La modernité en Bretagne 1. De Claude Monet à Lucien Simon (1870-1920)


Pont-Aven, Musée de Pont-Aven, du 4 février au 11 juin 2017.

Dans l’ombre de l’Ecole de Pont-Aven, la création artistique en Bretagne à la fin du XIXe et au début du XXe siècle a été négligée par l’histoire de l’art au point d’être aujourd’hui encore largement méconnue. Estelle Guille des Buttes-Fresneau, conservatrice en chef du musée de Pont-Aven, et Hervé Duval, expert spécialiste de la peinture bretonne des XIXe et XXe siècles, dressent au musée de Pont-Aven un panorama - non exhaustif mais très riche - de l’effervescence artistique de cette période et prouvent brillamment qu’Émile Bernard, Paul Gauguin et le synthétisme ne sont pas seuls dignes d’intérêt. Une cinquantaine d’artistes est exposée, pour beaucoup oubliés, et leurs œuvres souvent issues de collections privées sont pour une grande partie présentées au public pour la première fois. En tout, 89 œuvres, des peintures essentiellement et quelques œuvres sur papier, sont réunies en trois sections chronologiques et thématiques judicieusement construites autour de la présence des grands maîtres de la peinture moderne en Bretagne, de l’assimilation de ces avant-gardes par les artistes locaux - qu’ils soient autochtones, d’adoption ou de passage - et de l’émergence de nouveaux foyers picturaux.


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1. Claude Monet (1840-1926)
Pluie à Belle-Ile, 1886
Huile sur toile - 60 x 60 cm
Morlaix, Musée de Morlaix
Photo : Musée de Morlaix
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2. John-Peter Russell (1858-1930)
La Voile rouge - Port de Goulphar, vers 1900
Huile sur toile - 65 x 80 cm
Morlaix, Musée des Jacobins
Photo : Musée de Morlaix
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Les nuages gris pré-impressionnistes d’Eugène Boudin sur le Port de Camaret ouvrent l’exposition. Cadre idéal pour la peinture sur le motif, la Bretagne l’attire très tôt et définitivement, de 1855 à 1897, il y réalisera près de 400 tableaux. Monet suit logiquement et son séjour, s’il est bref, de septembre à novembre 1886, n’en est pas moins fondateur puisqu’à l’origine de son travail en séries. Les Tempêtes et Pluies (ill. 1) de Belle-île annoncent les Meules, Peupliers et Cathédrales à venir. A ses côtés, prend place l’australien John-Peter Russell (ill. 2) qui s’établit sur cette côte sauvage où il accueillera ses amis Henri Matisse et Auguste Rodin. Trois de ses œuvres sont ici réunies grâce au prêt du musée d’Orsay avec lequel le musée de Pont-Aven a signé un partenariat pour une durée de cinq ans. Sa palette flamboyante était également à l’honneur en ce début d’année à la National Gallery de Londres qui exposait les impressionnistes australiens.


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3. Paul Signac (1863-1935)
Le Pardon des terre-neuvas à Saint-Malo, 1928
Huile sur toile - 77 x 96 cm
Saint-Malo, Musée d’Histoire
Photo : Musée d’Histoire de Saint-Malo
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4. Henri Martin (1860-1943)
Marine bretonne
Huile sur toile - 80 x 79 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Bernard Galéron
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Si Signac y expérimente ses recherches divisionnistes dès 1891, c’est le Pardon des terre-neuvas à Saint-Malo (ill. 3) de 1928 que nous découvrons ensuite. Il est alors peintre de la Marine et c’est désormais depuis son bateau qu’il peint les variations lumineuses et colorées du littoral, de Groix à Saint-Malo, ses juxtapositions de points devenues une accumulation moins régulière de petits rectangles. En regard, s’élèvent les côtes rocheuses d’Henri Martin (ill. 4) et d’Armand Guillaumin tout près de deux paysages d’une grande quiétude de Le Sidaner, qui s’il n’adhère pas au mouvement néo-impressionniste, a tout de sa touche. Avec le Port de pêche de Constantin Kousnetzoff, le Chemin du Pouldu de Jean-Bertrand Pégot-Ogier (ill. 5) ou Les Goémoniers d’Henry Moret, les coloris se font plus intenses et contrastés.


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5. Jean-Bertrand Pégot-Ogier (1877-1915)
Chemin du Pouldu, vers 1910
Huile sur papier marouflée sur toile - 33 x 41 cm
Collection particulière
Photo : Hervé Ronné
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6. Robert Delaunay (1885-1941)
La Fête au pays, 1905
Huile sur toile - 56, 5 x 46 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts de Rennes
Photo : Musée des Beaux-Arts de Rennes,
Adélaïde Beaudoin
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7. Jean Puy (1876-1960)
Barques à Sainte-Marine, vers 1908
Huile sur toile - 44 x 73 cm
Collection particulière
Photo : Lucie Moraillon
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8. Jeanne-Marie Barbey (1876-1960)
La Course à Gourin, vers 1929
Huile sur toile - 73,4 x 92,5 cm
La Cohue, Musée des beaux-arts de Vannes
Photo : Musée de Vannes, O. Caijo
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Robert Delaunay, dans les pas de Matisse, réalise ses premières peintures autour de Saint-Guénolé, dans une veine fauve aux couleurs pures et aux formes simplifiées. Quatre de ses œuvres de jeunesse sont présentées, témoignant toutes déjà de sa distance avec la figuration. Il faut deviner les formes, les robes et les parapluies de La Fête aux pays (ill. 6) ou les étals du Marché breton, emportés par le mouvement, dépassés par la couleur. Vient ensuite Jean Puy avec six œuvres très différentes les unes des autres illustrant ses fécondes expérimentations, de La Barre du Pouldu très divisionniste aux larges aplats des Barques noires à Sainte-Marine (ill. 7). Dans leur lignée coloriste s’inscrivent les scènes de vie quotidienne de Jeanne-Marie Barbey (ill. 8) ou de Jules-Emile Zingg.


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9. Albert Clouard (1866-1952)
La Cueillette des pommes
Huile sur carton - 40 x 51 cm
Collection particulière
Photo : Jérôme Mondière
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10. Maurice Chabas (1862-1947)
Rentrée des bateaux, le soir,
sur la rivière de Placamen

Huile sur toile - 100 x 81 cm
Collection A. et L. Fontaine
Photo : Bernard Galéron
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Très proche de Paul Sérusier et de Maurice Denis qui n’ont eu cesse de l’encourager, Albert Clouard (ill. 9) ne peint que de 1895 à 1910 et fut de fait rapidement mis de côté pour être tardivement redécouvert. Les quatre œuvres exposées oscillent entre le cloisonnisme de l’école de Pont-Aven, les couleurs et la dimension spirituelle des nabis. La très belle Rentrée des bateaux de Maurice Chabas (ill. 10) - auquel le musée de Pont-Aven a consacré une exposition monographique en 2009 - convoque une même force symbolique transformant le paysage en allégorie. Cette voile rouge empruntée aux estampes japonaises qui déferlent alors sur l’Europe, trouve un large écho dans l’exposition. Le japonisme - ses motifs, ses formes, ses plans superposés, ses formats, ses cernes - est décliné par de nombreuses œuvres, des très belles gravures sur bois d’Henri Rivière, à la grande gouache de Jean-Francis Auburtin, aux huiles de Marcel Jacquier ou de Marcel Menthenhoven (ill. 11).


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11. Vue de l’exposition, partie dédiée au japonisme
De gauche à droite :
Marcel Menthenhoven ( 1891-1979)
Chemin dans le Morbihan, vers 1935
Collection Isabelle de Saint-Anthost
Henri Rivière (1864-1951)
Lavoir sous bois à Loguivy (triptyque), 1894
La Falaise, 1897
Pont-Aven, Musée de Pont-Aven
Photo : Musée de Pont-Aven
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12. Vue de l’exposition, partie dédiée aux « résonances cubistes »
De gauche à droite :
Conrad Kickert (1882-1965)
Ploumanac’h, 1913
Perros-Guirec, Galerie Stephan
Henri Le Fauconnier (1881-1946)
Ploumanac’h, 1908
Collection particulière
Georges Sabbagh (1887-1951)
Synthèse à Ploumanac’h, vers 1920
Beauvais, MUDO-Musée de l’Oise
Photo : Musée de Pont-Aven
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Les « résonances cubistes » (ill. 12) occupent une place à part dans l’exposition puisque contrairement aux influences détaillées précédemment, toutes liées à la présence physique, plus ou moins ancrée, d’un ou plusieurs représentants du mouvement en question in situ, aucun cubiste n’est venu en Bretagne au moment de ses expérimentations. Le grand format saisissant de Georges Sabbagh, Synthèse à Ploumanac’h, est un indéniable hommage au cubisme développé par Cézanne dans le Sud entre 1895 et 1920. A son instar, et de façon tout aussi évidente, des artistes comme Henri Le Fauconnier, Adolphe-Marie Beaufrère, Pierre Bompard ou le néerlandais Conrad Kickert décomposent les volumes en formes géométriques simples.


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13. Achille Granchi-Taylor (1857-1921)
Le Pêcheur de raies, vers 1913
Huile sur toile - 108 x 75 cm
Concarneau, Collection Ville de Concarneau
Photo : Ville de Concarneau, Serge Goarin
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14. Charles Henry Fromuth (1858-1937)
Thoniers à voile (triptyque), 1934
Pastel sur papier - 70 x 150,5 cm
Concarneau, Collection Ville de Concarneau
Photo : Ville de Concarneau, Serge Goarin
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Le parcours n’omet pas les nombreux artistes qui ont choisi une voie différente de celle des avant-gardes. La dernière section ne cherche pas à se détourner d’une peinture qui pourrait sembler moins séduisante au regard de la modernité détaillée jusqu’alors. En marge de l’École de Pont-Aven, des foyers picturaux se constituent sous forme de colonies d’artistes ou simplement de lieux de prédilection communs. A Concarneau c’est autour des très académiques Alfred Guillou et Théophile Deyrolle, élève d’Alexandre Cabanel, qu’un centre artistique s’établit dans les années 1870. Henri Barnouin, Fernand Le Gout-Gérard, Achille Granchi-Taylor (ill. 13) y adoptent un style classique et des sujets ethnographiques, le retour de pêche en premier lieu. Le néo-zélandais Sydney Thompson ou l’américain Charles Fromuth (ill. 14), dont les deux très beaux triptyques au pastel conservés par Pont-Aven et Concarneau sont présentés conjointement pour la première fois, y développent une touche plus libre et instinctive. Dans le pays bigoudun et le Cap Sizun, Lucien Simon, Lionel Floch et Henri Royer s’intéressent à tous les aspects de la vie quotidienne, des travaux agricoles aux cérémonies religieuses en passant par les intérieurs de boutiques, de cafés ou les scènes de cirques itinérants, dans un style naturaliste au trait audacieux. L’exposition s’achève autour de la peinture plus sombre, rehaussée d’éclats vifs, de Charles Cottet (ill. 15) et de deux autres artistes de la « bande noire », André Dauchez et Lucien Simon (ill. 16) sus-cité. Cette appellation, qu’on leur attribua de façon péjorative en 1895 à l’occasion de l’exposition de la Société internationale de peinture et de sculpture à la galerie Georges Petit à Paris, dit tout de leur remise en question de l’art post-impressionniste aux tonalités claires qui faisait alors foi.


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15. Charles Cottet (1863-1925)
Voiles rouges à Camaret
Huile sur carton - 56 x 65 cm
Collection particulière
Photo : Hervé Ronné
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16. Lucien Simon (1861-1945)
Chez le mercier, 1919
Aquarelle gouachée sur papier - 89,5 x 124 cm
Quimper, Collection Musée départemental breton
Photo : Musée départemental breton, Quimper
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Si l’ensemble des œuvres de l’exposition est reproduit dans le catalogue qui l’accompagne, la lecture seule de ce dernier ne saura rendre compte de la parfaite construction du discours des deux commissaires. Les trois parties du parcours n’y sont absolument pas mentionnées, les œuvres étant présentées, sans notices détaillées, dans l’ordre alphabétique de leurs auteurs et non par sections. Ce répertoire d’œuvres est précédé de brèves notices biographiques et d’un unique essai synthétique, certes très intéressant, de Jacqueline Duroc, historienne de l’art spécialiste du sujet. On ne peut donc qu’encourager la visite de cette très belle exposition qui aurait mérité un tout autre catalogue.

Commissaires : Estelle Guille des Buttes-Fresneau et Hervé Duval.


Collectif, La modernité en Bretagne - 1. De Claude Monet à Lucien Simon 1870 - 1920, Silvana Editoriale, 2017, 168 p., 29 €, ISBN : 9788836635597.


Informations pratiques : Musée de Pont-Aven, Place Julia, 29930 Pont-Aven. Tél : +33 (0)2.98.06.14.43. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. . Tarif : 7,00 €. Réduit : 5,00 €. Site du musée.


Julie Demarle, vendredi 28 avril 2017





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