 917 780 € avec 4 449 524 € de recettes pour 3 531 744 € de dépenses. Ce résultat s’explique par le dépassement de l’objectif de fréquentation et un moindre coût d’assurance et de transport des œuvres par rapport aux estimations inscrites au budget primitif. Les dépenses relatives à la saison s’élèvent à 6 034 165 € pour 4 494 983 € de recettes. »

3Lu toujours dans le communiqué de presse : « En terme économique, la saison a généré 61 M€ de retombées économiques contre 63 M€ pour la saison Cézanne 2006, soit 69,4 M€ en euros constants. Par ailleurs, selon l’étude, 42% des commerçants déclarent avoir réalisé un chiffre d’affaires en hausse en 2009, en dépit des effets de la crise économique. Dans l’hôtellerie, le nombre de nuitées supplémentaires liées à l’événement est estimé entre 24 000 et 30 000. »

4Daté du 31 août 2010.

5Nouveau nom de l’ancienne DMF après la réorganisation du Ministère de la Culture.





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