Le Cercle de l’art moderne collectionneurs d’avant-garde au Havre


Paris, Musée du Luxembourg, du 19 Septembre 2012 au 6 Janvier 2013.

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1. Claude Monet
Le Bassin du Commerce, 1874
Huile sur toile - 37 x 45 cm
Liège, Musée d’Art moderne et d’Art contemporain
Photo : Musée de Liège

Le Havre, « port de mer et qui entend le rester », pourrait dire le général de Gaulle, fut au tournant du XXe siècle un « temple du commerce et de l’argent »1, bâti notamment grâce aux importations de café, de coton, d’épices et de bois. La bourgeoisie locale s’enrichit, les négociants venus de toute l’Europe prospérèrent et tout ce petit monde acheta des œuvres d’art, encourageant la création contemporaine avec enthousiasme. « Pas de coton, pas de tableaux », résume assez bien Eugène Boudin. Le Musée du Luxembourg consacre une exposition à ces années d’effervescence havraise, présentant à la fois les peintres qui participèrent aux expositions de la ville – impressionnistes, fauves, nabis - et les hommes d’affaires qui collectionnèrent leurs peintures souvent achetées sur le marché de l’art parisien, dans des ventes ou auprès de marchands tels que Bernheim, Durand-Ruel, Berthe Weill. En partie thématique – le paysage, la Seine, la plage, les portraits, le nu – le parcours tente de montrer à la fois le goût commun de ces amateurs particulièrement sensibles à la peinture d’Eugène Boudin et de Camille Pissarro, de Marquet également, mais aussi la personnalité de chaque collection à travers un florilège de tableaux.
Le catalogue propose un portrait de chacun d’eux, leur inclinations et l’évolution de leurs acquisitions, ainsi que leurs relations avec les artistes. Il reproduit malheureusement des œuvres sans notice.

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2. Pierre-Auguste Renoir (1841-1919)
Portrait de Nini Lopez, 1876
Le Havre, Musée d’Art moderne André Malraux
Photo : MuMa/

La visite commence par une présentation de la ville qui connaît un âge d’or entre 1850 et 1914, représentée par son peintre de proue, Eugène Boudin, et bien sûr par Monet qui donna son impression du paysage havrais, le Vieux port ou le Bassin du Commerce (ill. 1). Ces toiles dialoguent avec des photos de Jean-Victor Warnod et Gustave Le Gray. Porte de l’Amérique, Le Havre fut aussi une station balnéaire, dont l’accès était facilité par la ligne de chemin de fer qui reliait Paris, ouverte en 1847.
Vient ensuite l’évocation du Cercle de l’art moderne. Les entrepreneurs du Havre participèrent activement à la vie culturelle de la ville, notamment par la création d’une Société des amis des arts, fondée en 1839, puis établie de manière permanente à partir de 1880. En 1845 ce fut le musée des beaux-arts qui vit le jour.
A la fin du XIXe, une nouvelle génération de négociants s’impose : Olivier Senn, Charles-Auguste Marande, Pieter van der Velde, Georges Dussueil, Oscar Schmitz ; la plupart appartenaient à la Société des amis des arts qu’ils délaissèrent un temps pour intégrer le Cercle de l’art moderne, créé en 1906 sous l’impulsion de Raoul Dufy, Georges Braque et Othon Friesz, trois artistes natifs du Havre ou presque ; étrangement, peu de leurs toiles semblent avoir séduit les collectionneurs. Jusqu’en 1910, le Cercle organisa nombre d’expositions, conférences et soirées consacrées à la peinture, la sculpture et les arts décoratifs, en dialogue avec la musique et la littérature. Les expositions qui se tenaient dans l’Orangerie de l’hôtel de ville et s’accompagnaient d’un catalogue, pouvaient se targuer de rivaliser avec Paris. La première fut d’ailleurs organisée quelques mois après le scandale de la cage aux fauves et accueillit des toiles de tous les artistes de la salle VII. Les impressionnistes étaient là également, mais ne participeront pas aux manifestations suivantes, tandis que les néo-impressionnistes, les fauves et les nabis seront fidèles aux rendez-vous jusqu’en 1910. L’année de son inauguration, le Cercle consacra en outre une rétrospective à Boudin et présenta les vues d’Anvers de Friesz. Il s’agissait bien de valoriser la modernité d’une peinture qui, comme le dit Apollinaire dans la préface du catalogue de 1908, terrasse la nature par la pureté, l’unité et la vérité, trois vertus plastiques.

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3. André Derain (1880-1954)
Bougival, vers 1904
Huile sur toile - 41,5 x 33,5 cm
Le Havre, Musée d’Art moderne André Malraux
Photo : MuMa/ Adagp Paris 2012

Les collections que constituèrent les hommes d’affaires du Havre révèlent qu’ils étaient aussi des amateurs avertis. Issu d’une famille protestante d’origine suisse, Olivier Senn était négociant de coton. Sa collection est mise en exergue dans le parcours de l’exposition car elle est restée entière ou presque, les quelque 200 œuvres qui la constituaient ayant été données par sa petite-fille au musée. Elle évolue des paysages d’Eugène Delacroix et de Gustave Courbet, acquis dans les années 1850, aux paysages tunisiens de Marquet et méditerranéens de Vallotton achetés vers 1923. Outre les nombreux Boudin – des études de ciel en particulier - on passe du Quai à Honfleur de Jongkind (1866) au Quai du Pothuis de Pissarro (1882). Degas également était fort apprécié de Senn qui réunit plus de soixante dessins dont beaucoup furent obtenus lors de la vente de l’atelier de l’artiste. De Renoir, il possédait un chef-d’œuvre, le Portrait de Nini Lopez (ill. 2). Les Nabis sont incarnés par Bonnard, Vuillard, mais aussi par Vallotton, dont il accumula un certain nombre de peintures comme Le Rayon et La Valse.
Enfin, Senn est le seul à s’être vraiment intéressé aux néo-impressionnistes, en témoigne la fameuse Plage de la Vignasse de Cross. Il regarda plus timidement les fauves et pourtant, l’étonnante toile de Derain intitulée Bougival lui appartenait (ill. 3). Il faut dire qu’elle lui avait été offerte en même temps qu’un tableau de Vlaminck par son beau-père André Siegfried, qui trouvait les goût picturaux de son gendre plutôt douteux et voulait s’en moquer.
Contrairement à Senn, Dusseuil ne s’est pas passionné outre mesure pour les impressionnistes : il préférait l’intimité des Nabis, ainsi que les couleurs des fauves, Marquet surtout, dont il réunit une dizaine d’œuvres, et bien sûr Matisse, étrangement absent de l’exposition du Luxembourg. Dussueil qui achetait des toiles l’année même de leur réalisation avait une intuition évidente.
Natif de Rotterdam, Van der Velde est un homme de café. Boudin, Jongkind, Renoir, Sisley entrèrent dans sa collection, mais il noua des liens plus particuliers avec Pissarro, puis s’intéressa aux jeunes artistes, Derain, Vlaminck, Camoin, Friesz ainsi que Van Dongen, peintre qui séduisait Marande par ses coloris inattendus, en témoigne la Parisienne de Montmartre (ill. 4).


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4. Kees Van Dongen
La Parisienne de Montmartre, vers 1907-1908
Huile sur toile - 64 x 53,2 cm
Le Havre, Musée d’Art moderne André Malraux
Photo : MuMa/Florian Kleinfenn
Adagp Paris 2012
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5. Albert Marquet (1875-1947)
La Femme blonde, 1919
Huile sur toile - 98,5 x 98,5 cm
Paris, Centre Pompidou
Musée national d’Art moderne
Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI
RMNGP/Philippe Migeat
Adagp Paris 2012

Tout comme Senn, Charles-Auguste Marande était dans le coton et, comme lui, sa collection a gardé sa cohérence grâce au legs qu’il fit au musée du Havre. On ne cite plus Boudin, Jongkind, Pissarro, Monet, coqueluches de ces messieurs. Il acheta en outre L’Excursionniste de Renoir ainsi que des peintures et des dessins de Maufra, autre absent du Luxembourg, avant de regarder les fauves. Une peinture détonne parmi cette explosion de couleurs : les Arbres d’Avignon d’André Lhote, qui rappelle justement que les collectionneurs s’arrêtèrent au cubisme auquel ils se montrèrent indifférents.
L’exposition s’achève sur les nus où se toisent l’extraordinaire Femme blonde de Marquet (ill. 5) acquis par Senn et la provocante Saltimbanque au repos de Camoin achetée par Van der Velde
Le Cercle fut dissout en 1910, les trois peintres fondateurs s’éloignèrent. Ces années marquèrent cependant un étonnant phénomène de décentralisation, Paris n’était plus l’unique creuset culturel. La capitale reprend ses droits puisque c’est elle qui reçoit cette exposition.

Commissaires : Annette Haudiquet, Géraldine Lefebvre.

Sous la direction d’Annette Haudiquet et de Géraldine Lefebvre, Le cercle de l’art moderne. Collectionneurs d’avant-garde au Havre, 2012, Rmn - Grand Palais, 224 p., 39 €. ISBN : 9782711860005.

Informations pratiques : Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard
75006 Paris. Tél. : 01 40 13 62 00. Ouverts tous les jours de 10h à 19h30
nocturne le vendredi soir et le lundi soir jusqu’à 22h.

English Version


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 9 octobre 2012


P.-S.

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Notes

1Georges Rimay, 1906 in catalogue de l’exposition p.188.





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