Le Champ du Sang, une commode de Gallé acquise par le Petit Palais


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Emile Gallé (1846 - 1904 )
Le Sang d’Arménie ou Le Champ du Sang, 1900
Noyer de Turquie, marqueterie de bois variés, onyx
83 x 85 x 51 cm
Paris, Petit Palais
Photo : Galerie Tobogan Antiques / Petit Palais

28/1/16 - Acquisition - Paris, Petit Palais - « Prenez garde à la sombre équité, prenez garde ». Ces vers de Victor Hugo courent sur une commode d’Émile Gallé. Ils sont issus de Liberté, premier poème du Cercle des tyrans, et font écho au nom que l’ébéniste à donné à son meuble : Le Sang d’Arménie ou le Champ du sang. Un des quatre exemplaires connus a été acheté par le Petit Palais à la galerie parisienne Tobogan Antiquités en 2015. La version du musée de Reims est celle que l’artiste présenta à l’Exposition universelle de 1900.

Gallé a choisi du noyer turc pour le bâti du meuble, et du pêcher pour la marqueterie. Il décrit des tulipes ployées, couchées par le vent, qui pourraient avoir une tonalité simplement mélancolique si les scènes latérales, en plus de la citation d’Hugo, ne leur donnaient une dimension plus dramatique, plus historique aussi : l’artiste décrit en effet des champs calcinés et des villes en flammes où se dressent des minarets. Gallé dénonce avec ce meuble, le massacre des Arméniens par le sultan Abdul Hamid dans les années 1894-1896. Il commente lui-même sa commode en ces termes : « Le Sang d’Arménie est un meuble console en noyer turc, mosaïque de bois naturels. Prunus armeniaca est l’arbre national du pays martyr, l’Arménie. Ses rameaux en fleurs, en pleurs, s’incrustent, entaillés dans l’onyx oriental qui sert de tablette à cette console douloureuse... On y voit passer, sur les champs fauchés de tulipes, l’islam ; on y voit rugir la folie féroce, le souffle de rage et de mort de l’homme maniaque, derrière des horizons de meurtre et de viol, églises, bourgades en flammes, provinces embrasées, dedans des marais de rubis caillés, on voit se mirer le Croissant : de sang chrétien, il s’est encore une fois soûlé.  »
La commode fut exposée en même temps qu’un vase de cristal aujourd’hui perdu que Pierre Quillard, fondateur de la revue Pro Armenia, décrit ainsi : « Et dans une vitrine, inachevée encore, saignait un étrange et terrible vase de cristal, de pourpre et de nuit, où se coagulaient, encore et toujours, de lourds, d’opaques caillots de sang. Dans la pensée d’Émile Gallé, ce tragique calice est dédié aux six grandes puissances de l’Europe, afin qu’elles puissent communier, sous les espèces du massacre, au banquet atroce que leur offre Sa Majesté Abd-ul-Hamid, leur ami et leur frère. »
On retrouve cet engagement de Gallé dans d’autres œuvres. C’est le cas par exemple d’une urne conservée au Musée des Arts décoratifs qui montre Orphée perdant à jamais Eurydice, évoquant aussi la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine par la République française.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, vendredi 29 janvier 2016





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