Le Caravage à la une


Ecole italienne du début du XVIIe siècle
Le Martyre de saint Laurent (détail ?)
Huile sur toile - dimensions inconnues
Rome, propriété des Jésuites
Photo : D. R.

Le sensationnalisme et la recherche effrénée du scoop existent aussi dans l’histoire de l’art. Cela concerne surtout les quelques rares artistes dont le nom est connu du grand public, au premier rang desquels Léonard de Vinci. Très régulièrement, de nouvelles informations, la plupart du temps sans aucune base scientifique sérieuse, viennent nous apprendre des nouvelles stupéfiantes sur l’artiste et son œuvre. Que de bêtises notamment ont ainsi pu être écrites sur la Joconde.

Depuis quelques années, Caravage est entré dans ce club très fermé des stars de la peinture qui font vendre du papier sur leur seul nom. Il y a peu, on nous faisait ainsi part de la découverte de ses restes à Porte Ercole, nouvelle reprise immédiatement par l’AFP puis par tous les journaux, y compris certaines revues spécialisées sur leur site Internet. Sur quoi se basaient les inventeurs des ossements du Caravage ? On admirera la rigueur du raisonnement : les chercheurs ont d’abord étudié les ossements découverts dans un cimetière de Porte Ercole, ville où l’artiste a trouvé la mort en 1610. Ils ont alors « établi que ces restes humains avaient appartenu à un homme qui est décédé à la même période que l’artiste, alors qu’il avait entre 37 et 45 ans1 ». Comme si un seul homme de cet âge était mort vers 1610 à Porte Ercole. Puis on apprend que les restes découverts avaient une haute teneur en plomb, ce qui laisserait supposer qu’il s’agit bien du Caravage puisque celui-ci « souffrait apparemment de saturnisme2 ». Sans doute ces scientifiques avaient-ils eu accès à son carnet de santé, car le fait que Caravage souffrait de saturnisme n’est nullement prouvé. D’autant qu’on lit ailleurs que c’est la découverte du plomb dans les restes du Caravage qui révélerait que celui-ci est mort du saturnisme3. Enfin, preuve ultime : les tests ADN. Celui retrouvé dans les os (on imagine dans quel état) a été « comparé à celui d’ "une vingtaine d’hommes qui pourraient être des parents éloignés"4 »
Un article du New York Times, seul journal un peu sérieux à avoir démonté ce qui s’apparente surtout à une vaste opération marketing autour du quatrième centenaire de la mort du peintre, explique qu’en réalité les scientifiques ont été incapables de retrouver avec certitude des descendants de l’artiste, ou plutôt du frère et de la sœur de celui-ci, morts sans enfant. Il ajoute que les tests ont été faits sur quelques habitants de Caravaggio portant un nom de famille (Merisi) proche de celui du peintre.
Même les inventeurs de ces ossements admettent qu’il n’y a pas de certitude et que les probabilités qu’il s’agisse des restes du Caravage sont de 85%. En admettant que tout cela soit vrai (ce qui paraît plutôt douteux au moins à 85%), quel en serait l’intérêt ? Comme le dit avec esprit Keith Christiansen, conservateur au Metropolitan Museum, cité par le New York Times : « Très honnêtement, je ne vois pas qui cela pourrait intéresser de retrouver les os du Caravage. Je croyais que le culte des reliques s’était terminé avec le Moyen Age5. »

Un mois ne saurait passer sans qu’une nouvelle découverte autour de Caravage ne fasse la une des journaux. Cette fois, c’est celle d’un nouveau tableau du maître qui fait les gros titres. A l’origine, on trouve un article de L’Osservatore Romano affirmant qu’un tableau très probablement de l’artiste a été retrouvé chez les Jésuites de Rome. A l’appui de cette information, on trouve la photo, de mauvaise qualité, représentant le Martyre de Saint Laurent (ill.). Bien malin qui pourrait, à partir de ce document, affirmer reconnaître la main du peintre. Pour peu qu’on puisse en juger, la composition est audacieuse mais la qualité ne semble pas au rendez-vous. On ne comprend d’ailleurs pas s’il s’agit d’un détail du tableau, ou de l’œuvre entière qui ne serait probablement dans ce cas qu’un fragment. On ne connaît ni ses dimensions, ni son historique, ni le nom du ou des historiens de l’art l’ayant attribué à Caravage, ni s’il sera prochainement publié (et où), ni l’avis des spécialistes de l’artiste et de ceux de la peinture italienne du Seicento.
Bref, une fois de plus, une découverte plus qu’hypothétique fait la une des journaux. On se souvient en France du précédent des « Caravage » de Loches, toujours présentés dans cette ville comme originaux (voir brève du 26/1/06).
Il est toujours délicat de traiter pareille information : si l’on n’en parle pas, certains pourraient penser que nous ne suivons pas l’actualité. Pour cette fois, cela nous a donné la matière à un éditorial... Et puisqu’il est difficile de critiquer sans être soi-même irréprochable, nous ferons ici notre mea culpa, et à propos de Caravage pour rester cohérent. Nous avions en effet fait une erreur en annonçant en décembre 2008 (voir brève du 7/12/08) que la copie du Caravage volée à Odessa avait été retrouvée. Nous nous étions fié aux journaux étrangers, notamment espagnols, anglais et italiens, qui avaient à l’époque relayé l’information provenant de l’agence de presse RIA Novosti, sans aucun doute fausse puisque le tableau a en réalité été retrouvé en juin dernier à Berlin et qu’il paraît difficile de le retrouver deux fois6. L’essentiel est bien qu’il ait été récupéré, ce qui d’ailleurs n’en fait pas, lui non plus, un authentique Caravage.

English version


Didier Rykner, mardi 20 juillet 2010


Notes

1. Dépêche AP du 3/7/10.

2. Le Monde, 17/6/10, avec AFP.

3. The Guardian, The mystery of Caravaggio’s death solved at last – painting killed him, 16/6/10.

4. Dépêche AP du 14/5/10.

5. "Quite honestly, I don’t see why anyone would be remotely interested in finding Caravaggio’s bones. I thought relic worship went out with the Middle Ages."

6. Si nous indiquions que la presse étrangère relayait l’information, nous n’avions pas alors été suffisamment clair sur la source de cette nouvelle.



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