La restauration du Retable des Dominicains à Colmar


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1. Panneaux en cours de restauration
dans l’église des Dominicains
Photo : Hugo Maertens

29/10/14 - Restauration - Colmar, Musée Unterlinden - Entreprise en 20061, la restauration du Retable des Dominicains de Martin Schongauer, conservé par le musée Unterlinden, a pris fin au début du mois d’octobre. Elle s’inscrit dans la grande campagne de restauration menée par le musée de Colmar sur ses collections, parallèlement aux travaux de rénovation et d’agrandissement de ses locaux. Les opérations se sont déroulées, pour les dernières phases, dans l’église des Dominicains où l’œuvre a été transférée en 2013 le temps des travaux, tout comme le Retable d’Orlier, du même auteur, le Retable d’Issenheim, le Retable de sainte Catherine et de saint Laurent et des sculptures de la fin du Moyen Age. Le Retable des Dominicains retrouve ainsi temporairement sa destination d’origine puisqu’il ornait jusqu’à la Révolution le maître-autel de l’église. Les œuvres peintes les plus importantes de Martin Schongauer, dont il ne subsiste que peu de réalisations2, sont donc pour un temps réunies en un même lieu puisqu’elles rejoignent la Vierge au buisson de roses, conservée dans l’église. Les œuvres réintègreront le musée l’année prochaine, les travaux devant s’achever en juillet pour une réouverture prévue à l’automne 2015.

Le budget total de la restauration du Retable des Dominicains est de 217 000 euros dont 80 000 euros ont été financés par la Fondation BNP Paribas. Les deux restauratrices en charge du projet, agréées par la Direction des Patrimoines, Carole Juillet et Florence Meyerfeld, s’étaient déjà vu confier la restauration controversée (voir [nos articles]) - et rapidement interrompue - du Retable d’Issenheim il y a trois ans au côté d’un comité scientifique constitué pour l’occasion3. Si les acteurs sont quasiment les mêmes pour le Retable des Dominicains – la composition du comité scientifique est un peu modifiée4 –, la procédure appliquée diffère. L’étalement des opérations dans le temps - dû à des contraintes financières, certes, mais qui instaure néanmoins le recul nécessaire - tout comme les études préalables effectuées au laboratoire du C2RMF ne donnent pas la même impression de précipitation et de tâtonnement. L’analyse d’un panneau en particulier, celui de la Résurrection portant à son revers une Visitation, a orienté la restauration de l’ensemble du retable, puisqu’il était inenvisageable de déplacer dans les laboratoires parisiens les 24 panneaux très fragiles pour une analyse individuelle.

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2. Martin Schongauer et son entourage (v. 1445 - 1491)
Quatre panneaux de la face intérieure du volet droit
La Descente aux limbes, La Résurrection,
L’Ascension et La Pentecôte
Huile sur panneau - 116 x 116 cm (chaque panneau)
Colmar, musée Unterlinden
Photo : Hugo Maertens

Le retable se compose de huit panneaux peints sur une seule face répartis en deux registres superposés et placés de part et d’autre d’une partie centrale qui a disparu à la Révolution et qui représentait certainement une Crucifixion sculptée ou peinte. L’ensemble est complété par une paire de volets latéraux composés chacun de quatre panneaux peints sur les deux faces. La face extérieure des volets, visible lorsque le retable était fermé, développe un cycle de huit tableaux consacrés à l’Enfance du Christ et à la Vie de la Vierge. Les seize panneaux du corps principal et de la face intérieure des volets illustrent les épisodes de la Passion du Christ, les événements précédant la Crucifixion se situent sur la partie gauche tandis que ceux lui succédant sont à droite (ill. 2). Ces seize panneaux sont les mieux conservés et les plus raffinés puisque, constituant la partie la plus précieuse du retable, ils étaient dévoilés aux fidèles seulement les dimanches et jours de fête. L’ensemble a subi de nombreuses modifications au fil des siècles que la restauration a dû choisir d’intégrer ou d’éliminer.

Il a été décidé d’enlever les vernis successifs jaunis qui altéraient la vivacité des couleurs et la force du trait ainsi que les interventions anciennes qui transformaient la composition initiale qui subsistait en dessous. Ainsi, sur le registre supérieur de la face interne des volets, les nuages apposés sur les arcatures cherchaient à cacher le fantôme de l’encadrement gothique d’origine, sculpté et doré, qui maintenaient les panneaux entre eux et qui a été détruit dès le XVIIIe siècle au moment de son démontage révolutionnaire. C’est certainement à la même époque que ces panneaux ont subi une réduction de format en hauteur sur plus d’une vingtaine de centimètres et latéralement à gauche perturbant de beaucoup la lisibilité. Le travail de restauration consistant à combler les lacunes et à homogénéiser la couche picturale s’est, lui, fait au cas par cas, l’état de conservation des panneaux variant énormément. Comme nous l’a précisé le musée Unterlinden, le C2RMF s’est ainsi rendu sur place à plusieurs reprises pour suivre les différentes campagnes de restauration et participer à leur orientation, notamment pour les panneaux les plus lacunaires tels que la Chasse mystique et la Visitation.


Julie Demarle, vendredi 31 octobre 2014


Notes

1Dès le début des années 2000 si l’on prend en compte les premières opérations de refixage de la couche picturale menées par Carole Juillet.

2Quatre petits panneaux peints sont également conservés. Ils sont dispersés entre le Staatliche Museen de Berlin (L’Adoration des bergers), l’Alte Pinakothek de Munich (La Sainte Famille), le Kunsthistorisches Museum de Vienne (La Sainte Famille) et le Getty Museum de Los Angeles (Vierge à l’enfant devant une fenêtre).

3Depuis, et avant son déménagement dans l’église des Dominicains, le retable a fait l’objet d’une nouvelle étude préalable à une restauration éventuelle qui pourrait avoir lieu après son retour au Musée Unterlinden.

4Sa composition est la suivante :
- Isabelle Cabillic, ingénieur au C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France)
- Pierre Curie, chef de la filière Peinture au C2RMF
- Pantxika De Paepe, conservateur en chef, directrice scientifique du musée Unterlinden
- Aubert Gérard, restaurateur
- Magali Haas, documentaliste au musée Unterlinden
- Carole Juillet, restauratrice
- Dr. Stephan Kemperdick conservateur à la Gemäldegalerie à Berlin et auteur d’une monographie Martin Schongauer publiée en 2004.
- Cécile Lantrain, conseiller pour les musées jusqu’en septembre 2014, DRAC Alsace (attente de la nomination du successeur)
- Philippe Lorentz, professeur d’histoire de l’art médiéval à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)
- Florence Meyerfeld, restauratrice.





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