La peinture américaine des années 1930. The Age of Anxiety


Paris, Musée de l’Orangerie, du 12 octobre jusqu’au 30 janvier

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1. Philip Evergood (1901-1973)
Dance Marathon 1934
Huile sur toile - 152,6 x 101,7 cm
Austin, Blanton Museum of Art
Photo : Blanton Museum of Art
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La fête n’est qu’apparente, la misère sous-jacente. Le couple de danseurs le plus endurant gagnera 1000 dollars, il faut tenir le coup. Philippe Evergood met en scène des visages grimaçants qui tirent la langue de fatigue, des corps lourds qui se meuvent avachis les uns sur les autres (ill. 1). La légèreté joyeuse de la danse a laissé place à la douleur de l’endurance. Ce tableau donne le ton : c’est la Grande Dépression.
La peinture américaine des années 1930, entre la crise de 1929 et l’entrée des États-Unis en guerre en 1941, exprime cette remise en question de toute une nation : le rêve américain est ébréché, le capitalisme ébranlé. Les artistes interrogent les valeurs et l’identité américaines, favorisant désormais des sujets propres à leur pays. Si la peinture s’ancre avant tout dans un réalisme à la fois social et pictural, le surréalisme a la faveur de quelques uns, c’est le cas de Federico Castellon influencé par Dali, ou bien de Peter Blume, tandis que les prémices de l’abstraction apparaissent notamment au sein du groupe des American Abstract Artistes (George L. K. Morris, Charles Shaw et Ilya Bolotovsky, entre autres).

En collaboration avec The Art Institute de Chicago1 le Musée de l’Orangerie s’arrête sur cet « Age of Anxiety » à travers une cinquantaine de peintures. Parmi les artistes présentés, la célébrité de certains - Georgia O’Keeffe, Edward Hopper et bien sûr Grant Wood, figure phare de l’exposition - a traversé l’Atlantique, mais beaucoup restent injustement méconnus du public français. C’est le cas de Charles Demuth ou de Morris Kantor, l’un décrit les usines de Lancaster avec « précisionnisme2 » et patriotisme comme en témoigne le titre de sa toile, tiré du nouvel hymne national, And the Home of the brave ; l’autre, au contraire, saisit l’atmosphère humble et nostalgique de l’intérieur d’une ferme américaine, La Maison hantée. C’est aussi l’occasion de mettre Charles Sheeler sous les feux de la rampe. Malgré la crise, ses paysages admirables témoignent de la puissance industrielle des États-Unis dans des vues froides, méticuleuses, elles aussi précisionnistes et rythmées de lignes droites (ill. 2). Son travail photographique a évidemment une influence sur son œuvre peint. D’autres, comme Joe Jones montrent le revers de la médaille de cette industrie, en dénonçant les conditions de travail des dockers de Saint-Louis. Mais comme les ouvriers, les artistes sont finalement encouragés à participer à la reconstruction politique et morale du pays, c’est bien l’objectif de l’une des grandes mesures du New Deal : the Federal One.


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2. Charles Sheeler (1883-1965)
American Landscape (Paysage américain), 1930
Huile sur toile - 61 x 78.8 cm
New York, Museum of Modern
Gift of Abby Aldrich Rockefeller. Acc. n. : 166.193
© 2016. Digital image, MoMA, New York/Scala, Florence
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3. Grant Wood (1891-1942)
American Gothic (Gothique américain), 1930
Huile sur panneau d’aggloméré - 78 x 65.3 cm
Chicago, The Art Institute of Chicago,
Photo : The Art Institute of Chicago
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Le parcours thématique s’ouvre sur une icône exceptionnellement prêtée à la France, American Gothic de Grant Wood (ill. 3). Un fermier, une fourche à la main, et sa fille vêtue d’un tablier imprimé, se tiennent devant leur maison dans le style néo-gothique marqué par cette fenêtre qui tranche avec la simplicité de la maison. L’artiste évoque ici les fermiers qui formaient le socle de la société américaine, menant une vie simple et laborieuse, fondée sur les valeurs traditionnelles du travail et de la famille. Il s’agit bien sur d’une image recomposée, Wood ayant fait poser sa sœur et son dentiste. Son réalisme est inspiré des maîtres anciens, notamment des primitifs flamands, qu’il a pu voir lors d’un voyage en Europe, en France puis en Allemagne.

Grant Wood est l’un des principaux peintres dit régionalistes, avec Thomas Hart Benton et John Steuart Curry : loin des grandes villes, ils peignent les paysages du Midwest et prônent le retour à la terre. Il propose ainsi l’image idéalisée du Labour d’automne ou de la Plantation de maïs, saluant le passage des saisons et le travail des champs à la main, sans l’aide des machines. Thomas Hogue qui peint quant à lui dans le Sud-Ouest et appartient au groupe des Dallas Nine, porte un regard plus pessimiste sur la terre nourricière à laquelle il donne l’apparence d’un corps de femme desséché (ill. 4), allusion aux difficultés des agriculteurs qui, après la baisse des prix provoquée par la surproduction pour la Grande Guerre, doivent faire face à la sécheresse et aux tempêtes de poussière. Ces points de vue divergents se retrouvent en littérature. C’est dans la même décennie que sont publiés les Raisins de la colère et la Petite Maison dans la prairie...


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4. Alexandre Hogue (1898-1994)
Erosion No. 2 - Mother Earth Laid Bare
(Érosion N° 2 – Notre Terre mise à nu), 1936
Huile sur toile
Tulsa, prêt courtesy Philbrook Museum of Art, 2015
© Estate of Alexandre Hogue
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5. Reginald Marsh (1898-1954)
Twenty Cent Movie ( Film à vingt cents), 1936
Crayon carbone, encre et huile sur panneau - 76,2 × 101,6 cm
Whitney Museum of American Art, New York ;
© 2016 Estate of Reginald Marsh /
Art Students League, New York/ Artists Rights Society (ARS), New York
© ADAGP, Paris 2016
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Mais la ville grandit, se développe, avale la population et l’étourdit par ses distractions ; la première d’entre elles est le cinéma - ou peut-être est-ce la seconde, la fin de la prohibition ayant été décrétée... Une section de l’exposition diffuse des extraits de films de l’époque. L’engouement pour ce moyen d’évasion peu cher est décrit par Reginald Marsh (ill. 5) qui s’attache à capturer dans ses toiles l’énergie dévorante de la vie new yorkaise, ce flot d’anonymes qui se déverse sur les trottoirs, surtout dans La 14e rue. Hopper est bien connu pour évoquer d’une autre manière la solitude urbaine, influencé par De Chirico et par les surréalistes, et l’on verra de lui le fameux Cinema à New York. Arthur Dove s’intéresse à un autre plaisir : la musique, essayant de transcrire le jazz en peinture, plus particulièrement le swing de Louis Armstrong, par des taches de couleurs vives, aux formes variées, qui surgissent d’un fond sombre.

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6. Grant Wood (1891-1942)
Daughters of Revolution
(Filles de la Révolution), 1932
Huile sur Masonite
Cincinnati Art Museum, The Edwin and Virginia Irwin Memorial
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La communauté afro-américaine s’impose peu à peu sur la scène artistique, par le jazz bien évidemment, mais aussi dans les domaines de la littérature et de la peinture. Le MoMA, premier musée d’art moderne sur le sol américain, qui ouvre ses portes l’année même du crash bancaire en 1929, consacre ainsi une exposition à l’« African Negro Art » en 1935. Les Afro-américains sont acteurs de la vie culturelle, ils sont aussi sujets de la peinture, les artistes pointant du doigt la question raciale qui mine le pays. C’est avec un humour noir que Joe Jones peint La Justice américaine  : au premier plan, une femme noire git à terre sous une corde, lynchée par membres du Ku Klux Klan qui s’éloignent.
Les peintres s’attaquent à l’histoire, et pas seulement pour commémorer les grandes dates du Nouveau Monde, bien qu’en 1932, on fête le bicentenaire du premier président américain, George Washington. Un tableau de Wood est grinçant qui montre Les Filles de la Révolution américaine (ill. 6) ; c’est une société réservée aux femmes dont les ancêtres ont participé à l’indépendance des États-Unis, des femmes qui veillent aux commémorations de l’histoire et au respect des bonnes mœurs... Trois vieilles dames se tiennent ainsi, momies proprettes et souriantes, une tasse de thé à la main, devant le fameux tableau d’Emanuel Leutze peint en 1851 Washington traversant le Delaware en 1766. Et puis, même à distance les artistes américains dénoncent la guerre qui menace l’Europe. On oublie que Philip Guston a lui aussi a peint Guernica : pour rendre compte du bombardement de la commune espagnole par les Allemands en 1937, il choisit la forme du tondo, inspirée de la Renaissance italienne, qui renforce la violence en donnant l’impression d’un tourbillon, de la déflagration d’une explosion. Quant à Louis Guglielmi il imagine le pont de Brooklyn détruit par un bombardement dans une peinture intitulée Géographie mentale.
Le parcours s’achève avec panache par l’histoire de l’art cette fois-ci, en confrontant Hopper et Pollock qui incarnent les deux grandes voies que prendra la peinture d’après-guerre : réalisme et abstraction. (ill. 7 et 8).


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7. Jackson Pollock (1912-1956)
Sans titre, 1938-1941
Huile sur lin - 56,5 x 127,6 cm
Chicago, Art Institute
© ADAGP, 2016
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8. Edward Hopper
Gas (Station-service), 1940
Huile sur toile - 66.7 x 102.2 cm
New York, Museum of Modern Art
Photo : 2016. Digital image, MoMA New York/Scala, Florence
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Commissaires : Judith A. Barter et Laurence des Cars.


Sous la direction de Judith A. Barter, La Peinture américaine des années 1930. The Age of Anxiety, Hazan, 2016, 204 p., 39 €. ISBN : 9782754109789.


Informations pratiques : Musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries
Place de la Concorde, 75001 Paris. Tel : +33 (0)1 44 77 80 07. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h à 18h, jusqu’à 21 h les vendredis 23 et 30 décembre 2016 et tous les vendredi de janvier. Tarif : 9 € (réduit : 6,50 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 13 décembre 2016


Notes

1L’exposition a d’abord été présentée à Chicago, The Art Institute, du 5 juin au 18 septembre 2106, elle ira ensuite à Londres, Royal Academy of Arts, du 25 février au 4 juin 2017.

2Style pictural apparu au début des années 1920 aux Etats-Unis, marqué par le cubisme et le futurisme. En relèvent notamment les œuvres de Charles Demuth et Charles Sheeler, et il se caractérise par une représentation cubiste mais figurative (cubo-réalisme). Les thèmes abordés sont des paysages industriels et urbains, souvent idéalisés et vides de toute présence humaine.





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