L’Art de la défaite 1940-1944


Auteur : Laurence Bertrand Dorléac

Bien que La Tribune de l’art ait choisi de limiter son activité à une chronologie qui s’arrête aux années 1930, il est difficile de ne pas signaler la réédition du livre phare de Laurence Betrand Dorléac, paru au Seuil en 1993. Outre qu’il traite évidemment du destin d’artistes largement actifs durant les décennies précédentes, cet ouvrage aborde des questions majeures pour l’histoire de l’art du début du XXe siècle tant on sait que la projection rétrospective, et en particulier sur le plan des idées et des idéologies, peut enrichir, ou parasiter, selon les cas, l’étude de tel ou tel artiste, mouvement etc.

Il ne sera pas question ici d’une recension de ce travail bien connu et entré dans le patrimoine scientifique de notre discipline depuis longtemps, mais simplement d’en signaler la disponibilité nouvelle et d’en rappeler l’extraordinaire intérêt. Dans la courte préface à cette réédition, Laurence Bertrand-Dorléac justifie le choix d’un respect exact de la première mouture, ce qui permet, intérêt non négligeable, d’en mesurer l’historicité. Seule la bibliographie s’est vue enrichie, comme il convient, des travaux postérieurs, la plupart sur des sujets connexes : le fond du sujet reste traité quasiment uniquement par ce texte qu’avait précédé l’ouvrage paru en 1986 aux Publications de la Sorbonne Histoire de l’art 1940-1944, issu de la première thèse de l’auteur. Il n’est pas inutile de rappeler ainsi que ces travaux ont bénéficié, indépendamment du travail théorique, d’une recherche approfondie des sources y compris « vivantes » et ceci dès 1979. Laurence Bertrand Dorléac a donc pu rencontrer des témoins ou proches de témoins de ces événements dramatiques, personnes qui ont souvent disparu depuis, critiques, responsables institutionnels et artistes, y compris Arno Breker. Ces témoignages oraux, essentiels et dont l’exploitation, selon les dires de l’auteur lui-même, pourrait se poursuivre, ont été déposés pour partie aux Archives nationales. Si certaines archives alors inaccessibles sont aujourd’hui consultables, d’autres sources s’avèrent donc taries : on ne remerciera jamais assez Laurence Bertrand Dorléac d’avoir eu le courage, très en avance, de s’attaquer à ce sujet alors qu’une mémoire vivante pouvait encore en être recueillie. Mais le courage ne s’arrête pas là, non seulement, évidemment, pour l’énormité du sujet et sa complexité (le travail savant et érudit est ici considérable) mais aussi pour d’autres raisons : on doit ainsi souligner le caractère pionnier de ce livre. S’attaquer à la fin des années 1970 à la question du statut de l’art et des artistes sous l’occupation, de leur relation avec l’Allemagne, de la politique culturelle de Vichy et de la collaboration, dans un paysage éditorial mais aussi politique où régnaient encore maints tabous et où prévalait une position post réconciliatrice soucieuse d’oubli (en 1979, Maurice Papon était ministre du budget et, en 1981, René Bousquet un habitué de l’Elysée), n’allait sans doute pas de soi. A l’inverse, on se demande si un tel livre, par l’extrême honnêteté du propos et la rigueur des conclusions, serait aussi facile à écrire et publier aujourd’hui, alors même que, dans un mouvement contraire et sans doute à l’excès, la surenchère mémorielle, « l’art de la repentance » et les enjeux « politiques » de telles questions suscitent un épidermisme qui frôle parfois l’hystérie. Car, même si le propos de l’auteur atteint une hauteur qui touche à l’histoire sociale, aux questions de « représentation », à une modélisation des rapports histoire/culture, domaines dans lesquels Laurence Bertrand Dorléac a atteint une position de leader au plan international, on comprend bien que l’histoire des hommes, cette histoire qui se « nourrit avant tout de chair et de sang » ainsi qu’elle le rappelle, n’échappe pas à la loupe de l’historien. Comment trouver, s’agissant d’un sujet aussi sensible et complexe, à propos duquel ceux qui n’ont pas vécu cette époque ont vite fait de décerner palmes et stigmates, comment trouver donc le ton juste, l’usage équilibré des sources, le regard suffisamment distancié et l’indépendance nécessaire à un discours qui évite les réquisitoires abusifs ou les complaisances.

Bien sûr, c’est le rôle de tout chercheur que de s’en tenir à la « vérité » mais bien heureux serait l’historien, de l’art ou pas, capable de nous dire ce qu’elle fut exactement. L’art de la défaite, dont on admire au passage le titre, permet, n’en déplaise à certains, de remettre à plat bien des a priori, de confirmer des faits révoltants et de juger sévèrement certains, mais aussi de dissiper des légendes et des clichés, de relativiser des comportements ou des situations et, si tel n’est pas le propos de l‘ouvrage, de tenter quand même d’appréhender une réalité bien plus complexe qu’on ne pourrait le penser. Les quelques pages sur le fameux voyage à Berlin des artistes français en 1941 suffisent à donner le ton de l’insaisissable et à esquisser les limites du pouvoir de l’historien : entre certitude de faire libérer des prisonniers, espoir d’obtenir quelques sacs de charbon, inconscience quant à l’impact symbolique du voyage, curiosité, lâcheté et soumission à l’intimidation ou adhésion franche à la collaboration, et parfois un mélange au dosage fluctuant de tout cela, combien humains furent les artistes, tout simplement, ni plus ni moins que les autres. Ainsi la lecture de ce livre magistral et souvent poignant est-elle conseillée non seulement au chercheur ou au passionné d’histoire, mais aussi à ceux bien souvent prompts à prononcer des anathèmes sans maîtriser les faits, ou à s’y plier sans beaucoup de courage : on pense à l’ostracisme persistant dont souffrent certains grands artistes (ainsi d’un Charles Despiau insuffisamment exposé) ou à des polémiques stériles (à propos de la donation de l’atelier Henri Bouchard à Roubaix par exemple) alors même qu’on expose sans souci aucun au Grand Palais à Paris un Emil Nolde, admirable artiste, certes, mais membre du parti nazi dès 1934... Souvent, des justifications soi-disant morales ont peine à cacher des partis pris esthétiques que révèlent ces indignations sélectives.

On ne peut donc que saluer l’utilité de la réédition de L’Art de la défaite, comme une piqure de rappel nécessaire à propos de sujets si sensibles et propices, encore aujourd’hui, à bien des inconséquences. Laurence Bertrand Dorléac n’omet pas de mentionner dans sa préface l’exemple de l’exposition André Zucca consacrée aux photos du Paris occupé et présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en 2008 sans aucun recul ni appareil pédagogique (jusqu’à ce que la critique s’insurge), prolongeant soixante ans après un travail de pure propagande de l’occupant sans aucune précaution. Ce livre est ainsi non seulement un des piliers du savoir et de la réflexion sur ces sujets, mais aussi un manuel pour un bon usage de l’interdisciplinarité et sur ce qu’il faut faire… et ne pas faire.

Laurence Bertrand Dorléac, L’Art de la défaite 1940-1944, Paris, Editions du Seuil, 2010, 500 p., 26 €, ISBN : 978 2 02 101880 6.


Jean-David Jumeau-Lafond, lundi 1er février 2010



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