
1. Jean-Baptiste Camille Corot (1790-1875)
Homère et les bergers, Salon de 1845
Huile sur toile - 80 x 130 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
A lui tout seul, l’ingénieux et poétique Homère et les bergers du Salon de 1845 (ill. 1), si gentiment donné par Corot au musée de Saint-Lô en 1863, et heureux rescapé des furieux bombardements de 1944, ne saurait bien sûr, telle une hirondelle en annonce de printemps, résumer et justifier ce musée au parcours chaotique, fondé en 1835. Mais il en est incontestablement le pivot et le symbole majeur, à côté, ne l’oublions pas, des savoureuses tapisseries de Gombaut et Macée qui devaient donner lieu, après la Seconde Guerre mondiale, à tout un développement sur la tapisserie du XXe siècle, fort bien venu dans un édifice ultramoderne, construit en 1987-1989 (ill. 2).
Ce qui subsistait des collections artistiques du précédent musée était, à vrai dire, disparate sinon décevant, à l’exception d’un superbe Boudin2 (ill. 3) attribué par l’Etat en 1884 et d’un honnête Rozier3 (ill. 4). Ainsi, parmi les envois parisiens sauvés du naufrage, que penser d’un Kalf qui ne semble qu’une copie, d’une Charité romaine de Jean Dubois quelque peu engoncée ou d’une Allégorie morale d’après Jordaens ?

2. Vue du nouveau Musée des Beaux-Arts
de Saint-Lô inauguré en 1989,
à gauche, dans un complexe de bâtiments
regroupant également la bibliothèque,
un centre de conférences et l’école de dessin.
Photo : A. Jarocinski

3. Eugène Boudin (1824-1898)
Le Havre. Coucher de soleil sur le rivage,
marée basse, Salon de 1884
Huile sur toile - 117 x 160 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

4. Jules Rozier (1821-1882)
Le matin à l’île Chausey (Manche) , Salon de 1882
Huile sur toile - 73 x 131 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Ne parlons plus, et pour cause, d’un très digne Rabon du Grand Siècle et d’un excellent Amand rococo, sombrés corps et âme dans la tourmente du Débarquement, tout comme les envois d’Etat, consciencieusement énumérés par Pierre Angrand (dans son ouvrage de 19854), d’un glorieux XIXe siècle généralement méprisé (on finirait bien par les regretter, mais ils disparurent le plus souvent sans avoir jamais été photographiés, et pas toujours du fait des guerres !). Et les opportunes donations Feuillet (1950) et Follain (1975) arrivèrent tardivement (pour mémoire, saluons par exemple une admirable Sapho de 1876 due à Gustave Moreau, de provenance Feuillet, ou tel Maurice Denis figurant le poète Jean Follain). Aussi la conservatrice du musée, Geneviève Carpon, au début des années 1970, relayant les efforts de son prédécesseur Jean Barbaroux, réussit-elle à convaincre la Ville d’affecter à la section Beaux-Arts de son musée les crédits initialement prévus pour compenser la perte des collections d’archéologie et d’histoire naturelle (évidemment difficiles sinon impossibles à reconstituer). Entre Corot (revenons toujours à lui puisqu’on est à Saint-Lô, ville chère comme l’on sait à l’artiste) et Boudin, ne fallait-il pas plutôt renforcer un ensemble de peintures qui manquait d’accent, lui donner plus de sens en insistant sur le paysage, cette grande conquête de l’art du XIXe siècle ? Jean Lacambre, alors conservateur à l’Inspection des musées de province (elle existait encore !) et l’auteur de ces lignes, en poste au département des Peintures du Louvre, prêtèrent leur concours à cette stimulante opération, profitant des occasions qu’offrait facilement le marché d’art à Paris dans ces années-là. Les résultats de cette politique ont été consignés dans la Revue du Louvre en 19725. A cette date, on pouvait encore trouver à bon compte quantité de tableaux de paysage, dès lors qu’on sortait des sentiers battus. On n’acquit donc point d’Impressionnistes ni de Corot, peintres forcément chers (pour ce dernier, déplorons hélas ! que, faute de crédits suffisants, ne put être saisie en 1987 l’opportunité, très symbolique, d’acheter à Drouot une jolie petite Vue de Saint-Lô à travers des branches d’arbres, effet décoratif garanti, peinte en 1850-1855, mais pareille occasion peut bien revenir !). De toute façon, le Louvre avait eu à cœur de déposer dès 1972 (il fallait compenser aussi le transfert à Avignon d’un Primitif italien de la collection Campana) un tendre et important Etang, souvenir des marais du Beauvaisis (ill. 5), du legs Thomy Thiéry (1902), cher à la poétique brumeuse et enchanteresse de Corot, au faîte de sa carrière (vers 1869-1870), ce qui était, par anticipation, un acte de vraie et intelligente décentralisation ! Mais le petit ensemble d’une quinzaine de tableaux constitué alors – il ne serait pas facile de le refaire aujourd’hui, aussi vite et aussi économiquement – se justifie et se recommande, croyons-nous, par une agréable et significative, disons même cohérente diversité. Puisque le genre du paysage se prête par nature à toutes sortes d’explorations et donc d’approches esthétiques.

5. Jean-Baptiste Camille Corot (1790-1875)
L’étang, souvenir des marais du Beauvaisis, vers 1869-1870
Huile sur toile - 74 x 92 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

6. Pierre-Henri de Valenciennes (1750-1819)
L’île de Cézembre (baie de Saint-Malo) au soleil couchant, vers 1785 ?
Huile sur toile - 43 x 61 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Le panorama, façon de dire, s’ouvre sur une belle et vraie rareté, pour faire mentir le côté prétendument conventionnel du paysage néo-classique, tel que l’illustre un Valenciennes à l’orée de la Révolution : son étude étonnamment libre évoque l’île de Cézembre en face de Saint-Malo6 (ill. 6). – Valenciennes, peintre de ciels et de nuages, comme un Constable ou un Bonington avant la lettre, et, qui plus est, peintre de la Bretagne et non plus de l’exclusive arcadique Italie, qui l’eût cru et qui dit mieux ? Quel musée français le montre sous ce jour (le Louvre a un fonds inoubliable de Valenciennes mais essentiellement italien). Pour un musée du Cotentin qui jouxte, il est vrai, la péninsule armoricaine, et quant à annoncer l’impalpable Boudin, ce salubre effet de mer du grand Valenciennes est d’une éclatante signification, comme une revanche sur l’adversité.

7. Nicolas-Antoine Taunay (1755-1830)
Saint Matthieu l’Evangéliste et son ange au moment
où il écrit sous la dictée de l’habitant des cieux , vers 1820-1830
Huile sur toile - 66 x 82 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

8. Guillaume Guillon-Lethière (1760-1832)
Paysage à la cascade avec bergers
(peut-être la Vue du château de Genzano
dans les Etats romains, du Salon de 1819)
Huile sur toile - 48 x 69 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

9. Daniel (?) Riehl (dates inconnues)
La plaine d’Alsace (?), 1825
Huile sur toile - 47 x 70 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Du paysage composé, harmonieux, tantôt noble et antiquisant, tantôt agreste, tel qu’il fut chéri par tant d’artistes dans les années 1780-1820, et d’un faire toujours fin, subtil et savant, Saint-Lô montre quelques exemples comme ceux, très suggestifs et poétiques, de l’enchanteur Taunay7 (Saint Mathieu et l’ange, ill. 7), de Lethière (grandiose Paysage à la cascade8, probablement du Salon de 1819, ill. 8), de Riehl (un charmant paysage alsacien de 18259 (ill. 9), signé de ce mystérieux auteur, apparemment inconnu des dictionnaires d’artistes mais d’une attachante et fraîche modestie), ou de Duclaux, dans une amusante grâce troubadour (Don Quichotte attaquant des bœufs qu’il prend pour des chevaliers enchantés10, du Salon de 1814, ill. 10), et jusqu’à un tableau éloquemment romain, sur fond de nature mais une sévère nature, bien accordée à l’intransigeance de l’histoire, le Cincinnatus recevant les envoyés du Sénat de Léon Benouville11 (ill. 11) peint pour le concours du Prix de Rome en 1844 (l’artiste ne fut pas primé en fin de compte mais sa démonstration a toute la dignité épique et mémorable qui convient et qui ne saurait déplaire). Dans cette conception du paysage, voyons comme l’histoire, comme la geste humaine ne sont jamais, tout au contraire, coupées de la nature. ? Paysages ou peintures d’histoire, voire de genre, ne tranchons pas !

10. Antoine-Jean Duclaux (1783-1868)
Don Quichotte attaquant un troupeau de bœufs qu’il
prend pour des chevaliers enchantés, Salon de 1814
Huile sur toile - 53 x 80 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

11. Léon Benouville (1821-1869)
Cincinnatus recevant les envoyés du Sénat romain, 1844
Huile sur toile - 113 x 146 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Par un frappant contraste, et c’est le charme richissime et optimiste du XIXe siècle, le gigantesque Moine en prière dans une église en ruines12 de Bouton, de 1824 (ill. 12), signifie le plus éloquent et surprenant pittoresque mis à la mode par le romantisme (ô Chateaubriand !) et rivalisant avec les rêveries germaniques les plus assurées (ruines médiévales, éclairage lunaire, effets de perspective). Une impressionnante rareté dans les musées français qui, peut-être, ne célèbrent pas assez cet artiste génial, promoteur des dioramas. Là encore, Saint-Lô renouvelle l’idée habituellement reçue du paysage (simple instant et morceau de nature pris sur le vif) et montre ce que, généralement, on n’ose pas dévoiler ou tout au moins soupçonner.

12. Charles-Marie Bouton (1781-1853)
Moine en prière dans une église gothique en ruines, 1824
Huile sur toile - 295 x 200 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

13. Alexandre-Gabriel Decamps (1803-1860)
Etude de terrain, vers 1834
Huile sur toile - 35 x 54 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
D’un autre romantisme mais tout aussi légitime et efficient, dans un genre fougueux cette fois, tout en pâtes robustes et brutales et non plus en trompe-l’œil, sous une torrentielle matérialité picturale qui vient en fait exalter l’idée, est la farouche Etude de terrain13 (et rien d’autre !) de Decamps (ill. 13), très proche de la fameuse Défaite des Cimbres du Louvre (Salon de 1834), une façon autre et radicale de rendre la nature en y imprimant la splendeur héroïque de l’individu (le moi du peintre !) : au delà de fiers précédents du XVIIe siècle comme Salvator Rosa ou Cornelis Huysmans, songeons encore aux proches exemples de Géricault et de Guignet.

14. Achille Benouville (1815-1891), frère de Léon Benouville
Paysage romain, 1849
Huile sur toile - 53 x 42 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

15. Achille Benouville (1815-1891)
Paysage à la cascade, vers 1849
Huile sur toile - 53 x 42 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Sur un mode moins âpre, plus nostalgiquement idéaliste et même agréablement insinuant, Achille Benouville, le frère de Léon, célèbre l’évasion italienne – une donnée fondamentale de l’art au XIXe siècle – avec deux pendants ovales de 184914 (ill. 14 et 15), de la plus délectable harmonie décorative, plaisante tendance à laquelle se rattache également l’évocation suave et cadencée de L’Illissus avec les ruines du temple de Jupiter près d’Athènes15 d’Alfred de Curzon (ill. 16), exposé au Salon de 1861.

16. Alfred de Curzon (1820-1895)
L’Illisus et les ruines du temple de Jupiter, près d’Athènes,
Salon de 1861
Huile sur toile - 71 x 115 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

17. Louis Français (1814-1897)
Paysage aux faucheurs, vers 1850-1860
Huile sur toile - 35 x 54 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Mais le paysage, c’est aussi la fraîcheur naturaliste, la charmante découverte de la campagne française sans apprêts, l’ivresse d’une franche et délicieuse conquête du visible, là où va se distinguer justement un Corot : le rejoignent et l’accompagnent ici de fins observateurs poètes comme Français16 (ill. 17), Coignet17 (ill. 18), Lapito18 (ill. 19), Joseph Bail même dont le tardif Coin de forêt19 (ill. 20), est d’une belle étrangeté crispée, tous peintres de la nature longtemps négligés et qu’il fallait acheter à temps (reconnaissons que les musées ne les montrent pas assez : haro sur ce type de paysages appréciés sous Louis-Philippe et le Second Empire et encore recherchés sous la IIIe République !).

18. Jules Coignet (1798-1860)
Vue de moulin à Uzerche (Corrèze)
Huile sur papier marouflé sur toile - 32 x 38 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

19. Auguste Lapito (1803-1874)
Campagne
Huile sur toile - 27 x 44 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

20. Joseph Bail (1862-1921)
Coin de forêt
Huile sur toile - 55 x 92 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô

21. Antoine Vollon (1833-1900)
Coucher de soleil à Villerville (Calvados)
Huile sur panneau - 23 x 46 cm
Saint-Lô, Musée
Photo : Musée de Saint-Lô
Ce sympathique voyage-exploration se termine, non loin de Boudin, sur un Rivage de Villerville20 (ill. 21) d’un expressif et rageur Antoine Vollon, violemment rendu, dans le plus fort sillage de l’Ecole de Barbizon. Faut-il regretter que, par la suite, cet effort d’acquisitions n’ait guère été poursuivi ? Il y eut de la part du musée d’autres choix, d’autres tentations et orientations. Du moins cet ensemble, déjà très parlant, s’affirme-t-il comme une vraie leçon de peinture et de poésie. ? Promesses tenues et vérifiées : Corot ne sera plus jamais seul ! Et n’en sera que mieux compris, plus intelligemment apprécié. La solitude, en matière d’art, ne saurait être, il est vrai, de bon et sage conseil…
