
1. Paul Cézanne (1839 - 1906)
Madame Cézanne au fauteuil jaune, 1888-1890
Huile sur toile - 80,3 x 64,3 cm
Bâle, Fondation Beyeler
Photo : Bâlel, Peter Schibli
De temps à autre, les arts dits premiers jettent leur pomme de discorde chez les critiques. Muets, sans histoire, dit-on, les fétiches mettent le feu aux esprits les moins sujets à l’embrasement. Étrange vertu. L’actuelle exposition de la fondation Beyeler n’échappe pas à la règle. Confrontant à l’art dit moderne, de Cézanne à Rothko, une centaine de pièces africaines et océaniennes, La Magie des images s’est attiré quelques volées de sarcasmes et de méchancetés que nous avons peine à nous expliquer. À lire les mécontents, la démonstration tournerait court, s’enlisant dans le comparatisme superficiel ou singeant la déco chic. Au regard du dialogue bâlois, certains de ses détracteurs invoquent l’hybridation fertile du grand Malraux à l’époque de La Métamorphose des dieux, fameux ou fumeux panthéon du génie universel. N’est-ce pas trop prêter à ce piètre penseur post-cubiste, pilleur d’idées et de temples ? Quitte à revenir aux Anciens, pour éclairer le présent, mieux vaut relire Bataille. Lui avait compris ce qui au cœur des sociétés policées relève encore de la violence et de l’érotisme, deux formes de l’interdit et du sacré, dont l’art est l’expression directe. Or il est évident que le rapport des Occidentaux à l’altérité primitive procède de cette communauté anthropologique qui vient à la conscience, précisément, sous la plume d’un Bataille ou d’un Caillois. Les gloseurs de « la plastique nègre » ont trop longtemps dissimulé sous leur formalisme, voire leur racisme non avoué, cette vérité. Elle devrait nous intéresser plus que les fameuses filiations stylistiques. Fallait-il réellement reprocher à Oliver Wick, le commissaire incriminé, de ne pas avoir refait l’exposition new yorkaise de Goldwater en 1961 ou celle de Rubin en 1984, si peu délestées encore de la philologie des sources et du discours des avant-gardes ?
On imagine d’ici les toiles de Gauguin, Picasso, Braque, Matisse, Vlaminck et de Derain barbotant au milieu des tikis et des masques exotiques qui leur avaient appartenu. Bref, l’éteignoir. Au lieu de ces redites fatigantes, voilà une exposition superbe à l’œil, secouant l’esprit, et déroulant ses quatorze salles avec la même perfection de mise en scène, sous l’une des plus belles lumières qu’un musée puisse s’offrir. Que les moments de ce parcours n’aient pas tous une force égale, que l’alchimie n’opère pas constamment au même degré, on en conviendra. Mais n’est-ce pas au fond souhaitable ? Encore que ces réserves soient subjectives. Chaque visiteur, selon son histoire et ses connaissances, fera siens les œuvres et les rapprochements proposés. Car la règle déclarée tient plus de l’aléatoire, de l’étonnement, que de la prescription : « Les correspondances, en partie formelles, écrit Oliver Wick, ne doivent en aucun cas induire une conditionnalité mutuelle. Il s’agit en l’occurrence d’une expérience visuelle directe et, pour une fois, on ne s’occupera pas de savoir si les artistes occidentaux ont connu ou collectionné telle ou telle œuvre africaine ou océanienne. Ce sont la tension esthétique surtout et l’intensification des contrastes qui aiguisent la perception. »

2. Vue de l’exposition avec en arrière plan
Le Lion ayant faim se jette sur l’antilope
du Douanier Rousseau et
au premier-plan deux figures tino aitu
Photo : Service de Presse
De cette puissance d’impact, il faut d’abord dire un mot. D’un côté, la crème de la collection Beyeler ; de l’autre, majoritaires en nombre, les pièces extra-européennes en provenance du musée des Cultures de Bâle et d’ailleurs. Les amateurs les plus exigeants en matière d’arts premiers ne seront pas déçus. De plus, les œuvres se voient en pleine clarté. La muséographie s’abstient en effet de la ritualisation désuète, genre train fantôme, qu’on s’obstine à appliquer aux idoles de l’autre monde. Peut-être notre préférence va-t-elle d’abord aux rencontres les plus dégagées des analogies visuelles et les plus aptes à faire remonter quelque détail, geste, indice inaperçu. Par exemple, si beau soit-il, le télescopage de Klee et de la sculpture polynésienne, dont le peintre voyageur avait assurément connaissance, nous a moins séduit que la salle où deux Cézanne (ill. 1) mélancoliques se mêlent aux statues Sénufo, visages fermés et seins pointus, qui n’avaient jamais été réunies depuis l’exposition mentionnée de Goldwater. La question des codes par quoi l’image, occidentale ou non, est sexuellement marquée traverse l’exposition. Sensible dans la prédation chère au douanier Rousseau (ill. 2), elle éclate positivement dans la salle des papiers découpés de Matisse et des guides de chasse du fleuve Korewori. C’est peut-être moins l’absence de modelé qui frappe ici et là que le bleu intense dont le Français blasonne le corps de la femme étrangère, en écho lointain à ses nus algériens. On pourrait citer encore les reliquaires Fang et l’impressionnante Improvisation 10 de Kandinsky, d’une commune verticalité. Du choc de leur rapprochement surgit la sacralité qu’ils partagent en dehors de toute proximité ethnologique. Le visiteur pourra même se surprendre à tricoter ensemble les productions occidentales, comme on aime le faire sous nos cieux. La Femme en vert que Picasso signa en 1944 rêvait de Mme Cézanne. La libération rendait le sourire.
Oliver Wick, Antje Denner , Bildgewaltig Afrika, Ozeanien und die Modern, Riehen, 2009, 49 €. ISBN-13 : 978-3856164751 (uniquement en allemand).
Remarquable catalogue destructuré, fait de grandes feuilles pliées et emboîtées.
Informations pratiques : Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Bâle. Tél : + 41 (0)61 645 97 00. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h et jusqu’à 20 h le mercredi.
