Le baroque dévoilé


Bruxelles, Hôtel de Ville, du 8 juin au 25 septembre 2011.

La sculpture a toujours été le parent pauvre de l’histoire de l’art, notamment si on la compare avec la peinture. Ceci est sans doute encore plus vrai pour les Flandres, ou plus justement pour le territoire correspondant aujourd’hui à l’actuelle Belgique, qu’elle soit néerlandophone ou francophone.
Pourtant, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Pays-Bas du sud connurent une floraison exceptionnelle de monuments baroques, très comparable à ce que l’on pouvait voir au même moment en Italie et d’une qualité souvent très haute. Mais ce patrimoine mal connu, peu mis en valeur, constitue rarement un but de visite. Rares sont les historiens de l’art à s’être penchés sur ces artistes et les monographies publiées récemment se comptent sur les doigts de la main.
Pour ces raisons, l’exposition visible pendant encore un peu moins d’un mois à l’Hôtel de Ville de Bruxelles est particulièrement bienvenue. De taille relativement modeste, elle présente cependant un très bel ensemble de terres cuites et de dessins préparatoires à de grandes sculptures, à des retables, à des chaires de vérité ou à des monuments funéraires.


1. Chapelle funéraire des Tours et Taxis
Au centre, Sainte Ursule de Jérôme Duquesnoy
Bruxelles, église Notre-Dame-du-Sablon
Photo : Didier Rykner

2. Jérôme Duquesnoy (1602-1654)
Sainte Ursule
Marbre
Bruxelles, église Notre-Dame-du-Sablon
Photo : © IRPA-KIK, Bruxelles


On la doit essentiellement à trois excellents spécialistes, Denis Coekelberghs1, Alain Jacobs et Francis Carrette.
Leur catalogue est passionnant à lire même si l’on peut regretter que les images comparatives soient si peu nombreuses. On signalera toutefois le caractère absolument incompréhensible et particulièrement alambiqué d’un essai d’introduction du catalogue, dû à Emile van Binnebeke, pourtant un respectable historien de l’art, conservateur des sculptures aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles2.


3. Matthieu van Beveren (1630-1690)
Monument funéraire de Claude-François
Lamoral de Tour et Taxis
, 1678
dans la chapelle des Tour et Taxis
Marbre
Bruxelles, église Notre-Dame-du-Sablon
Photo : Didier Rykner

4. Matthieu van Beveren (1630-1690)
Projet pour le monument funéraire de
Claude-François Lamoral de Tour et Taxis
, 1678
Terre cuite - 81 x 89 cm
Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique
Photo : MRBAB


Certains sculpteurs sont plus célèbres que d’autres. Il en va ainsi de Jérôme Duquesnoy3, mais peut-être pas pour les meilleures raisons. Sa renommée est en effet en grande partie due à celle de son frère, le grand François Duquesnoy4. Pourtant, Jérôme est un artiste de valeur, comme le prouvent les œuvres exposées, ou celles que l’on peut voir dans les églises de Bruxelles en prolongeant la visite de l’exposition avec le petit livret qui l’accompagne. Il est dommage que celui-ci, qui a le mérite de faire connaître quelques lieux à visiter, soit si peu pratique. Le plan est à peu près inutilisable, d’autant que le parcours dans les rues n’est aucunement balisé, et la plupart des œuvres des églises ne sont que très mal signalées et parfois non identifiées. Il incite tout de même à aller voir, et nous nous associons à ce conseil, l’extraordinaire Chapelle des Tours et Taxis de l’église Notre-Dame-du-Sablon (ill. 1). Récemment restaurée, elle est ouverte au public pour la première fois depuis fort longtemps et l’on peut d’ailleurs craindre qu’elle ne ferme une fois la rétrospective terminée. On y verra donc une remarquable sculpture de Sainte Ursule par Jérôme Duquesnoy (ill. 2), finement analysée dans un essai introductif par Francis Carrette qui en souligne l’originalité, mais aussi le monument funéraire de Claude-François Lamoral de Tour et Taxis, exceptionnel de qualité, par Mattheus van Beveren, dont une maquette est proposée dans l’exposition (ill. 3 et 4).


5. Louis Willemsens (1630-1702)
Saint Etienne Harding, 1690-1699
Chêne - H. 135 cm
Wouw, Brabant septentrional, Pays-Bas
Photo : Wouw, W. Laros


Van Beveren est très méconnu, malgré la qualité de ses œuvres. Il fut fortement influencé par Luca Faydherbe dont le nom, au contraire, a réussi à franchir les frontières, comme l’a fait aussi Artus II Quellinus et Laurent Delvaux. Mais à l’exception de ces trois artistes, les autres ne diront probablement rien à un lecteur français. Ce qui est très dommage car l’exposition démontre leur grand talent.
Malgré des influences provenant de Rubens - notamment chez Faydherbe et Quellinus - ou de l’Italie - on pense par exemple à Delvaux ou à Jean del Cour dont nous avions déjà parlé ici à l’occasion d’une exposition à Liège (voir l’article), la sculpture baroque des Pays-Bas méridionaux parvient à démontrer une véritable originalité. Deux statues en bois de Louis Willemsens, représentant Saint Benoit et Saint Etienne (ill. 5), suffiraient à en témoigner, avec leur canon allongé et leurs plis serrés qui épousent la forme du corps des saints. D’autres sculptures sont plus sages, nettement plus classicisantes, comme La Foi de Jacques Bergé qui montre une influence de la Sainte Suzanne de François Duquesnoy au même titre que ses angelots rappellent les propres putti de ce dernier.


6. Henri-François Verbrugghen (1654-1724)
Adam, 1696
Terre cuite - H. 52,2 cm
Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique
Photo : MRBAB

7. Guillaume Kerricx le vieux (1652-1719)
Dessin préparatoire pour la chaire de vérité
de l’église Saint-Gervais, à Grimbergen
, vers 1710/1712
Plume - 38,6 x 25,1 cm
Collection particulière
Photo : L. Schrobiltgen


L’un des aspects les plus fascinants du baroque flamand reste la floraison des chaires de vérité, plus exubérantes les unes que les autres. L’exposition propose une maquette de celle de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul de Loenhout, détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, seule œuvre connue d’un certain François Somers5 (Bruxelles, MRBAB) et plusieurs statuettes isolées préparatoires à d’autres monuments de ce genre, tel l’Adam de Henri-François Verbrugghen (ill. 6), modèle pour la chaire de la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles, ou La Foi pourfendant l’Hérésie, esquisse pour une figure de la chaire de l’église de Merksem par Jean-Pierre van Baurscheit le Vieux.
Il ne faut pas non plus négliger les dessins comme celui de Willem Kerricx de Oude (ill. 7), encore une chaire de vérité, ou ceux préparant de grands retables qui relèvent autant de l’architecture que de la sculpture (ill. 8).


8. Jean-Pierre van Baurscheit le vieux (1669-1728)
Projet pour l’autel de l’église
Notre-Dame-de-Bon-Secours
, vers 1705
Crayon, plume, encre bistre,
lavis d’encre de chine - 63,5 x 40,6 cm
Bruxelles, Musée de la Ville de Bruxelles
Photo : Musée de la Ville de Bruxelles/A. Dohet

9. Laurent Delvaux (1696-1778)
Samson déchirant la gueule du lion, vers 1752/1755
Terre cuite - H. 47 cm
Nivelles, Musée communal d’Archéologie, d’Art et d’Histoire
Photo : Musée de Nivelles


Le parcours couvre près de deux siècles même si l’on ne remarque pas vraiment de solution de continuité dans le style des artistes. Delvaux, au XVIIIe siècle, continue de se référer au Bernin dans son Samson déchirant la gueule du lion (ill. 9) qui renvoie évidemment au David de la Galerie Borghèse, et si par certains côtés la sculpture flamande se rapproche parfois du rococo allemand, cela ne se voit pas vraiment à travers les œuvres présentées.
L’exposition constitue cependant une bonne introduction à cet art que l’on aura par chance l’opportunité d’admirer bientôt à nouveau dans l’exposition qu’Alain Jacobs prépare pour le Musée départemental de Flandres à Cassel et qui montrera les richesses des musées français dans ce domaine.

Commissaires : Denis Coekelberghs, Francis Carrette et Alain Jacobs

Collectif, Le baroque dévoilé / Barok onthuld, Editions Racine, 2011, 191 p., 30 €. ISBN : 9782873867416.


Informations pratiques : Hôtel de Ville, Grand-Place, Bruxelles. Tél : +32 (0)2 279 64 35 / 44. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h. Tarifs : 6 € (réduit : 4,50 € et 2,50 €).


Didier Rykner, vendredi 2 septembre 2011


Notes

1. Denis Coekelberghs a publié plusieurs articles sur La Tribune de l’Art. Signalons le plus récent, qui devait être au sommaire du catalogue de l’exposition, mais n’a pu finalement y être inclus faute de place.

2. L’exercice est sans doute un peu cruel, mais lorsque l’on critique un auteur en disant que son essai est particulièrement mal écrit et à peu près incompréhensible, il faut encore le démontrer. Nous en donnerons donc ici quelques extraits choisis : « Les collections des Musées royaux d’Art et d’Histoire et celles des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique [...] forment ensemble un trésor national. Si les collections de terres cuites sont loin d’être les plus vastes du pays, ces merveilles peuvent être richement élargies à condition de pouvoir y inclure l’exceptionnelle collection Van Herck, de la Fondation Roi Baudouin, qui pouvait être incluse dans l’étude. » ; « Les recherches menées sur l’expression de la matière et le sens de celle-ci dans le cadre de l’interprétation de l’œuvre d’art et du développement artistique de l’auteur sont signifiants en ce qui concerne l’étude de la sculpture qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. » ou encore cette phrase admirable : « Traditionnellement, les portails sont exécutés en bois et il est évident que le projet de van Baurscheit a dû être réalisé en bois, ce qui est d’ailleurs le cas »

3. Le nom de l’artiste peut s’écrire également Jérôme Du Quesnoy, orthographe retenue dans d’autres articles de ce site (et dans le mot clé). Le catalogue l’écrivant en un seul mot, nous le gardons comme tel. Il faut noter d’ailleurs la difficulté de choisir un prénom pour ces artistes. La plupart portent un nom flamand, et il serait donc logique que leur prénom le soit aussi. Mais le catalogue, bilingue franco-flamand, donne des prénoms différents dans les textes flamands et français. Ainsi, par exemple, Willem Kerricx devient Guillaume Kerricx (à moins que ce ne soit l’inverse) et Louis Willemsens est également prénommé Lodewijck. Nous avons, dans cet article, conservé les prénoms français sans être persuadé que cela soit la bonne solution.

4. Cette phrase se terminait ainsi : « et à celle de son œuvre la plus connue, mais sans doute pas la plus élégante, le fameux Manneken Pis ». Grosse erreur : le Manneken Pis est bien due à Jérome Du Quesnoy, mais à Jérôme Du Quesnoy l’ancien, le père de Jérôme Du Quesnoy le jeune dont nous parlons ici. Cette confusion entièrement de notre faute (le catalogue est clair sur ce sujet) nous a été signalée par Francis Carrette, que nous remercions (mise à jour du 9/9/11)

5. Nous avons dit plus haut regretter la rareté des illustrations comparatives. Il s’agit ici d’un bon exemple car il existe une photo de l’œuvre originale disparue, qui n’est hélas pas reproduite.



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