Chronique Semaine de l’Art n° 14 : La tour Eiffel, le leitmotiv des vandales


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 14 du 18 avril 2014.

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Émile Maigrot et Eugène Freyssinet
Halles du Boulingrin
Sauvé in extremis de la démolition
Reims
Photo : Didier Rykner

Combien de fois, lorsqu’une polémique éclate entre les associations patrimoniales et ceux qui veulent défendre une nouvelle construction édifiée dans un cadre historique, n’entend-on pas ces derniers déclarer que leurs opposants sont les mêmes que ceux qui contestaient la tour Eiffel ? Cet argument récurrent, sorte de tarte à la crème du vandalisme, est évidemment totalement ridicule. D’abord parce que ceux qui l’utilisent partent d’un procès d’intention, ensuite parce qu’ils comparent des choses souvent incomparables, enfin parce qu’ils prétendent clore la discussion en disqualifiant sans autre forme de procès leurs adversaires, les rejetant péremptoirement dans le camp des rétrogrades, et se proclamant ipso facto dans celui des modernes, des progressistes. Bref, le Bien contre le Mal...

Mais il est extrêmement facile de démontrer l’inanité de ce raisonnement. Car s’il peut arriver, comme à chacun, aux défenseurs du patrimoine de se tromper de combat, les exemples de ce type sont finalement assez rares, ce qui explique d’ailleurs que l’on revienne encore et toujours à l’exemple de la tour Eiffel. Et si l’on nous accuse ainsi, il faudrait aussi le faire d’avoir, par exemple - et là la liste est infinie – été contre la destruction des Halles de Baltard, contre la construction de la tour Montparnasse et de celle de Jussieu, contre la destruction du marché Saint-Germain,... Les opposants à tous ces projets, hélas menés à bien par les soi-disant « progressistes », sont d’ailleurs parfois encore en vie et à nos côtés, à la différence de ceux qui étaient contre la construction de la tour Eiffel ! Les mêmes ont sauvé la gare d’Orsay de sa destruction annoncée, ils ont empêché la construction de la voie express qui aurait installé une autoroute au pied de Notre-Dame en supprimant le bras de la Seine entre l’île de la Cité et la rive gauche, ils ont permis de conserver la rue Quincampoix promise à la destruction, ils ont sauvé la halle Boulingrain à Reims, aujourd’hui considéré comme l’un des plus beaux monuments de cette ville.
Plus récemment, « ceux qui auraient voulu détruire la tour Eiffel » ont sauvé la Halle Freyssinet, qui était promise à la démolition, même par le ministère de la Culture, et qui pourtant est aujourd’hui célébrée par les journées du patrimoine. Ils ont empêché la destruction de la rue des Carmes à Orléans. Ils se battent pour la sauvegarde de la poste du Louvre ou des serres d’Auteuil, combats auquel on rendra justice dans quelques années.

Bref, en admettant que les protecteurs du patrimoine aient pu, à un moment ou à un autre, se tromper, leurs erreurs sont infiniment moins importantes que leurs justes combats. Le constat est incontestable : ceux qu’un médiocre blogueur hébergé par Le Monde appelle avec mépris les « patrimoniolâtres » ont bien plus souvent raison que tort.
Et si pour combattre les vandales il faut accepter de se faire traiter d’ennemi de la tour Eiffel, ce n’est vraiment pas très grave.


Didier Rykner, jeudi 24 avril 2014





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