Le Beaubourg Circus « pas cher » est finalement... trop cher


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Vue extérieure du Centre Pompidou Mobile
Cambrai, mars 2011
Photo : Didier Rykner
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Le Beaubourg Circus a donc vécu. Alain Seban affirmait naguère que « la structure du "Centre Pompidou mobile" qu’il a[vait] mise en place n’[était] "pas chère" ». Il explique aujourd’hui que l’expérience s’arrête « faute d’argent pour financer la poursuite de l’activité » ! On comprend mal qu’un équipement « pas cher » fasse les frais de contraintes budgétaires...

La dialectique de nos dirigeants culturels est bien difficile à comprendre. Alain Seban annonce que, désormais, il installera des « Centres Pompidou provisoires » en France et à l’étranger, qui prendront place « dans divers lieux » (comprendre : surtout pas des musées). Hors de France, il y aura paiement et ce dispositif : « contribuera à notre équilibre financier puisqu’il va dégager des rémunérations1 ». Or, presque simultanément2, la ministre de la Culture, en réponse à une question d’un député3 sur la mise en place d’un code déontologique des musées, « rappelait » : « qu’il n’existe pas pour les musées nationaux de pratiques de “location des œuvres” ou de “tarification des prêts” ».
Louer nos œuvres en disant qu’on ne les loue pas est un exercice qu’affectionne décidément nos ministres de la Culture depuis Renaud Donnedieu de Vabres !
Il est vrai que - hypocrisie suprême - Aurélie Filippetti ajoutait ensuite que « Seules des opérations globales d’ingénierie et de prestations culturelles - comme la conception d’expositions clés en mains - peuvent le cas échéant ouvrir droit à une rémunération. », ce qui, sur le fond, justifie les exportations de Beaubourg qui sont justement dans ce cas de figure. Bref, la ministre dit tout et son contraire en quelques lignes. C’est bien pratique4.
Nous avons pu rencontrer récemment Alain Seban lorsqu’il a souhaité nous auditionner dans le cadre d’une mission que lui a donnée le ministère de la Culture sur « la circulation des œuvres des musées nationaux ». Un peu comme si l’on proposait à Attila de faire une étude sur la repousse du gazon... Nous avons - fort courtoisement de part et d’autre - constaté notre désaccord.

Cette obsession de la circulation des œuvres a quelque chose d’absurde. Elle traduirait, selon ces humanistes, la volonté d’apporter l’art à ceux qui ne vont jamais au musée. On nous pardonnera de ne pas croire une seule seconde à leur sincérité. On ne compte plus, en France, les musées fermés ou qui ne présentent qu’une infime partie de leurs collections. Comment le ministère peut-il prétendre vouloir montrer des œuvres à ceux qui en sont privés alors qu’il laisse - ce ne sont que deux exemples - le musée Granet à Aix-en-Provence envoyer les dépôts de l’État dans un garde-meuble, ou celui de Saint-Etienne remiser dans ses réserves toutes ses collections de peinture ancienne - dont, là encore, de nombreux dépôts du Louvre ? Comment croire que le ministère de la Culture souhaite démocratiser l’art lorsqu’il ne s’insurge pas contre des villes qui ferment leurs musées sans aucun espoir à court terme de les voir rouvrir ?

Les musées de province sont remplis de dépôt provenant des musées nationaux. Cette politique doit être poursuivie mais certainement pas dans n’importe quelles conditions. Le Centre Pompidou qui, contrairement au Louvre, possède des réserves très importantes qu’il est incapable d’exposer faute de place, avec souvent des fonds pléthoriques d’œuvres d’un même artiste, a évidemment une responsabilité particulière. Il peut (il le fait aussi) déposer largement ces œuvres dans les musées. Mais ceci doit être une politique réfléchie, qui vient aider des musées vertueux et qui s’inscrit dans une cohérence globale des collections. Or, ce qui intéresse en réalité les responsables, c’est soit l’argent récolté, soit l’événement en tant que tel et la communication qui l’accompagne. C’est bien pour cela qu’il est désormais question - c’est une tendance qui se développe de plus en plus - d’exposer dans des endroits qui ne sont pas des musées. Créer, à grand frais, des caissons sécurisés et climatisés5 pour y mettre les tableaux et pouvoir ainsi les montrer n’importe où est non seulement une absurdité économique (le coût de ces caissons est prohibitif), mais aussi un non sens culturel et esthétique. Il faut vraiment ne pas aimer les œuvres d’art pour vouloir les présenter ainsi.

Le rapport qui vient d’être remis par Alain Seban à la ministre n’est, pour l’instant, qu’une version provisoire, non communicable. On comprendrait difficilement qu’il ne soit pas rapidement rendu public. Nous en reparlerons certainement bientôt.

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Didier Rykner, mardi 21 mai 2013


Notes

1Le premier Centre Pompidou mobile à l’étranger aura lieu en Arabie Saoudite.

2Merci à Bernard Hasquenoph de Louvre pour tous de nous l’avoir signalé.

3Thierry Lazaro, député du Nord.

4Signalons, c’est une évidence, que les locations d’œuvres ne sont évidemment pas l’apanage du Centre Pompidou. Orsay poursuit cette politique alors que les travaux qui pouvaient la justifier sont terminés, le Musée Picasso fait de même...

5C’est ce que va faire Alain Seban, comme pour le Centre Pompidou mobile.





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