La Gare du Nord, chef-d’œuvre d’Hittorf, gravement menacée


Nous avons retrouvé l’image que la Mairie de Paris veut cacher : voir la brève du 27/9/15.

En juin dernier, la SNCF et la Mairie de Paris faisaient part de grands travaux à venir sur la Gare du Nord. L’objectif serait de rendre le bâtiment aussi agréable que la gare de Saint-Pancras à Londres, l’autre terminus de l’Eurostar. But louable, mais comme d’habitude, en prétendant réhabiliter un monument, on s’apprête à le dénaturer grandement. Il s’agit pourtant du dernier chef-d’œuvre de Jacques-Ignace Hittorf, lui même un des plus grands architectes du XIXe siècle. La gare du Nord est protégée au titre des monuments historiques, mais bien insuffisamment puisqu’elle n’est qu’inscrite quand il est évident qu’elle mériterait un classement.


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1. Côté ouest de la Gare du Nord
État actuel
Photo : Didier Rykner
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2. Côté ouest de la Gare du Nord
État projeté par le cabinet Wilmotte
© Cabinet Wilmotte

Certes, tout n’est pas négatif dans ce projet. L’intérieur de la gare notamment devrait être largement débarrassé de ses constructions parasites. Il semble par ailleurs que la construction prévue du côté nord, un pont qui franchira les voies et où se feront les départs, soit conçue de manière assez respectueuse du bâtiment existant : elle se fera à l’extrémité des quais, à l’extérieur, et permettra une large vue sur l’intérieur de la nef.
En revanche, ce qui est prévu pour le côté ouest et encore davantage pour le côté sud, c’est-à-dire la façade historique d’Hittorf, est purement et simplement inacceptable.

Côté ouest, où se trouve actuellement la station de taxis (ill. 1), l’architecte Wilmotte envisage une couverture reliant l’extérieur de la gare au bâtiment le longeant. Cela modifierait drastiquement l’effet voulu par Hittorf, sans compter que le rez-de-chaussée de ce dernier édifice serait éventré pour créer des boutiques. Le visuel fourni dans le dossier de presse est à cet égard très parlant (ill. 2). Cet aménagement doit être revu.


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3. Jacques-Ignace Hittorf (1792-1867)
Façade de la gare du Nord
État actuel
Photo : Didier Rykner

Le projet sur la façade principale (ill. 3) est bien pire encore. Sans rire, Wilmotte propose de la doubler par la sienne propre, un peu comme cela a été fait sur la gare de Strasbourg par l’architecte Jean-Marie Dutilleul. C’est l’occasion de rappeler ici - cette affaire nous avait complètement échappé et nous n’avons pu que constater les dégâts - ce qu’a subi cette gare (ill. 4 et 5) qui était, elle aussi, inscrite monument historique. Sa très belle façade a été complètement cachée par une excroissance en verre aussi nulle que prétentieuse.


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4. Façade de la gare de Strasbourg (par Jean-Marie Dutilleul)
État actuel
Photo : Didier Rykner
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5. Façade de la gare de Strasbourg
La façade d’origine, et la construction de Dutilleul
Photo : Didier Rykner

On lit, p. 47 du dossier de presse, qu’« un nouveau bâtiment fin et minimaliste, constitué d’une fine voûte en verre et acier, vient s’inscrire dans les cinq grand tympans de pierres de la façade historique. Cette dernière intervention permet de donner une nouvelle image contemporaine à la gare du nord, tout en offrant un espace d’entrée supplémentaire à la zone des arrivées, canalisant les flux et institutionnalisant la présence d’un bâtiment majeur au cœur de la ville. Entre ces arches de verres, viennent s’inscrire des petits volumes transparents qui hébergent des restaurants venant ainsi circonscrire cette nouvelle place/parvis et ainsi coloniser de lieux de vivants et festifs. » Cela faisait longtemps que le qualificatif « festif » n’avait pas été utilisé pour un projet parisien, la ville où la fête doit être obligatoire et permanente. Curieusement pourtant, alors que plusieurs visuels prospectifs montrent à quoi pourrait ressembler la gare à la fin des travaux, rien ne vient illustrer ce « nouveau bâtiment fin et minimaliste ». Nous avons donc contacté le cabinet Wilmotte afin de savoir à quoi ce projet ressemblait et pour lui demander pourquoi l’image n’avait pas été incluse dans le dossier de presse. On nous a répondu : « C’est un choix de la mairie de ne pas publier cette photo. Elle est très impressionnante et ils ont peur de la montrer car ils ne voudraient pas que le débat sur le projet se focalise sur cela. »
Nous nous sommes donc tourné ensuite vers la Ville de Paris qui nous a confirmé qu’ils ne souhaitaient pas communiquer ce visuel car « pour l’instant rien n’est validé ». Pudeur étrange puisque le projet existe bien, qu’il est indiqué comme acté dans le dossier de presse et que ce document contient d’autres images signées Wilmotte concernant les autres parties du projet. On ajoutera que le site du cabinet Wilmotte ne fait pas mystère de ce projet dans un article de « 20 minutes » paru le 26 juin dernier : « Surtout, le rêve de Jean-Michel Wilmotte est d’accoler à la grande façade de la gare de grandes verrières qui permettraient de prolonger le bâtiment sur l’esplanade. "Un geste de modernité sans affecter le patrimoine". »


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6. Rue de Dunkerque, devant la gare du Nord
État 20 septembre 2015
Photo : Didier Rykner
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7. Rue de Dunkerque, devant la gare du Nord
État 20 septembre 2015
Photo : Didier Rykner

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8. Rue de Dunkerque, devant la gare du Nord
telle qu’elle devait être selon la Mairie de Paris
après les travaux d’août 2015

Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas besoin de visuel pour comprendre que doubler la façade d’Hittorf par une façade Wilmotte constituerait un pur vandalisme. On se demande comment un architecte peut proposer cela et comment une municipalité peut envisager sérieusement de l’autoriser. Cette idée doit être condamnée fermement par le ministère de la Culture qui doit classer monument historique la gare, et le projet doit être réorienté vers l’autre option (dont nous savons qu’elle existe), c’est-à-dire une simple piétonnisation du parvis. On remarquera par ailleurs que si la façade d’Hittorf a été débarrassée récemment (entre 2008 et 2012 comme le montrent les images Google Maps) d’un auvent très disgracieux, la Mairie de Paris vient d’« aménager », pendant le mois d’août, les abords de la gare du Nord, en installant quelques malheureux arbres en pot (ill. 6). Rien d’étonnant : on ne veut pas seulement être « festif », on « végétalise » aussi. Sauf que ces plantes, installées au milieu des détritus (ill. 7), dans un environnement totalement dégradé bien loin de l’image que veut en donner la Mairie de Paris (ill. 8), ne servent à rien, sinon à cacher déjà l’architecture d’Hittorf, comme le fera bientôt également une sculpture de Richard Texier, Angel Bear qui sera installée juste en face, en plein centre, comme s’il fallait déjà commencer à occulter l’œuvre d’un des plus grands architectes du XIXe siècle.


Didier Rykner, dimanche 20 septembre 2015





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